Comme Jérôme B. détestait les cravates et qu’il lisait chaque soir avant de dormir le petit livre rouge, il devint vendeur de chemises à col Mao. Son magasin était certes étroit comme le sourire d’un contrôleur fiscal, mais il fréquentait une conceptrice de site internet qui lui pondit une vitrine de 13 pouces de diagonale ouverte sur le monde. Croulant sous les commandes, Jérôme mit sa fiancée à contribution. Mais celle-ci conchiait les maoïstes et qui font du commerce international : elle le quitta pour un professeur d’histoire-géographie marxiste qui portait des cravates en cuir.
Elle n’avait accepté de venir au bowling que pour se changer les idées, après avoir tourné en boucle la fourchette de sa frustration dans les spaghettis de sa mélancolie. Depuis qu’une Tesla avait roulé sur Léon (son hamster), elle n’avait plus goût à rien. Mais les boules nacrées, le parquet lisse, les chaussures bicolores comme les chewing-gums de son enfance, tout cela réveilla en elle le parfum du renouveau. On n’était pourtant pas au printemps, ses collègues étaient pour la plupart de vieux radoteurs. Mais le bowling et elle, elle en était convaincue, cela allait marcher du tonnerre.
Il commença par compter les flocons de neige, puis il se mit à pourchasser les pigeons. Avec de l’entrainement il parvenait à leur balancer un coup de pied presque à chaque fois. Il pouvait aussi attraper les mouches en vol et rattraper des balles de tennis dans le noir.
Lorsque l’instituteur lui demanda ce qu’il voulait faire plus tard, il répondit qu’il voulait être le nouveau Bruce Lee. Mais un soir d’orage, il tomba d’une échelle la tête la première. Depuis il vit d’une rente pour invalidité et regarde en boucle des rediffusions de jeux télévisés.
Elle joue sa vie à pile ou face, saute d’un champ de courses à une table de poker. Son chien, elle l’a baptisé Full House.
Les gens qu’elle croise autour d’un match de boxe sur lequel elle parie gros croient que Full House est un joueur de blues. Elle dit qu’elle partira quand elle le voudra, que ce sera sa décision mais que cela tombera un vendredi 13 après avoir égorgé un chat noir.
Son père était arbitre de football, sa mère procureur d’une république bananière, la vie est parfois faite de mystères.
Pour éviter la petite mort du dimanche soir, Patrick R décida de démissionner de son emploi. Les choses, pourtant, ne tardèrent pas à empirer, son épouse lui reprochant de mener leur foyer à sa perte. Patrick décida de prostituer son épouse pour compenser la perte financière.
Après deux mois de honte et de désespoir, l’épouse recruta un gitan sans emploi et le paya pour exécuter son mari. Mais l’apprenti tueur souffrait de la dépression du dimanche soir et il lui fallait sept jours pour se remettre. Si bien qu’il n’était jamais en forme pour accomplir sa mission.
Chaque matin il se réveillait, étonné d’être encore en vie. Après avoir combattu dans deux guerres, il avait désormais 104 ans, un drôle d’âge qui ressemblait à une petite automobile Peugeot.
Ces dernières années, sa santé déclinait mais il gardait toute sa tête. Aussi, lorsque le médecin – un gamin de 58 ans – lui annonça que selon toute vraisemblance, il était immortel, il ne gouta guère la plaisanterie. De colère et d’ennui, son coeur cessa de battre… et le vieil homme regardait avec incrédulité le tracé plat sur l’écran de surveillance.
L’ivresse des voyages lui vint alors qu’il n’avait que cinq ans. Assis sur un vieux poney condamné à tourner en rond autour d’un mât lors d’une fête foraine de village, l’animal avait décidé de quitter son emplacement et de s’aventurer sur la route. L’enfant apeuré cramponné à la crinière rêche de l’animal regardait avec appréhension les voitures freiner et contourner le poney débonnaire. Sans réaliser que le virus de l’aventure était justement en train de s’inoculer en lui, le même qui, trois décennies plus tard, le conduirait dans les zones les plus reculées du monde.
Malgré son assiduité aux barrières de Las Ventas, mais aussi aux abords des arènes madrilènes, Henri J n’y a jamais croisé le fantôme d’Hemingway.
De retour à Barcelone, il n’a pas davantage aperçu, dans le renfoncement d’une porte cochère ou à l’ombre d’une façade gaudiesque le fantôme de Bolaño.
Sa déception ne l’empêchera toutefois pas d’aller au terme de son projet de biographies de fantômes d’écrivains. Et pas seulement parce que l’apocryphe est sa nouvelle religion.
Pilote émérite, le caporal Jason V, basé à l’unité aérienne de Salon de Provence, descendait d’une longue lignée de militaires. Leur arbre généalogique remontait jusqu’au Moyen-Âge et ses ascendants partageaient tous un étrange et funeste dessein : celui de mourir embroché par la lance, l’épée, la dague ou la baïonnette ennemie.
En choisissant l’armée de l’air plutôt que l’infanterie, Jason se pensait à l’abri d’une telle mort. Mais son avion fut abattu lors d’un raid défensif contre l’envahisseur et son parachute se mit en torche à la verticale des Dentelles de Montmirail.
Émile Z aurait pu devenir marathonien international, perchiste olympique ou lanceur de marteau détenteur de records. Ses parents, athlètes biélorusses aux palmarès sportifs longs comme un défilé militaire sur la Place Rouge, lui avaient transmis les gènes adéquats.
Mais Émile Z vibrait pour les études et devint architecte. Lorsque le décathlonien Yuri Popov perdit le titre de champion olympique aux JO de Munich et rentra au pays, il demanda à Émile Z de lui dessiner les plans de sa nouvelle datcha. Ivre de déshonneur, le père de ce dernier se suicida après avoir égorgé son épouse.