Elle avait entendu parler du risque de contamination du lac par les cyanobactéries et n’emmenait plus son chien en promenade près des berges. Tu comprends, disait-elle à son mari, c’est trop dangereux, il suffit que Ralf se fiche à l’eau pour qu’il attrape cette saloperie.
Alors elle changea son parcours et emmena Ralf se promener dans les champs où le labrador posa le pied sur un piège à loups.
Amputé de la patte antérieure droite, Ralf fait maintenant de la prévention dans les refuges de la SPA pour sensibiliser ses congénères au danger des cyanobactéries et des pièges à loups.
Lorsque je le rencontrai, Alfred était employé comme maître d’hôtel dans une brasserie du bord de mer. Je venais parfois y manger le soir et nous parlions peinture et poésie. C’était la morte saison et la brasserie s’apprêtait à fermer pour quelques mois.
Ce jour-là, apercevant Alfred sur la terrasse de l’établissement, je m’apprêtais à le saluer. Mais il monta sur une chaise, pointa un fusil vers le ciel. Deux détonations retentirent puis une chauve-souris tomba, juste devant mes pieds. Il grommela qu’il était hors de question de laisser la brasserie devenir une maison hantée.
Dans la file d’attente du supermarché de son quartier, Albert S observait un petit bout de femme qui houspillait un type baraqué qu’elle accusait de lui avoir grillé sa place dans la queue. Qu’une si petite femme pût se révéler si vindicative dépassait l’entendement, pensa Albert. Hargneuse et furibarde, la petite femme gifla sèchement le molosse qui se contenta de sourire en haussant les épaules.
Dix minutes plus tard, en repartant au volant de sa voiture, Albert aperçut un tout petit bout de femme recroquevillée sur la route, des traces de pneu de 4x4 sur tout le corps.
Chaque après-midi, depuis que Fix était mort, écrasé par un camion-toupie, Madame Aldolino se rendait au cimetière des chiens. Là, elle nettoyait la plaque de granit où étaient inscrites les dates de naissance et de mort de son Fox-Terrier. Puis elle remettait de l’eau dans les fleurs qu’elle changeait tous les lundis. Madame Aldolino versait toujours sa larme. Mais le plus difficile était lorsqu’elle rentrait chez elle et qu’elle se retrouvait une nouvelle fois enfermée dehors. Avec le regard dur et froid que lui lançait Camélia depuis la fenêtre : parfois, sa chatte Angora pouvait être vraiment cruelle.
Des souvenirs d’école, il en a tout un carton, quelque part dans un recoin de son grenier. Il ne sait pas où exactement se trouve ce carton défraîchi. Un jour, il le sait, le feu dévorera son âme et son grenier. Les souvenirs seront perdus pour toujours et cette pensée le rassure un peu.
En attendant, il s’endort le soir avec un sentiment d’angoisse à l’idée que quelqu’un ne dérobe ce carton, par une nuit de pleine lune. D’ailleurs, à chaque lune gibbeuse, il charge son Manhurin et le glisse sous son oreiller.
Il a choisi de vivre sur les rives d’un lac posé dans les contreforts d’un paysage de moyenne montagne, depuis lequel, les jours de météo clémente, on peut apercevoir les cimes enneigées qui marquent la frontière avec le pays voisin.
Quinze ans plus tôt, ses parents ont disparu en essayant de traverser cette barrière naturelle derrière laquelle ils espéraient trouver une meilleure vie.
Aussi, ne peut-il pas imaginer vivre ailleurs qu’à cet endroit, depuis lequel il peut penser à ses parents, en regardant les cimes lointaines, à l’écart de l’agitation des villes fades.
Tombé plusieurs fois pour des actes délictueux que ses talents de faussaire le conduisaient à accomplir, Hector B effectua plusieurs séjours en centrale. Derrière les murs de la prison et dans le milieu, il jouissait d’une flatteuse réputation de roi de l’embrouille.
Toutefois, lorsqu’après deux semaines de relations avec une femme, il se rendit compte qu’il s’agissait en réalité d’un travesti, il tomba dans une profonde dépression qui le conduisit dans une maison de repos où pour toute malversation, il échangeait des lettres lors des parties de scrabble avec les autres patients.
Comme Jérôme B. détestait les cravates et qu’il lisait chaque soir avant de dormir le petit livre rouge, il devint vendeur de chemises à col Mao. Son magasin était certes étroit comme le sourire d’un contrôleur fiscal, mais il fréquentait une conceptrice de site internet qui lui pondit une vitrine de 13 pouces de diagonale ouverte sur le monde. Croulant sous les commandes, Jérôme mit sa fiancée à contribution. Mais celle-ci conchiait les maoïstes et qui font du commerce international : elle le quitta pour un professeur d’histoire-géographie marxiste qui portait des cravates en cuir.
Elle n’avait accepté de venir au bowling que pour se changer les idées, après avoir tourné en boucle la fourchette de sa frustration dans les spaghettis de sa mélancolie. Depuis qu’une Tesla avait roulé sur Léon (son hamster), elle n’avait plus goût à rien. Mais les boules nacrées, le parquet lisse, les chaussures bicolores comme les chewing-gums de son enfance, tout cela réveilla en elle le parfum du renouveau. On n’était pourtant pas au printemps, ses collègues étaient pour la plupart de vieux radoteurs. Mais le bowling et elle, elle en était convaincue, cela allait marcher du tonnerre.
Il commença par compter les flocons de neige, puis il se mit à pourchasser les pigeons. Avec de l’entrainement il parvenait à leur balancer un coup de pied presque à chaque fois. Il pouvait aussi attraper les mouches en vol et rattraper des balles de tennis dans le noir.
Lorsque l’instituteur lui demanda ce qu’il voulait faire plus tard, il répondit qu’il voulait être le nouveau Bruce Lee. Mais un soir d’orage, il tomba d’une échelle la tête la première. Depuis il vit d’une rente pour invalidité et regarde en boucle des rediffusions de jeux télévisés.