mardi 22 septembre 2020

Journapalm 409

Le froncement des nuages sur la ligne de crête fit perler l’humidité au fronton du territoire des hommes. Ils ne sentirent pas l’odeur de la vase tout de suite. La pluie arriva par l’ouest, à tâtons, avançant masquée. Quelques bêtes plus avisées que les autres s’enfuirent, galopant en ordre dispersé vers les montagnes. Bovins et ovins se fracassèrent dans les interstices de la terre ouverte en deux, ruminants et félins ne réussissant à y échapper que pour être submergés par une vague scélérate plus rapide que les autres. Seuls les rapaces purent survivre à l’apocalypse et gagnèrent les pitons enneigés.

lundi 21 septembre 2020

Journapalm 408

On l’avait posé en haut de l’armoire mais il aura glissé à la faveur d’un courant d’air. Ces choses-là sont légères, il suffit d’un souffle de vent pour les emporter, pour les perdre dans un interstice ou l’autre. Il pesait moins de trente kilos, c’était un petit garçon sage qui aimait lire et dessiner. Il se faisait oublier et ne réclamait jamais rien ; c’est sûrement pour cela qu’on l’a perdu.

dimanche 20 septembre 2020

Journapalm 407

Le 4x4 à la carrosserie étincelante roule à une allure de sénateur sur la piste rectiligne et poussiéreuse qui traverse les steppes orientales. Installé à l’arrière, la ceinture de sécurité appuyant sur sa jugulaire à cause de sa taille d’enfant, la vue bouchée par les sièges trop haut à l’avant, le garçon lutte contre la nausée. Il ressent à peine les ondulations qu’atténuent les suspensions haut de gamme du luxueux 4x4 mais il supporte mal l’odeur du cuir neuf. Il sait que s’il vomit, il subira la terrible colère paternelle et cette perspective suffit à lui faire serrer les dents.

samedi 19 septembre 2020

Journapalm 406

Ses mots dessinaient des pétales entre deux virgules : sa ponctuation à elle. Sur des feuilles quadrillées arrachées à un carnet dont on extrait des listes de courses ou des mots doux, des poèmes ou des blessures. Elle les semait un peu partout, ça formait une corolle blanche sur les murs gris et sur les meubles changés en écritoires.  
Quand elle est partie, elle a emmené avec elle ses feuilles quadrillées, sa ponctuation et ses mots. Les murs sont redevenus des murs, les meubles des meubles et lui, désormais il regarde les jeux télévisés.

vendredi 18 septembre 2020

Journapalm 405

Elle disait « Je veux voir le Grand Canyon de plus près » et elle se fichait bien de savoir que le Grand Canyon, ça ne signifiait pas grand-chose de « vouloir le voir de plus près ». Alors avant de dire oui, on s’est tous réunis pour en parler, un soir de juillet, chez Jean pour profiter de cette énorme plancha sur laquelle les steaks ont si bon goût. On a mangé, on a picolé aussi mais on n’a pas parlé du Grand Canyon. Un mois plus tard, elle disparaissait et on ne l’a plus jamais revue.

jeudi 17 septembre 2020

Journapalm 404

Une trop courte nuit l’a laissé empêtré dans des remugles de sommeil approximatif. Ses yeux se troublent, sa conscience s’exprime en verlan : il sort de sa hutte les pieds palmés et les oreilles en éventail. Croyant siffler son chien il déclenche la colère d’une femme girafe qui détache la laisse retenant son crocodile. Comme dans un rêve, il voit l’animal se dandiner jusqu’à lui, la gueule ouverte et lâche un « Oh un gros lézard ! » avant d’être haché par soixante-dix dents. 

mercredi 16 septembre 2020

Journapalm 403

Henry n’a jamais vu les aiguilles de sa montre à gousset indiquer onze heures ce 11 novembre. Soldat d’origine allemande, dernier mort américain sur le sol français répertorié par les archivistes de la grande guerre, il a cumulé les fautes à pas de chance. Chair à mitrailleuse d’un bataillon d’infanterie comme les autres, il est resté mort cinq ans en France avant d’être rapatrié à Baltimore, USA. Cinq mois de guerre dans un lointain pays pour cinq ans d’exil entre quatre planches de bois, c’est cher payé pour un type si peu vernis.

mardi 15 septembre 2020

Journapalm 402

Il y a les avions qui recommencent à tracer des sillons laiteux au zénith de nos journées morcelées. Et des nuages confits d’orgueil de se sentir si libres. 
Des trains à grande vitesse qui tracent des droites sur le territoire comme des lignes sur un steak haché industriel. Et des bouteilles de lait renversées dans le caniveau quand l’orage électrise nos têtes. 
Derrière la fenêtre de son bureau, il regarde tomber la pluie et se demande où se dissimule la réalité.

lundi 14 septembre 2020

Journapalm 401

Le Groenland l’attirait depuis l’enfance sans qu’elle ne sût expliquer pourquoi. Des syllabes qui sentaient l’ailleurs, des images mentales d’un endroit qui ne ressemblait à rien de familier. 
Elle avait plus de quarante ans lorsqu’elle posa les pieds au Groenland, pour deux semaines d’un voyage autour de Nuuk. Les premières images qu’elle eut de la ville furent les maisons aux façades colorées. Deux heures après avoir atterri, et alors qu’elle traversait la rue devant la célèbre cathédrale en bois rouge, elle mourut renversée par un camion transportant du poisson. .

dimanche 13 septembre 2020

Journapalm 400

Assise à sa table devant la fenêtre, elle attend. Quelque chose va finir par se produire, un événement qu’elle pourra capter et mettre en couleurs avec son nuancier de quarante-huit gouaches. 
Les heures passent, le paysage extérieur demeure inamovible. L’odeur arrive la première, la prend aux narines, piquante et cendrée. Puis elle aperçoit les hautes flammes dévorer les pins à proximité de la fenêtre. Des animaux dont elle ignorait la présence ici détalent entre la maison et le feu immense, des créatures fantastiques qu’elle veut saisir sur sa feuille Canson. Jusqu’à ce que le brasier vienne la dévorer.