Antonin voulait devenir chasseur de dinosaures. Lorsqu’il comprit que son rêve ne pourrait se réaliser, il se roula par terre dans la salle de classe puis se força à vomir en gobant six flancs au caramel à la cantine. Il dépassa de loin le record de l’école mais personne ne jugea utile de le lui dire, et on se précipita jusqu’à l’infirmerie. Comme si avoir appris la disparition des dinosaures ne suffisait pas, on le priva de la célébration du record. Triste journée pour le petit Antonin.
Dans la tradition littéraire américaine, Jakub D occupa sa vie d’une multitude de façons avant de trouver sa voie. Tour à tour gardien de but, gardien de prison, gardien de phare, gardien de nuit, gardien de refuge, gardien de la paix, gardien de musée, il resta longtemps gardien du temple avant de tout abandonner pour devenir gardien de vide. Là, pour la première fois de son existence, il put jouir de la conviction de la profonde inutilité de son rôle et il s’y adonna jusqu’à ses vieux jours.
Il a fait des provisions de sang, dans des poches transparentes qu’il a étiquetées comme des grands crus avant de les placer au réfrigérateur.
Les prévisions météorologiques sont très mauvaises et les ouragans vont se succéder pendant plus de cinq jours sur la côte atlantique. Les autorités ont imposé un couvre-feu strict. Et Hubert D a toujours été très respectueux de l’autorité et de ses messages. C’est sûrement parce qu’il est très prévoyant et organisé qu’Hubert D est un vampire qui s’adapte à tout depuis mille ans.
Après avoir été licencié de son précédent boulot dans une usine, Henri ne pensait pas trouver un job plus dégradant. Il avait économisé durement pendant des années et placé l’argent hérité de ses parents sur un compte qui rapportait. Puis il avait acheté une licence de taxi en se disant que maintenant, il serait le patron.
Aujourd’hui il conduit son taxi dans les artères de la ville et ses clients sont des robots domestiques auxquels leurs maîtres débordés ont confié leur chien avec mission de lui faire découvrir la ville.
Entre les barres d’immeubles, des cours intérieures depuis lesquelles on entend les gosses crier et pleurer. L’été, le soleil cogne là-dessus comme un four à thermostat huit. Et cette chaleur dingue rebondit d’un mur à l’autre du lever du jour à la tombée de la nuit.
Nathan F vit là depuis qu’il est né, mais l’année prochaine il partira faire des études à l’étranger. En attendant, il suffoque dans le sac plastique que les dealers lui ont enroulé sur la tête. Il cherche son air et une raison d’espérer.
Max-Émilien S a vu le jour sur les rives du Lac Léman, dans une charmante bourgade suisse où la vie s’écoule sans heurt ni incident. Ses parents, horlogers réputés depuis cinq générations, sont des citoyens modèles qui roulent en voiture électrique, votent pour des partis consensuels et n’utilisent jamais la climatisation pour préserver la planète. Max-Émilien, lui, veut voir grand : coloniser Mars et y envoyer des homoncules créés en laboratoires et équipés de capteurs électroniques tous reliés à une montre fabriquée dans les ateliers familiaux. Certains affirment qu’il fera passer Elon Musk pour un vieux schnock périmé.
Nicolas P fut élevé dans un chenil. Ses parents dirigeaient en effet une pension canine avec dévotion et ne prenaient jamais de repos. Le soir pour s’endormir, Nicolas comptait les spitz et les dogues, les caniches et les lévriers.
Lorsqu’il eut douze ans, l’assistance sociale s’inquiéta du fait que pour s’exprimer, Nicolas aboyait. Mais ses parents très pointus dans leur domaine firent remarquer à la préposée de l’assistance que si leur fils aboyait, il maitrisait à la perfection plus de deux cents idiomes et aboiements d’origine différentes. Plus tard, il deviendrait interprète cyno-humain, il ne fallait donc pas s’inquiéter.
On voyait courir David L d’un bout à l’autre de la ville. Quelle que soit la météo, il allait et venait dans son survêtement satiné bleu pétrole qui paraissait sortir d’un carton moisi de son grenier. Lorsqu’ils l’apercevaient, et parce qu’ils redoutaient d’être contaminés, les gens se jetaient dans les bas-côtés.
Et lorsque David L est mort, renversé par une El Dorado vert bouteille, la ville a accompli un bond de cinquante ans dans le futur. En un claquement de doigts.
Malgré son nez crochu et ses furoncles gros comme des œufs de caille un peu partout sur son visage et autour de la bouche, Marie-Thérèse V parvint à trouver un homme disposé à l’épouser. Il travaillait dans la fonction publique et possédait un plan d’épargne logement ainsi qu’une voiture électrique. Bien sûr, Marie-Thérèse ignorait que durant ses heures de loisir, il écrivait des encyclopédies sur les sorcières et qu’il lui arrivait d’en brûler le samedi soir.
Les parents de Gaston ne parvenaient plus à gérer leur fils. Un fonctionnaire du ministère leur suggéra de consulter un spécialiste : si leur fils leur causait tant de problèmes, il était sûrement très intelligent et il fallait le diagnostiquer au plus vite. Il leur énuméra des acronymes barbares pour étayer ses propos.
Devant le spécialiste des génies qui s’ignorent, Gaston urina sur le siège puis se roula par-terre en demandant pourquoi on ne le laissait jamais manger ses excréments. On lui fit aussitôt sauter deux classes avant de l’inscrire dans un chenil pour enfants à haut potentiel.