Des épines vertes sur le granit rose. Jour de tempête à la pointe de l’Europe. Ton esprit surfe des vagues dont tu ignores si elles sont maritimes ou aériennes.
La nuit a décapsulé d’un jour étrange qui n’a ni timbre ni voix, pas plus de date que d’heure. Les fuseaux horaires se sont emmêlé les pinceaux.
Et cette femme aux longs cheveux d’éternité qui s’escrime à peindre au fuseau, à deux mètres du bord… Que va-t-on lui dire ? Simplement qu’il n’y a plus de frontière entre l’eau et l’au-delà. Et qu’il n’y a plus de bastingage.
Leurs pas sont lents et lourds. Lorsqu’ils traversent la voie ferrée désaffectée, leurs semelles résonnent dans le métal puis après avoir dépassé le ballast, leurs pas crissent dans le gravier. Les gens d’ici les regardent sans bouger, figés dans une rigidité polaire. Des adjectifs plein la tête, formés sur une base éléphantesque, mais ils se gardent bien d’ouvrir la bouche. Même pas faire comme s’ils y pensaient, ils doivent devenir portes, murs, cloisons, haies, jardins d’agrément témoins approximatifs et muets d’une tragédie que l’on tait. Et se consoler en pensant à l’ivoire.
Avant chaque annonce tragique se cache
une aube étincelante les éclats fauve et les sommets
sur un horizon aux pointes aigües
c’est un peu
comme démarrer la journée avec Garcia Márquez
et la continuer avec Bolaño.
Quand sonne le crépuscule tu restes pantelant
accoudé à un balcon dérisoire
de l’encre sur les doigts
souvenirs de papier buvard et de cahiers
tous les verbes du monde en file indienne
à la façon d’un défilé mortuaire
sur une toile de Jérôme Bosch.
Être au jour et disparaître à la nuit, tu te sens
choucas, plume, absence au-dessus d’un monorail
duquel personne ne descend.
Le visage fouetté par un vent où ne se mêle encore
nulle graminée enrichie au plomb,
phosphore quelque chose : tu étends les bras.
Un haut-de-forme qui n’a pas la forme sinon celle d’un
demi-melon sauvé de la montée des eaux
il n’y a pas de faille sismique à Cavaillon.
Et Jean Giono se marre en bourrant
sa pipe d’étincelles et de rêveries, avec des gestes
tendres et périmés d’un temps que tous ont oublié.
Ses cervicales en mousse retrouvent leur forme initiale en produisant un couinement aigu. Il se déplie, redresse la tête puis le torse, qui dessine un esse paresseux. D’inconfortables sensations traversent sa colonne vertébrale en produisant des étincelles d’un bleu intense.
Vu du ciel, son réveil prend une dimensions mystique mais lui n’en sait rien, il ne sait même pas qu’il vient de tomber du trentième étage dans un monde voisin où les oiseaux qui planent au-dessus de la ville n’ont pas de microprocesseur greffé dans l’oesophage.
Elle regarde les chevaux qui s’ébrouent dans le désert, pareils à des débris de collagène sur un œil qui a dépassé le demi-siècle. Elle a encore la gorge pleine du goût désagréable de ce qu’ils l’ont forcée à avaler. C’est pour votre bien, ça va vous aider…
Elle lève la tête, cligne des yeux malgré ses lunettes de soleil : la luminosité des cumulus est tellement forte qu’elle détourne le regard. Elle se souvient qu’autrefois, elle aurait aimé apprendre à lire le ciel et à déchiffrer le lointain qui pulse dans la nuit.
Novembre a débarqué, mains calleuses dissimulées dans un pardessus vinyle, le regard en dessous du niveau de la mer. Les vents poussaient des cris stridents qui surprenaient même les mouettes, bataillon réduit au silence sur un mur blanc d’Andalousie quand on passe les déserteurs par les armes.
Novembre m’a saisi avec ses yeux couleur caramel, conversation bâclée par la danse des feuilles mortes, les platanes témoins séculaires qui se mourraient le long du canal. Nous avions déjà trop parlé et sans respecter l’horaire du parloir, le gris du métal tatoué sous les paupières, sous les crânes.
De l’autre côté de la vitre, les arbres ne sont pas tous ratatinés. Certains tiennent encore debout, ils dodelinent de l’occiput. Leurs troncs percés s’étirent et mollissent, sorte d’éponges restées trop longtemps dans de l’eau croupie et que l’on essore au-dessus d’un minuscule volcan.
Un homme à l’accent slave a sauté du tronc le plus près de la voiture, juste au moment où les soldats pointaient leurs fusils à napalm. Alors il a couru comme un enfant jusqu’aux portes d’une ville morte où il a réveillé tous les chiens assoupis.
Papillon, faisan, lynx, musaraigne, narval et fourmilier se retrouvent comme convenu à 22h00 devant le parking. Ils cherchent la voiture qui les conduira jusqu’à l’Arche. Le chauffeur finit par débarquer avec deux heures de retard, le regard éteint et une mine grisâtre.
Son GPS est en panne, il ne trouvera jamais la route. L’Arche partira sans eux et dans le monde qui survivra à celui-ci, plus de papillon, faisan, lynx, musaraigne, narval ou fourmilier. Mais toujours des chauffeurs de taxi narcoleptiques à 22h00 et après.
Une araignée dans un coin, une autre au plafond. Les araignées ont-elles des prédispositions à la géométrie ? Sûrement autant que les poulpes en ont pour la divination.
Rodolphe G jeta un regard perplexe à son professeur de biologie et une araignée dans un aquarium sans eau où somnolait un vieux poulpe. Celui-ci échoua à anticiper où l’araignée allait tomber : un point aux coordonnées banales, sans aucune propriété géométrique remarquable. Et le professeur de biologie donna un 4/20 à Rodolphe, pour l’hypothèse, ajouta t-il en souriant.