Immobilisée sur le bas-côté de la route, la voiture demeure silencieuse. Seuls les signaux de détresse des clignotants trahissent une présence. La nuit va bientôt engourdir la route et les ombres des sapins deviendront inquiétantes dans la pâleur des phares.
Avachie sur son volant, Dorothée M sanglote. Ses larmes se mêlent à ses reniflements, ses gargouillis au bruit des essuie glace qui vont et viennent dans le vide.
Comment la présidente de l’association de défense des visons albinos va t-elle pouvoir reprendre une vie normale après avoir écrasé le dernier représentant de cette espèce protégée ?
L’orage éclata exactement au moment où Sophie rentrait chez elle. Lorsqu’elle ouvrit la porte de son appartement, un éclair résonna dans le ciel et Intersidéral se mit à japper. Son caniche avait toujours été un peu con mais il était surtout peureux. Les soirs d’orage, il se pelotonnait dans la vieille couverture à carreaux qu’elle laissait sur le canapé et il tremblait des heures durant. Pour le calmer, rien ne fonctionnait, à part de lancer un épisode de la Quatrième Dimension. Sophie comprit que ce soir encore, la météo venait de choisir le programme TV.
Il roule à bord d’un Cadillac sans toit et à la carrosserie à paillettes. Ils lui ont dit avoir trouvé ce souvenir mort-né dans l’éprouvette où le cerveau de son clone a été élevé.
Assis au volant, un homme à tête de chacal fume une fine cigarette roulée dans un papier de couleur verte qui répand une forte odeur de moisissure dans l’habitacle.
Il se concentre et se souvient que la veille, ils ont dormi dans un désert qui n’était plus aux USA ni encore au Mexique, puis la Cadillac a foncé au coeur d’un réacteur nucléaire.
Nous voilà lancés vers des terres rougeoyantes
à bord d’une vieille Mercedes brinquebalante
nos mains sèches s’écaillent
nos yeux coulent
pareils à des pastels crevés
l’absence d’oxygène sur les lames robotiques
nos couvertures de peaux en pluie râpée
gonflent et vibrent au crépuscule
étendard dérisoire que plus personne ne suit
les athées de l’espoir ont préféré
sauter dans ce train
pour nulle part qui s’ébrouait du quai blanc
de poussières asthmatiques.
C’est au milieu d’une supérette tenue par un couple de Pakistanais qu’elle trouva le chat. Mort et plat, déjà naturalisé.
Surprise, elle demanda s’il s’agissait d’une coutume locale mais les épiciers ont haussé les épaules : les Egyptiens qui tenaient la supérette avant eux sont partis avec la caisse mais ils ont laissé les chats. Depuis, ils en retrouvent ici et là, certains disent que ce sont des messagers de l’au-delà. De celui-ci, ou d’un autre…
Et puis, reconnaît le Pakistanais, ces chats meurent avec dignité, dans un calme d’église pendant la messe et très proprement, avec ça.
Le lundi matin tu passes
le nez sur le balcon
pour quelques instants
volés à la machine.
Le regard vers l’ouest
imaginaire océanographique
mais tu te prends
le mur végétal
l’impossible topographie
les fientes de pigeons et
l’odeur du goudron
les éléments se liguent
esclave de la machine.
Un cyclo-touriste grimpait la côte, mains agrippées en bas du guidon, visage cramoisi par l’effort. Son équipement était optimisé mais son sac à dos formait une excroissance à la base de sa colonne vertébrale.
Soudain, un kangourou bondit à une vingtaine de mètres du cycliste. L’animal observa cette étrange silhouette et prit son sac à dos pour une poche dorsale similaire à la poche où il nourrissait ses petits.
Considérant qu’il s’agissait d’un un affront personnel, le kangourou entreprit de régler son compte au cycliste. Ainsi naquit le vélo-boxe, activité bientôt appelée à devenir sport olympique.
Quand on lui demanda ce qu’elle voulait pour Noël, Clémence répondit « un petit frère ».
Mais ses parents, éreintés par un quotidien harassant à remplir des formulaires absurdes de données incompréhensibles, lui avaient dit qu’elle n’aurait pas de petit frère ni de petite sœur, car cela représentait top de travail, Clémence avait compris que ses géniteurs resteraient inflexibles sur leur décision.
Alors elle se dit qu’un petit vieux ferait aussi bien l’affaire. Surtout que depuis la crise des mouroirs, adopter un vieux offrait un abattement fiscal non négligeable.
Elle confond les mouettes et les hirondelles, les courgettes et les concombres, le bleu et le vert.
Par atavisme familial, elle se destinait à devenir ornithologue mais ces petits problèmes d’identification l’ont poussée à choisir une carrière dans l’administration.
On l’a affectée au service de tri sélectif car elle sait toujours ce que l’on doit jeter dans chaque sorte de poubelle.
Il marche depuis des jours et commence à aimer le crépuscule davantage encore que les aubes. Autrefois, quand il côtoyait les autres, il préférait se réveiller que s’endormir… Les cauchemars et les angoisses nocturnes creusaient une dépression dans son flanc droit qui remontait dans son estomac. Des douleurs qui le maintenaient éveillé, hébété, les yeux ouverts sur le plafond à inspecter les tâches d’humidité tandis que là, dehors, le bruit des moteurs remplissait les vides.
Maintenant il accueille l’obscurité avec un plaisir coupable, le sang sur ses mains a depuis longtemps séché.