Depuis son déménagement dans l’ouest américain, il ne brillait plus aux corneilles mais aux aigles. Il ne lançait plus sa canne à pêche dans la Saône mais dans le Colorado. Il ne roulait plus en Zoé électrique mais dans un pickup Ford de 2,5 tonnes. Sa maison n’était plus gardée par un labrador mais par un loup domestiqué. Sa femme ne le trompait plus avec un banquier golfeur mais avec un indien chaman.
Un matin de novembre, Charles B, douze ans, décida que dorénavant il écrirait dans le sens vertical de ses cahiers de classe. Alors on le vit opérer une rotation systématique de tous ses cahiers et entreprendre de noter ses cours et ses devoirs de haut en bas.
Par mimétisme son petit frère décida de traverser les routes à l'envers, dans le sens de la longueur. C’est à l’occasion d’un accident de la circulation qu’il causa que l’on réalisa qu’il était immortel.
Il n’existe aucun endroit où il est agréable de tomber en panne. Voilà ce qui traversa l’esprit de Kurt V lorsque son Dodge s’immobilisa au milieu d’une piste de bakélite bordée de marécages. Et parce qu’il savait ceux-ci infestés de crocodiles aussi gros que sa voiture, il grimpa sur le toit de son Dodge et espéra que quelqu’un passerait dans les parages et pourrait le dépanner. C’est alors qu’un énorme crocodile apparut. Comble de chance, il s’agissait d’un crocodile végétarien et diplômé en mécanique.
Il l’a jetée là, d’un geste brusque. Ailleurs au même moment, un torero jetait sa cape et rentrait chez lui, lassé des broncas d’un public devenu trop exigeant. La serviette de bain avait été achetée en 1970 quelque chose, un autre siècle où la côte ne puait pas le béton ni la cryptomonnaie.
Maintenant elle git dans le couloir et il n’ose plus la ramasser ni la fourrer dans la poubelle. Elle est couchée là, comme s’il s’agissait du cadavre du chien de la famille.
Passé par tous les pays du monde, ayant traversé à pied ou à dos de mule tous les continents, François G se retrouva à Bordeaux, à l’aube de ses cinquante ans, fourbu mais heureux de ses périples.
Afin de ne pas mourir idiot, il épousa une femme de vingt ans sa cadette à qui il fit deux enfants, des jumeaux dont il espérait qu’ils auraient l’esprit aventurier. Mais leur mère choisit de les appeler Lémurien et Rhododendron, aussi François G repartit aussitôt pour des contrées lointaines.
Si tu vas à San Francisco, laisse tomber cette maison bleue en haut de la colline, c’est un truc de hippie à la con. Par contre, ne rate pas une petite visite à la mythique librairie City Lights. Même si ce n’est plus vraiment la même chose depuis que Ferlinghetti a passé l’arme à gauche. Il s’est pourtant accroché jusqu’à cent deux ans mais il ne pouvait pas t’attendre indéfiniment. Même les éditeurs d’écrivains détroussés ont rendez-vous avec la mort.
Parce que ses fils Kevin et Frank passaient leurs journées avachis dans le canapé à se gaver de barres chocolatées, leur mère prit une grande décision. Dorénavant, ils iraient courir chaque dimanche matin et, en cas de fringale, ils pourraient se venger sur des carottes crues mais sans sel.
Le dimanche suivant, au troisième kilomètre de son footing, Kevin fut terrassé par un malaise cardiaque et mourut dans le SAMU. Quelques heures plus tard, Frank s’étrangla en avalant de travers une carotte crue.
Leur mère mit le canapé en vente et en tira un prix raisonnable.
Après avoir passé trente ans de sa vie à nettoyer les trottoirs de la capitale, Christian F accueillit la retraite avec un grand plaisir. Désormais, il pourrait consacrer tout son temps à l’aquarelle, dans son appartement de Seine Saint-Denis. Mais un cancer le prit par surprise et il ne fut plus qu’un vague souvenir sur une pierre tombale.
À présent réincarné en pigeon, Christian F a élu domicile au sommet de la tour Saint Jacques et il ne se lasse pas de lâcher de généreuses fientes sur les Parisiens bien vivants.
Benoit ne se sépare jamais de son bloc et de sa pointe Bic. Il griffonne de dessine des paysages, des ponts, des façades, des bouleaux, des épicéas, des vergers, des rivières, des pierres immergées. Il griffonne sans cesse, sa pointe Bic connaissant toutes les nuances du noir et du gris.
Son père n’en peut plus, lui reproche d’être obsédé, de ne plus travailler à l’école, lui répète que jamais personne n’a fait quelque chose de mémorable avec une pointe Bic. Après une dispute de trop, la pointe Bic de Benoit plantée dans son œil, il commence à changer d’avis.
Depuis que sa femme l’a quitté pour une chanteuse de bossa nova, Raoul noie son chagrin dans la lecture des romans noirs. Parce qu’au lieu de se concentrer sur son travail de manutentionnaire, il préférait s’enfermer dans les toilettes et lire des romans de Georges Simenon, il a été licencié de cinq places successives.
Expulsé, le visage émacié de ne plus manger à sa faim et de dormir sur les bancs publics, il a acquis une solide connaissance de la rue et va maintenant écrire des romans noirs où les chanteuses de bossa nova meurent de syphilis.