mardi 17 février 2026

Journapalm 2373

Parce que ses fils Kevin et Frank passaient leurs journées avachis dans le canapé à se gaver de barres chocolatées, leur mère prit une grande décision. Dorénavant, ils iraient courir chaque dimanche matin et, en cas de fringale, ils pourraient se venger sur des carottes crues mais sans sel.
Le dimanche suivant, au troisième kilomètre de son footing, Kevin fut terrassé par un malaise cardiaque et mourut dans le SAMU. Quelques heures plus tard, Frank s’étrangla en avalant de travers une carotte crue.
Leur mère mit le canapé en vente et en tira un prix raisonnable.

lundi 16 février 2026

Journapalm 2372

Après avoir passé trente ans de sa vie à nettoyer les trottoirs de la capitale, Christian F accueillit la retraite avec un grand plaisir. Désormais, il pourrait consacrer tout son temps à l’aquarelle, dans son appartement de Seine Saint-Denis. Mais un cancer le prit par surprise et il ne fut plus qu’un vague souvenir sur une pierre tombale.
À présent réincarné en pigeon, Christian F a élu domicile au sommet de la tour Saint Jacques et il ne se lasse pas de lâcher de généreuses fientes sur les Parisiens bien vivants.

dimanche 15 février 2026

Journapalm 2371

Benoit ne se sépare jamais de son bloc et de sa pointe Bic. Il griffonne de dessine des paysages, des ponts, des façades, des bouleaux, des épicéas, des vergers, des rivières, des pierres immergées. Il griffonne sans cesse, sa pointe Bic connaissant toutes les nuances du noir et du gris.
Son père n’en peut plus, lui reproche d’être obsédé, de ne plus travailler à l’école, lui répète que jamais personne n’a fait quelque chose de mémorable avec une pointe Bic. Après une dispute de trop, la pointe Bic de Benoit plantée dans son œil, il commence à changer d’avis.

samedi 14 février 2026

Journapalm 2370

Depuis que sa femme l’a quitté pour une chanteuse de bossa nova, Raoul noie son chagrin dans la lecture des romans noirs. Parce qu’au lieu de se concentrer sur son travail de manutentionnaire, il préférait s’enfermer dans les toilettes et lire des romans de Georges Simenon, il a été licencié de cinq places successives.
Expulsé, le visage émacié de ne plus manger à sa faim et de dormir sur les bancs publics, il a acquis une solide connaissance de la rue et va maintenant écrire des romans noirs où les chanteuses de bossa nova meurent de syphilis.

vendredi 13 février 2026

Journapalm 2369

Dans le crâne du chien fou se déroulent des spectacles grandioses où se jouent de palpitants destins. C’est un vieux bâtard, le poil dur, le crâne rêche, les crocs émoussés. Certains avancent qu’il a plus de trente ans, ce qui est bien sûr impossible…
Les fils de l’épicier ont poursuivi le chien fou et l’ont coincé dans une ruelle. Exténué, la bête repue s’allonge, inconsciente. Les deux frères ouvrent sa boite crânienne pour vérifier mais ils ne trouvent rien, ni spectacle grandiose, ni image spectaculaire. Juste des circuits imprimés fondus et des diodes qui ne s’éclairent plus.

jeudi 12 février 2026

Journapalm 2368

Depuis la place du village, on apercevait le vieux René sautiller sur les remparts, sa silhouette gibbeuse rebondissant comme un ballon crevé sur les pierres taillées. On pensa qu’il s’agissait d’un quelconque spectacle en prévision du 14 juillet, d’une répétition ou d’un repérage en vue de la grande fête nationale. Mais lorsqu’on vit le vieux René se satelliser dans le ciel, des fusées éclatantes au cul, on comprit que cette année le feu d’artifice allait tomber à plat.

mercredi 11 février 2026

Journapalm 2367

A l’arrêt du Gouffre, les autobus ne restent jamais immobilisés très longtemps. Les chauffeurs mexicains sont sensibles aux légendes et aux histoires de malédiction. On dit qu’à la septième minute d’arrêt au Gouffre, le sol se fissure, et que des tentacules géants sortent de terre, frénétiques et affamés.
La dernière fois que Roberto a vu des tentacules, c’était sur une plage du Roussillon, un matin de tempête. Il ne sait plus à quoi cela ressemble, aussi reste-t-il plus longtemps que nécessaire aux toilettes. Et lorsqu’il en ressort, le bus est parti sans lui.

mardi 10 février 2026

Journapalm 2366

Il en venait d’ici et d’ailleurs, des maigres et des obtus, des qui parlaient une langue étrange et chamarrée, des qui sentaient le soufre et des qui portaient les ongles et les cheveux longs. Avec tous sur le visage une identique expression de froideur sibérienne et d’organes tranchés dans la neige.
Pas nécessaire de les écouter très longtemps, un seul regard suffisait à comprendre d’où ils débarquaient et pourquoi ils venaient. C’est alors que l’homme s’est levé, étique et barbu, et comme il parlait, les éclairs grondaient au loin. Alors tous ont su que désormais, plus personne n’aurait peur.

lundi 9 février 2026

Journapalm 2365

Avec un dé à sept faces il a mis au point les règles du 721, cela ne présentait aucune difficulté. Mais parce qu’il lisait les Russes en version originale et qu’il utilisait du single malt pour ses gargarismes, il a voulu compliquer les choses.
Les règles du 721 étaient si difficiles que seuls des esprits supérieurs, capables de puissantes abstractions, pouvaient s’y adonner.
Bien sûr, les génies étant des individus complexes, les quatre joueurs qui s’affrontèrent les premiers finirent par s’entretuer avec des pistolets à sept coups.

dimanche 8 février 2026

Journapalm 2364

Matricule après matricule le long corridor métal
fantasmes d’Hollywood en centrale pareils à
des papillons sur la grande muraille de Chine.

Un type dégingandé se rêve en cote de maille :
toi aussi mon fils ?

L’agonie est lente et sévère sur les marches
capte les sourires des spectateurs endimanchés
caresse la brise orientale aux odeurs poivrées
et à la fin que la bête meure.

Sous les vivats de la foule l’entrée en gare
des wagons de bétail le Creusot ou Montchanin
de l’herbe humide pour oreiller lorsque
tous retournent en cellule.