Elle aimait venir déambuler le long des quais de Saône, les fins d’après-midi en automne, lorsque les arbres dont elle ignorait le nom se coloraient de pourpre et d’or. Cela lui évoquait des mythes et des légendes, des pays imaginaires et des aventuriers aux noms exotiques.
Une légère brise soufflait en provenance du nord, ce jour-là d’octobre, elle pensait à un livre de nouvelles de Ray Bradbury qu’elle avait lu deux jours plus tôt. Elle ne vit pas la branche se détacher de l'orme, au-dessus d’elle. Le choc fut soudain et elle ne se rendit compte de rien.
Rassemblés au fond de l’autobus, les terreurs de l’école parlaient fort et invectivaient leurs camarades. Lorsqu’une voiture dépassait le bus, ils baissaient leurs pantalons et collaient leurs fesses contre la vitre. Ils chantaient des chansons obscènes et se défiaient dans des jeux absurdes en riant très fort.
Lorsque le chauffeur s’assoupit et que l’autobus quitta la route avant de dévaler dans le ravin, plus personne ne riait.
Une heure plus tard, les secours désemparés ne pouvaient que constater la tragédie. Les huit du fond étaient les seuls survivants.
Lorsque Roland rencontra Mathilde, il en tomba tout de suite fou amoureux. Pour la séduire, il lui déclama des poèmes langoureux remplis, la comparant à une comète, à une aurore boréale ou à la lueur de la pleine lune.
Pour leur dixième ans de mariage, Mathilde épaissie de vingt-cinq kilos se tourna vers Roland, devenu chauve et gras :
- Dis, Roro, est-ce que je suis toujours ta petite lune ?
- Une partie, Mathilde, une partie…
- Ah bon, et laquelle ?
- La mer de la désolation.
C’est par esprit de contradiction que François L a décidé, un matin de juillet, de cesser de traverser sur le passage piéton. Deux jours plus tard, il a cessé de sortir les jours de beau temps et de se promener uniquement les jours de pluie.
Puis il a décidé de manger ses repas dans l’ordre inverse, commençant par le dessert et finissant par l’entrée.
Plus tard, François L s’est mis à dormir le jour et à vivre la nuit.
Fauché par une crise cardiaque à Toussaint, on l’a enterré à l’extérieur de son cercueil, selon ses volontés.
C’était certes un loup aux puissantes mâchoires et aux crocs affûtés. Il courait en outre très longtemps sans jamais se fatiguer. Aux tests de VMA pratiqués dans l’équipe nationale des Loups Athlètes, il finissait toujours premier.
Personne ne peut expliquer comment un tel sportif accompli a pu, au sommet de sa carrière, devenir végétarien et moine zen sur le plateau du Larzac.
Horace B n’aimait pas le président nouvellement élu. Il le tua d’une balle de fusil.
Horace B n’aimait pas le premier ministre. Il le tua d’un coup de tesson à la carotide.
Horace B n’aimait pas la ministre de la culture, ni sa sœur, président de la télévision publique. Il les tua en leur roulant dessus à la sortie de la fête de l’Humanité.
Horace B n’aimait pas le préfet, ni le maire, il les tua d’un coup de machette.
D’après sa mère, condamnée à la perpétuité pour parricide et matricide, Horace a toujours eu des problèmes de discipline.
Lorsque son mari l’a quittée, elle a acheté un chien.
Lorsque sa fille lui a annoncé qu’elle partait vivre en Australie, elle a acheté un second chien.
Lorsque son fils a quitté la maison pour s’engager dans l’armée, elle a acheté un troisième chien.
Aucun de ses chiens n’a fugué et on l’a retrouvée trois jours après sa mort, son corps dévoré par ses fidèles compagnons.
Ça lui a pris vers l’âge de dix-neuf ans, sans qu’il n’en comprenne la raison. Il s’agissait alors d’une tentative de réponse à toutes les énigmes qui télescopaient le cours de son existence et qui rendait celle-ci si hasardeuse et obscure. Une façon de démilitariser le quotidien.
Depuis, c’est devenu naturel chez lui : il ne voit plus les gens tels qu’ils sont mais il les invente, comme autant de personnages au coeur d’une histoire dont il ne cesse d’ajouter de nouveaux chapitres.
Elle n’avait que douze ans mais souhaitait soutenir l’effort de guerre. Alicia M s’installa sur la place du village, gratta deux accords sur sa guitare et chanta des chansons de sa composition sur les forêts et les lacs majestueux du pays.
Alertés par les échos inhabituels qui montaient de la place du village, les mégères et les poivrots du cru s’unirent pour la vilipender et la menacer des pires maux si elle ne se taisait pas.
Deux mois plus tard la guerre se termina et les mégères et les poivrots dansèrent au rythme des musiques militaires de l’ennemi.
Ayant appris à nager dans les eaux tumultueuses du Colorado, Ernest F se sentit perdu lorsque ses parents se séparèrent. En effet, le juge ayant estimé qu’il devait suivre sa mère en Normandie, Ernest F abandonna les canyons rougeoyants de l’ouest et mit le cap sur la France. Là, à l’aplomb des falaises de craie d’Étretat, il se familiarisa avec les vagues de l’Europe et les couleurs chères aux impressionnistes.