Toute sa vie durant, Harry N mena une existence de trompe-la-mort. Gymnaste de l’extrême, il exécuta des sauts périlleux au-dessus du vide. Pilote hors pair, il accumula les titres nationaux de rallye automobile. Acrobate, il exécuta des sauts à moto au-dessus de plusieurs voitures collées les unes aux autres.
Aussi, sa famille préféra taire les conditions de son décès, à quatre-vingt quatre ans, lorsqu’il perdit l’équilibre en descendant d’un bus à impériale londonien.
Louis R fut un enfant calme, appliqué et très éveillé qui se passionna très tôt pour la lecture. Les mots compliqués le fascinaient : chrysanthème, rhododendron, rabdomancienne, vaccinothérapie, xénopathique, hagiographique, juglandacées, fantasmagorique, saltimbanque, absentéisme, cabalistique. Ses parents veillaient à le ravitailler en livres lui permettant d’étoffer chaque semaine davantage son vocabulaire et d’étancher sa soif pour les mots polysyllabiques. Ils imaginaient déjà un destin d’académicien à leur fils chéri. Mais à quinze ans, Louis se fit renverser dans la rue d’IF par un camion de marque DAF.
Lorsque son premier petit ami la quitta alors qu’elle avait seize ans, Clara F pleura beaucoup et mangea trop de chocolat. Suivant les conseils de son amie Mathilde qui l’incita à classer le petit ami en pertes et profits, elle barra le nom de l’indélicat sur une feuille qu’elle rangea dans un classeur.
Aujourd’hui âgé de soixante-douze ans, son cent-cinquante-sixième petit ami vient de la quitter. De toute la maison de retraite, c’est elle qui a la plus belle collection de classeurs, bien alignés dans son buffet qui sent la camomille et la réglisse.
Henri P était un homme de principes qui n’aimait ni la choucroute, ni le champagne, ni les voitures américaines, ni qu’on le regardât de travers. Aussi, lorsque les gendarmes retrouvèrent son corps dans le coffre arrière d’une Oldsmobile Cutlass, le ventre rempli de choucroute, la tête tranchée et énuclée, enfoncée sur une bouteille de champagne vide, ils ne surent pas vraiment par où commencer leur enquête.
Élevée par un père qui se prenait pour un lion et une mère très tigresse, la petite Patricia crut, très jeune, être un félin.
Elle pesait néanmoins plus de quatre-vingt kilos à dix ans et ses petits camarades se chargèrent de lui rappeler que sa silhouette n’était en rien féline. En réponse, elle leur lacéra le visage à coups de griffes.
Aujourd’hui, à vingt-cinq ans, elle dirige un gang de deux cents félines à Tiger, état de Géorgie.
Parce qu’il n’était né ni de sang royal, ni génial mathématicien, Charles B dut trouver autre chose pour qu’on parlât de lui. Au fond, s’il est devenu le dépeceur cannibale de l’est marseillais, ce n’est pas vraiment sa faute, mais celle de la génétique. Telle fut la ligne de défense qu’adopta son avocat. Mais quand Charles B planta un stylo bic dans la gorge de l’homme de loi et s’en servit comme d’une paille, on comprit qu’il deviendrait un célèbre prisonnier.
Affublé d’un imposant nez qui lui valut bien de pénibles surnoms, Emile V connut une enfance de brimades et de moqueries dont le dédain de la belle Gertrude, agressivement manifesté, marqua l’acmé : « Va donc te savonner la bouche hé, péquenot ! »
Depuis, Emile V a vécu dans le dénuement et la solitude, car personne ne tient à fréquenter de près ou de loin un individu qui a la désagréable habitude de manger des savonnettes.
Accroupi au sommet de son derrick doré, l’homme sourit en se lissant la barbe. Satisfait, il contemple la file ininterrompue des admirateurs venus s’agenouiller devant lui pour un jerrycan d’or noir.
De l’autre côté de la flaque d’eau, le spectre de John Muir chercher des poils dans sa barbe fantomatique et des raisons d’espérer, tandis qu’une poignée de volontaires nettoie les sentiers de la Sierra Nevada.
On l’aperçoit, plusieurs fois par jour, aux quatre saisons, matin comme soir, astiquer et récurer la gentilhommière qu’il habite sur la colline depuis dix ans.
Les mauvaises langues disent qu’il ne sait garder aucune femme près de lui car elles jalousent l’amour qu’il porte à son balai et à sa serpillère.
Mais il n’entend pas, il est sourd aux moqueries depuis qu’il a reçu une carafe de thé brûlant sur les oreilles à l’âge de douze ans, parce qu’il n’avait pas débarrassé la table à la fin du repas.
Le roi Homar II ne trouvant épouse, décida de louer les organes génitaux d’une jeune femme afin qu’elle enfantât. L’enfant fut prénommée Perle-D’Orient, un prénom composé pas plus con que Jean-Eudes, surtout pour une fille.
L’enfant reçut une instruction de premier plan et une éducation de haut rang. A douze ans, elle parlait couramment six langues, jouait de la harpe et peignait des toiles impressionnistes.
Personne n'explique pourquoi, à la majorité, Perle-D'Orient s’enfuit pour l’Iowa où elle épousa un garagiste alcoolique et consanguin qui la violenta et lui fit huit enfants arriérés.