Quand le psy d’entreprise lui demande de se concentrer sur une pensée heureuse, il repense à ce vendredi soir lorsque, revêtu d’une toile puisée dans le grenier, resserrée à la taille par une corde poussiéreuse, il devenait Long John Silver. La jambe droite de son jogging nouée sous le pied, il claudiquait comme un vénérable pirate. En guise d’épée, une branche de peuplier que le mistral avait brisée et qu’il agitait face à son petit frère au front pâle et aux grands yeux remplis de rêves.
Cinquante ans, ça va parfois chercher loin, le bonheur.
Debout au milieu d’un mer de poissons morts, tu t’efforces de tenir l’équilibre sur un débris instable. Autour de toi, des centaines de poissons remontés à la surface, ventres blancs gonflés de mort. Tu ignores de quelle espèce il s’agit.
Ton compte en banque tient sur douze chiffres, tu payes un coach sportif et un kiné particuliers. Tu ne voulais pas participer à cette croisière mais ta femme insistait…
Quand tu aperçois un énorme grizzly debout sur le rivage, la truffe frémissante, tu comprends que tu ne passeras pas la nuit. À moins qu’il ne s’agisse d’un grizzly végétarien…
La nuit dernière, elle portait de longs cheveux dorés qui dessinaient des boucles ambitieuses dans son dos. Mais ce matin, quand Ernest se lève, il remarque tout de suite qu’elle a la tête des mauvais jours. Ses cheveux attachés forment un bol autour de son crâne qui ne la met pas en valeur. Elle a le teint cireux des lendemains difficiles. Bien sûr, il se garde bien de le lui dire : elle a toujours été très susceptible. Et cela ne fait qu’empirer depuis qu’elle est morte.
Le capitaine de la frégate ne s’est pas levé du bon pied. Il a passé la nuit à boire du mauvais rhum parce qu’un mousse lui a dérobé sa réserve personnelle. Le jeune imprudent sert maintenant de cure dents aux requins.
La mine défaite, le capitaine surgit sur le pont supérieur et arrache la longue vue à son second qui inspecte l’horizon. Au-delà des vagues et des courants indolents, le capitaine aperçoit dans l’oculaire des tours en verre étincelantes et des Boeing qui décollent. L’effet du mauvais rhum, sûrement.
Des épines vertes sur le granit rose. Jour de tempête à la pointe de l’Europe. Ton esprit surfe des vagues dont tu ignores si elles sont maritimes ou aériennes.
La nuit a décapsulé d’un jour étrange qui n’a ni timbre ni voix, pas plus de date que d’heure. Les fuseaux horaires se sont emmêlé les pinceaux.
Et cette femme aux longs cheveux d’éternité qui s’escrime à peindre au fuseau, à deux mètres du bord… Que va-t-on lui dire ? Simplement qu’il n’y a plus de frontière entre l’eau et l’au-delà. Et qu’il n’y a plus de bastingage.
Leurs pas sont lents et lourds. Lorsqu’ils traversent la voie ferrée désaffectée, leurs semelles résonnent dans le métal puis après avoir dépassé le ballast, leurs pas crissent dans le gravier. Les gens d’ici les regardent sans bouger, figés dans une rigidité polaire. Des adjectifs plein la tête, formés sur une base éléphantesque, mais ils se gardent bien d’ouvrir la bouche. Même pas faire comme s’ils y pensaient, ils doivent devenir portes, murs, cloisons, haies, jardins d’agrément témoins approximatifs et muets d’une tragédie que l’on tait. Et se consoler en pensant à l’ivoire.
Avant chaque annonce tragique se cache
une aube étincelante les éclats fauve et les sommets
sur un horizon aux pointes aigües
c’est un peu
comme démarrer la journée avec Garcia Márquez
et la continuer avec Bolaño.
Quand sonne le crépuscule tu restes pantelant
accoudé à un balcon dérisoire
de l’encre sur les doigts
souvenirs de papier buvard et de cahiers
tous les verbes du monde en file indienne
à la façon d’un défilé mortuaire
sur une toile de Jérôme Bosch.
Être au jour et disparaître à la nuit, tu te sens
choucas, plume, absence au-dessus d’un monorail
duquel personne ne descend.
Le visage fouetté par un vent où ne se mêle encore
nulle graminée enrichie au plomb,
phosphore quelque chose : tu étends les bras.
Un haut-de-forme qui n’a pas la forme sinon celle d’un
demi-melon sauvé de la montée des eaux
il n’y a pas de faille sismique à Cavaillon.
Et Jean Giono se marre en bourrant
sa pipe d’étincelles et de rêveries, avec des gestes
tendres et périmés d’un temps que tous ont oublié.
Ses cervicales en mousse retrouvent leur forme initiale en produisant un couinement aigu. Il se déplie, redresse la tête puis le torse, qui dessine un esse paresseux. D’inconfortables sensations traversent sa colonne vertébrale en produisant des étincelles d’un bleu intense.
Vu du ciel, son réveil prend une dimensions mystique mais lui n’en sait rien, il ne sait même pas qu’il vient de tomber du trentième étage dans un monde voisin où les oiseaux qui planent au-dessus de la ville n’ont pas de microprocesseur greffé dans l’oesophage.
Elle regarde les chevaux qui s’ébrouent dans le désert, pareils à des débris de collagène sur un œil qui a dépassé le demi-siècle. Elle a encore la gorge pleine du goût désagréable de ce qu’ils l’ont forcée à avaler. C’est pour votre bien, ça va vous aider…
Elle lève la tête, cligne des yeux malgré ses lunettes de soleil : la luminosité des cumulus est tellement forte qu’elle détourne le regard. Elle se souvient qu’autrefois, elle aurait aimé apprendre à lire le ciel et à déchiffrer le lointain qui pulse dans la nuit.