Affublé d’un imposant nez qui lui valut bien de pénibles surnoms, Emile V connut une enfance de brimades et de moqueries dont le dédain de la belle Gertrude, agressivement manifesté, marqua l’acmé : « Va donc te savonner la bouche hé, péquenot ! »
Depuis, Emile V a vécu dans le dénuement et la solitude, car personne ne tient à fréquenter de près ou de loin un individu qui a la désagréable habitude de manger des savonnettes.
Accroupi au sommet de son derrick doré, l’homme sourit en se lissant la barbe. Satisfait, il contemple la file ininterrompue des admirateurs venus s’agenouiller devant lui pour un jerrycan d’or noir.
De l’autre côté de la flaque d’eau, le spectre de John Muir chercher des poils dans sa barbe fantomatique et des raisons d’espérer, tandis qu’une poignée de volontaires nettoie les sentiers de la Sierra Nevada.
On l’aperçoit, plusieurs fois par jour, aux quatre saisons, matin comme soir, astiquer et récurer la gentilhommière qu’il habite sur la colline depuis dix ans.
Les mauvaises langues disent qu’il ne sait garder aucune femme près de lui car elles jalousent l’amour qu’il porte à son balai et à sa serpillère.
Mais il n’entend pas, il est sourd aux moqueries depuis qu’il a reçu une carafe de thé brûlant sur les oreilles à l’âge de douze ans, parce qu’il n’avait pas débarrassé la table à la fin du repas.
Le roi Homar II ne trouvant épouse, décida de louer les organes génitaux d’une jeune femme afin qu’elle enfantât. L’enfant fut prénommée Perle-D’Orient, un prénom composé pas plus con que Jean-Eudes, surtout pour une fille.
L’enfant reçut une instruction de premier plan et une éducation de haut rang. A douze ans, elle parlait couramment six langues, jouait de la harpe et peignait des toiles impressionnistes.
Personne n'explique pourquoi, à la majorité, Perle-D'Orient s’enfuit pour l’Iowa où elle épousa un garagiste alcoolique et consanguin qui la violenta et lui fit huit enfants arriérés.
Il purge une longue peine dans une prison de l’est de la France. Le matin quand le ciel est dégagé, il peut profiter du spectacle du soleil levant sur la ligne bleue des Vosges. Il dit que ça l’apaise.
Ensuite il se rend à l’atelier et fabrique des cartes routières plastifiés et indéchirables. Ce qu’il préfère, c’est l’étape du contrôle qualité, lorsqu’il étudie la carte de près et qu’il lit les noms des villes et des lieux-dits qu’il ne visitera jamais.
De retour d’un exil de deux ans dans la jungle guyannaise, Marcel C installa des lianes dans son appartement afin de s’y déplacer sans toucher le sol. Ayant modifié son intérieur en conséquence, sa cuisinière tutoyait le plafond et il avait fixé table et chaises contre le mur, deux mètres en hauteur.
La gravité, toutefois, remplit son rôle : miettes et résidus alimentaires s’accumulèrent au sol. Bientôt les rats prolifèrent et l’un d’eux, plus habile que les autres, grimpa jusqu’au plafond et mordit Marcel à la carotide.
Chaque année, à la même époque, tu te laisses abuser par la pirouette de février. Ta collection de calendriers et d’agendas ne t’est d’aucune utilité puisque toujours, année après année, tu te laisses abuser par la blague du 28 février.
Et tu te demandes à quoi ressemblerait donc ta vie s’il existait un 29 février chaque année, ainsi qu’un 30 février. Et à la perspective de ces deux journées supplémentaires, tu ressens comme un vertige spéculatif.
Dans les rues de Barcelone, un soir de mai tu as abandonné une partie de ton enfance.
Les odeurs de friture montaient des trottoirs, devant les restaurants, l’agitation en provenance des Ramblas créait un oppressant écho au rythme de ton palpitant.
Tu ne savais pas les pièges et les élans qui définissent le passage à l’âge adulte et qui s’entortillent les uns dans les autres, tels deux serpents siamois qu’un éclair céleste vient frapper pour les séparer. Un Sévillan de passage dans la capitale catalane s’est chargé de te les apprendre.
Ayant chanté trop fort, Henri L se décrocha la mâchoire un soir de Saint Sylvestre. Il fut emmené aux urgences par son frère qui n’avait certes pas le permis de conduire mais qui n’avait bu que de l’eau.
Dans les couloirs blancs de l’hôpital, Henri L attendit son tour en essayant de garder son calme, entre les blessés de l’ouverture d’huitres et les amateurs d’insertion de bouteille dans le rectum.
Ayant sympathisé avec plusieurs patients, Henri L les convainquit de monter un spectacle itinérant de cirque qui remporta un franc succès, bien qu’il fût interdit aux mineurs.
Marcel Z pratique la varappe et la boxe française, porte des moustaches en guidon de bicyclette et des chemises à jabot. Il se déplace en draisienne et le samedi soir, il aime s’enivrer de liqueur verte chez un bouilleur de cru centenaire qui collectionne les Citroën DS.
Sommé de constituer un gouvernement, le premier ministre a décidé de nommer Marcel Z ministre de la transition numérique, histoire d’emmerder les modernes dans les grandes largeurs.