Né au cœur du terrible hiver 1986 dans une campagne reculée de Norvège, Jan-Hans Berger a purgé dix ans de prison pour le double meurtre de ses parents commis alors qu’il n’avait que quinze ans. Désormais suivi deux jours par mois pour troubles psychiatriques dans une clinique suisse, il bénéficie le reste du temps d’une totale liberté. Depuis cinq ans il est chanteur dans un groupe de Death Metal qui connait un succès d’estime auprès des médias spécialisés. Devenu par hasard l’égérie d’une marque de sirop pour la toux, il jouit maintenant d’un statut de vedette internationale.
Elle aimait venir déambuler le long des quais de Saône, les fins d’après-midi en automne, lorsque les arbres dont elle ignorait le nom se coloraient de pourpre et d’or. Cela lui évoquait des mythes et des légendes, des pays imaginaires et des aventuriers aux noms exotiques.
Une légère brise soufflait en provenance du nord, ce jour-là d’octobre, elle pensait à un livre de nouvelles de Ray Bradbury qu’elle avait lu deux jours plus tôt. Elle ne vit pas la branche se détacher de l'orme, au-dessus d’elle. Le choc fut soudain et elle ne se rendit compte de rien.
Rassemblés au fond de l’autobus, les terreurs de l’école parlaient fort et invectivaient leurs camarades. Lorsqu’une voiture dépassait le bus, ils baissaient leurs pantalons et collaient leurs fesses contre la vitre. Ils chantaient des chansons obscènes et se défiaient dans des jeux absurdes en riant très fort.
Lorsque le chauffeur s’assoupit et que l’autobus quitta la route avant de dévaler dans le ravin, plus personne ne riait.
Une heure plus tard, les secours désemparés ne pouvaient que constater la tragédie. Les huit du fond étaient les seuls survivants.
Lorsque Roland rencontra Mathilde, il en tomba tout de suite fou amoureux. Pour la séduire, il lui déclama des poèmes langoureux remplis, la comparant à une comète, à une aurore boréale ou à la lueur de la pleine lune.
Pour leur dixième ans de mariage, Mathilde épaissie de vingt-cinq kilos se tourna vers Roland, devenu chauve et gras :
- Dis, Roro, est-ce que je suis toujours ta petite lune ?
- Une partie, Mathilde, une partie…
- Ah bon, et laquelle ?
- La mer de la désolation.
C’est par esprit de contradiction que François L a décidé, un matin de juillet, de cesser de traverser sur le passage piéton. Deux jours plus tard, il a cessé de sortir les jours de beau temps et de se promener uniquement les jours de pluie.
Puis il a décidé de manger ses repas dans l’ordre inverse, commençant par le dessert et finissant par l’entrée.
Plus tard, François L s’est mis à dormir le jour et à vivre la nuit.
Fauché par une crise cardiaque à Toussaint, on l’a enterré à l’extérieur de son cercueil, selon ses volontés.
C’était certes un loup aux puissantes mâchoires et aux crocs affûtés. Il courait en outre très longtemps sans jamais se fatiguer. Aux tests de VMA pratiqués dans l’équipe nationale des Loups Athlètes, il finissait toujours premier.
Personne ne peut expliquer comment un tel sportif accompli a pu, au sommet de sa carrière, devenir végétarien et moine zen sur le plateau du Larzac.
Horace B n’aimait pas le président nouvellement élu. Il le tua d’une balle de fusil.
Horace B n’aimait pas le premier ministre. Il le tua d’un coup de tesson à la carotide.
Horace B n’aimait pas la ministre de la culture, ni sa sœur, président de la télévision publique. Il les tua en leur roulant dessus à la sortie de la fête de l’Humanité.
Horace B n’aimait pas le préfet, ni le maire, il les tua d’un coup de machette.
D’après sa mère, condamnée à la perpétuité pour parricide et matricide, Horace a toujours eu des problèmes de discipline.
Lorsque son mari l’a quittée, elle a acheté un chien.
Lorsque sa fille lui a annoncé qu’elle partait vivre en Australie, elle a acheté un second chien.
Lorsque son fils a quitté la maison pour s’engager dans l’armée, elle a acheté un troisième chien.
Aucun de ses chiens n’a fugué et on l’a retrouvée trois jours après sa mort, son corps dévoré par ses fidèles compagnons.
Ça lui a pris vers l’âge de dix-neuf ans, sans qu’il n’en comprenne la raison. Il s’agissait alors d’une tentative de réponse à toutes les énigmes qui télescopaient le cours de son existence et qui rendait celle-ci si hasardeuse et obscure. Une façon de démilitariser le quotidien.
Depuis, c’est devenu naturel chez lui : il ne voit plus les gens tels qu’ils sont mais il les invente, comme autant de personnages au coeur d’une histoire dont il ne cesse d’ajouter de nouveaux chapitres.
Elle n’avait que douze ans mais souhaitait soutenir l’effort de guerre. Alicia M s’installa sur la place du village, gratta deux accords sur sa guitare et chanta des chansons de sa composition sur les forêts et les lacs majestueux du pays.
Alertés par les échos inhabituels qui montaient de la place du village, les mégères et les poivrots du cru s’unirent pour la vilipender et la menacer des pires maux si elle ne se taisait pas.
Deux mois plus tard la guerre se termina et les mégères et les poivrots dansèrent au rythme des musiques militaires de l’ennemi.
Ayant appris à nager dans les eaux tumultueuses du Colorado, Ernest F se sentit perdu lorsque ses parents se séparèrent. En effet, le juge ayant estimé qu’il devait suivre sa mère en Normandie, Ernest F abandonna les canyons rougeoyants de l’ouest et mit le cap sur la France. Là, à l’aplomb des falaises de craie d’Étretat, il se familiarisa avec les vagues de l’Europe et les couleurs chères aux impressionnistes.
Après avoir avalé son douzième repas de la journée, Ursule K se recula sur sa chaise et détacha le bouton de son jean. La table de banquet où il venait de se restaurer débordait des restes encore tièdes de son gargantuesque diner. Arrachant une plume à un coq malingre qui passait à proximité, Ursule s’en servit comme cure dents et poussa un formidable rot. La digestion allait être difficile, surtout dans l’atmosphère surchauffée des Enfers. Mais ce n’est pas tous les jours qu’on peut se targuer d’avoir dévoré les douze apôtres.
Enfant au caractère discret mais doté d’une intense vie intérieure qu’il nourrissait de contes et de légendes lus dans la fébrile excitation de soirées studieuses, Gérard U traversa l’adolescence tel un buisson de mesquite dans un western des années 70.
Majeur, il cessa de lire, se mit à fréquenter les bars et les lieux de dépravation après avoir fait changer son nom. Désormais, pour les femmes de petite vertu comme pour les piliers de bar, il répondrait au nom de Géronimo et serait capable de boire un litre de bière sans reprendre sa respiration.
Patrick R appartenait à cette catégorie d’individus que certains qualifient, avec une certaine condescendance, de gens simples.
Originaire d’une région peu épargnée par les orages, il grandit avec l’idée de nettoyer le ciel de ses nuages obtus de grisaille.
Il mit au point un aéronef capable, selon lui, de laver les nuages pour les blanchir. Et une veille de Pâques, à bord de son drôle d’engin, il disparut dans un trou lumineux entre deux couches de cumulonimbus.
Au cours du mois de mai 1992, un enfant italien, rêveur et myope qui répondait au nom de Giuseppe U perdit ses parents dans un souk à Istanbul.
Loin de s’affoler, l’enfant déambula toute une journée dans le souk, les sens émerveillés par les explosions de couleurs, les senteurs et les bruits exotiques de ce nouveau monde.
Vingt ans plus tard, au moment d’exposer ses toiles dans une célèbre galerie romaine, Giuseppe se souvient avec émotion où a démarré sa passion pour les couleurs et les textures.
Il connut une Éléanore qui passait son temps à ramasser des grains de riz devant les parvis des églises. Ils adoptèrent un chien qu’ils baptisèrent McKenzie.
Lorsque le chien mourut à l’âge de neuf ans, il remarqua que cela faisait soixante-quatre ans en âge humain et il décida d’abandonner Éléanore. Celle-ci mourut à l’église, là où elle avait connu ses plus belles années.
Quant à lui, il prit pour pseudonyme Nemo et s’engagea dans la marine où il fut affecté à un sous-marin qui croisait au large de l’Indonésie d’où il ne revint jamais.
Malgré une enfance heureuse et équilibrée en Afrique, Victor V développa une fascination morbide pour les exécutions. À l’âge de douze ans, il connaissait déjà les rites et les traditions en matière d’exécution de plus de quarante-huit peuplades et ethnies aujourd’hui disparues, avalées par la décadence mondialiste.
Lorsqu’il eut vingt ans, il prit la nationalité ougandaise et mena le pays au chaos en déclenchant une guerre civile. Et tandis que le pays sombrait dans un déferlement de sang et de tueries barbares, il jouissait du spectacle retransmis depuis des caméras drones survolant les charniers.
Parce qu’elle est née au Creusot, aucun de ses collègues parisiens ne prend Marie C au sérieux. Noisy-le-Grand, Mantes-la-Jolie, Saint-Germain-en-Laye, Crépy-en-Valois, Pacy-sur-Eure, Champigny-sur-Marne, Issy-les-Moulineaux, Vitry-sur-Seine, Bussy-Saint-Georges, Aulnay-sous-Bois : ses collègues venaient de coins aux noms autrement plus élégants. En plus de cela, Marie C s’exprimait d’une voix plaintive et nasillarde.
Après deux ans à subir les moqueries incessantes de ses collègues, Marie C leur fit la démonstration d’un de ses talents cachés. Cracheuse de feu à ses heures perdues, elle transforma ses dix collègues en torches humaines. Les lumières de Paris en spectacle son et lumière.
Chaque fois qu’Edwige V. se rendait dans un musée, elle s’imaginait en peintre impressionniste, installée dans un charmant village portuaire de Seine Maritime.
Lorsqu’elle poussait la porte d’une librairie, elle s’imaginait écrire un roman foisonnant d’idées nouvelles et de tournures sophistiquées, dans un cottage au sud de Londres.
C’est donc tout naturellement qu’elle fit irruption au siège de la Banque Populaire de Dijon, armée d’un fusil mitrailleur, imaginant déjà comment elle allait profiter des liasses de billets que le petit employé remplissait pour elle dans de vastes sacs en toile.
Elle n’a pas été habituée à voyager, enfant. Ses parents vivaient alors dans un pavillon modeste à proximité d’Auxerre et gagnaient difficilement leur vie. Elle n’a pas été habituée à rêver trop grand, à s’imaginer de mirifiques destins. Même pour le seul plaisir de rêver, justement, et d’alimenter cette matière première de l’alternative merveilleuse. Elle n’a pas eu de chance avec les hommes, accumulant les tocards comme un individu en déveine accumule les paris foireux au champ de courses. Personne ne sait vraiment d’où lui vient cette obsession pour Boulder, Colorado, qu’elle a choisi comme lieu de sépulture.
José H. n’a pas été un enfant martyre. Aujourd’hui il est un individu indépendant qui sait tenir ses comptes et se douche deux fois par jour. Il est croyant mais tolère l’homosexualité et le socialisme. À quarante-trois ans, il a conservé une silhouette élancée et séduisante.
Son seul problème est sa phobie des voitures rouges. Dès qu’il en aperçoit une, il devient comme fou, il se met à baver et à taper sur tout ce qui se trouve à proximité. Certains affirment que c’est parce que José H. est un gros con, mais cela paraît être un raccourci simpliste.
Parce qu’il est né un jour d’inondation séculaire dans les Cévennes, Clément J. se prend pour un envoyé des Dieux sur Terre afin d’y répandre la bonne parole.
On le voit aller et venir par les chemins, une pelure élimée sur les épaules et une canne tordue pour bâton de pèlerin.
Les gens d’ici ne croient plus en rien depuis longtemps, mais ils détestent avoir le gosier sec. Alors Clément J. parvient toujours à se faire payer des coups à boire - ça n’avance pas la question de Dieu mais ça aide à l’absence de réponses.
Parce que le procureur et le juge se trouvaient tous les deux dans une impasse professionnelle et que leurs femmes avaient décidé de partir ensemble en Amérique du Sud, le procès de Henry Caterman fut réduit à une bouillie de justice.
Le savant, franc-tireur et accusé d’espionnage, fut condamné à être déporté dans une zone reculée de l’Ouzbékistan, sans un seul voisin à moins de cinquante heures de marche et sans aucun moyen de locomotion.
Comment Caterman parvint-il à fabriquer un drone qui le transporta au centre spatial de Baïkonour, ça, personne ne parvient à l’expliquer.
Les incidents de la nuit se prolongent. Autrefois Arthur était fort et solide, mais aujourd’hui… Il se souvient de la nuit où tout a basculé, lorsque Clémence lui a lancé ce drôle de regard synonyme de défaite, avant de tourner les talons. Ce fut la dernière fois qu’il vit son dos félin tracer un morceau de route familier. Depuis, Arthur ne peut pas dormir sans béquille chimique. Les toubibs lui disent qu’il faut se déshabituer. Quelle drôle d’idée, pense t-il en se servant une troisième vodka. La déshabitude: quel substantif à la con !
En loyal sujet de la couronne britannique, James vénère les chevaux. Lorsqu’il apprit que j’appartenais à la race des amateurs de boucherie chevaline, je vis sur son visage la déception s’afficher en cinémascope.
Afin de me faire pardonner, je conduisis James à l’hippodrome où nous assistâmes à plusieurs courses disputées. James remporta même 200 euros au tiercé et se proposa de me payer le repas. Le cuistot de l’hippodrome étant un ami, je fis en sorte que ce que, dix ans plus tard, James croit encore avoir été du bœuf fut en réalité un bon steak de cheval.
Dès qu’il ouvrit les yeux ce matin-là, Stéphane V éprouva une inconfortable sensation. Il se toucha le visage dans le noir mais rien d’inhabituel dans la texture de celui-ci ne le surprit. Il se tourna sur le côté et déplia les jambes afin de les basculer hors du lit. Mais au moment de poser les pieds au sol, il se mit à tomber. La chute fut longue et angoissante. Quand celle-ci se termina enfin, Stéphane V se retrouva assis à l’arrière d’une Cadillac Séries 1962 convertible conduite par un chimpanzé albinos à chapeau melon.
Roger avait une réputation à entretenir : il ne se laissait jamais marcher sur les pieds. Or, les hurlements en provenance de l’appartement du dessus devenaient invivables. Il n’allait pas en rester là.
Bien décidé à faire entendre sa voix, Roger grimpa l’escalier à toute vitesse et tambourina à la porte de l’importun. La porte s’ouvrit dans un grincement et il se trouva nez à nez avec une silhouette enveloppée dans une toge noire, le visage dans l’ombre, une faux tenue par une main osseuse. Désolé, balbutia Roger, je me suis trompé d’étage. Et il redescendit aussi sec.
Après avoir précautionneusement empilé vingt-cinq cailloux les uns sur les autres, Casimir se redressa d’un geste vif et recula de trois pas. Vu d’ici, son cairn ne présentait pas mauvaise figure. Mais bien sûr, les professeurs décidèrent de récompenser la petite Alice, dont le cairn, s’il prenait certes du gîte, offrait un spectaculaire dégradé de couleurs.
Fâché de ce qu’il estimait être une injustice, Casimir se mit à nourrir un acre ressentiment envers l’institution scolaire et les petites filles. Vingt ans plus tard, devenu fondamentaliste religieux, il lapida la femme de son voisin que l’on accusait de l’avoir trompé.
Depuis dix ans il charmait les serpents devant les touristes de passage dans cette ancienne cité perse. Son chemin de vie semblait tout tracé puisque son père et son grand-père avant lui charmaient déjà les serpents. C’était sans compter sur une touriste californienne au physique avantageux qui le carma au point où il envoya balader sa flute et ses serpents pour la suivre à Los Angeles, dans un panier de crabes.
Raoul V pensait que la route n’aurait pas leur peau.
Ils roulent depuis une quinzaine d’heures, accumulant kilomètres, fatigue, déviation, poussière. Le poste de radio a fini par rendre l’âme, même le chien a préféré se défenestrer.
Alors, à bout de forces, en dette de sommeil, de confort et de bière fraîche, l’épouse malmenée a profité d’un stop. D’un habile et furtif geste, elle a planté un tournevis cruciforme dans la jugulaire de Raoul. Et le voyage s’est terminé.
Dans l’autobus qui l’emmène à l’école, Ursule V somnole, son petit front pâle posé contre la vitre froide. Gardant les yeux mi-clos, il imagine des paysages féériques et des créatures fantastiques bondissant à la surface d’un lac majestueux. L’autobus freine sèchement et le chauffeur gueule « allez les morveux, au turbin ! »
En descendant du bus, Ursule se promet d’écrire une histoire dans laquelle un chauffeur de bus se rendant à la cueillette aux champignons se fera croquer par une chimère à dents de sabre et à la peau pleine d’écailles.
Horace L affirmait goûter peu aux conventions et à l’ordinaire. Conscient que la vie est un sprint, il disait souhaiter vivre comme il l’entendait, sans ceinture ni garde-fou. Mais parce que son caractère n’était pas si libertaire ni si expansif que sa langue, l’unique façon qu’il trouva pour se distinguer fut de se parer d’abracadabrantes coiffures, alternant les longueurs et les couleurs de cheveux dans des proportions toujours plus inouïes. Mais à trente-et-un ans, lorsqu’il dut se rendre à l’évidence de sa calvitie avancée, il rentra dans le rang et se perdit dans la foule tranquille des discrets.
Depuis ses douze ans, Emile montait chaque matin à son moulin à dos d’âne, sur le chemin muletier. Cela faisait soixante ans qu’Emile, inlassablement, arpentait ce sentier et s’occupait de faire tourner son moulin. Là-haut, il fabriquait la farine de blé que tout le pays utilisait.
Aussi, lorsqu’il mourut d’une crise cardiaque à mi-chemin de son moulin, le matin du 14 août, et comme plus personne ne savait comment fabriquer la farine, le moulin fut transformé en boite de nuit. Depuis, les noceurs du monde entier débarquent chaque été pour s’oublier dans la musique techno et les drogues.
En dépit de toutes ses lectures, son auteur favori restait Truman Capote. Avec le temps, elle avait commencé à développer des similitudes avec l’écrivain américain, en particulier sa phobie du vendredi et sa détestation du jaune. Aussi, lorsqu’elle se retrouva à Barcelone le 25 août 1984 et qu’elle apprit le décès de Capote, elle eut une sensation de vertige depuis le dernier étage de son hôtel, en regardant les taxis jaunes tourner autour du bâtiment, comme de gros scarabées malades.
Alain C ne voulait pas tomber dans le piège facile de la copie. Ces cons de journalistes ne manqueraient pas de comparer son exploit aux tueries passées en Amérique. Ils reparleraient de Columbine en 1999, à n’en pas douter. Voilà pourquoi Alain C ne comptait pas utiliser d’arme à feu. Il préférait les explosifs à déclenchement programmé. Cela lui laisserait le temps de monter sur le talus, en hauteur au-dessus du lycée, d’où il pourrait assister aux explosions successives. Les équipes de TV rappliqueraient en vitesse et tout le quartier serait bouclé, il en salivait d’avance.
Burk appartenait au bataillon des chiens démineurs. Son flair infaillible lui permettait de foncer sur les plages que l’ennemi avait piégées avant de se retirer en évitant de les déclencher. Il sauva de nombreux soldats et reçut plusieurs médailles en récompense de sa bravoure et de son efficacité. D’autres chiens eurent moins de chance et tombèrent au champ d’honneur.
Depuis sa démobilisation, Burk cauchemarde. Le psychologue canin parle d’un syndrome post traumatique et l’oblige à suivre une thérapie. Allongé dans un canapé confortable, Burk écoute du Bach et on lui montre des images de montagnes boisées.
Si elle ne manquait ni d’idées, ni de charme, Clothilde F souffrait en revanche depuis le plus jeune âge d’une incapacité totale à se repérer dans l’espace, à distinguer sa gauche de sa droite et confondait le sens de rotation horaire de l’antihoraire.
Alors qu’une belle destinée lui était promise, elle but un peu plus que de raison pour son vingtième anniversaire et au milieu de la nuit, lorsqu’elle voulut aller aux toilettes, elle se perdit dans le manoir loué pour l’occasion et se retrouva enfermée dans un cellier dont elle ne sut jamais trouver l’issue.
Envoyé en maison de correction à douze ans, Horacio L en ressortit à dix-sept. Fuyant un père violent et une mère acariâtre, il s’engagea dans la marine marchande et pendant des années, vogua sur les océans, prit part à de multiples rixes et honora de nombreuses femmes. Il souffrit de scorbut et de dysenterie puis perdit la vue dans des circonstances tragiques. De retour en Angleterre, il fit fortune dans le charbon, se fit élire député et mourut centenaire. Selon ses ultimes volontés, il fut enterré dans le cimetière voisin de la maison de correction.
Pour son dixième anniversaire, Milan avala cul sec un verre de vinaigre blanc. Son visage ne trahit aucune émotion. D’abord effrayés, ses parents se montrèrent ensuite incrédules et firent consulter leur fils. On lui fit boire des décoctions explosives que Milan but sans coup férir.
À dix-huit ans il s’engagea dans l’armée comme démineur. Lancé en éclaireur sur le champ de bataille, il avalait les mines anti-personnel et les grenades comme d’autres avalent des petits pois.
Les trois amis s’étaient mis d’accord sur leur cible : le crédit mutuel de Concarneau, la date (le 12 juillet), la voiture et les armes à utiliser. Après des semaines de repérage, tout allait se dérouler comme sur des roulettes.
Mais un détail ruina leurs plans. Pompidou d’accord, Giscard passe encore mais aucun d’entre eux n’accepta d’enfiler le masque de Sarkozy avant de commettre le braquage.
Jonas n’aimait pas qu’on lui parle de baleines, de mythes et de légendes. Quand l’un des clients du bar s’y risquait, Jonas faisait craquer ses phalanges et fondait sur l’impertinent en maugréant « C’est assez ! C’est assez ! »
Aussi, personne ne s’attendait à le voir prendre la poudre d’escampette avec une biologiste animale spécialiste des cétacés. Et ce qu’ils ignoraient, c’est que chaque soir, elle lisait à Jonas un livre épais de contes et légendes pour l’aider à s’endormir.
Chaque matin, un peu avant 11h00, on le voit passer, tout dépenaillé, le visage rubicond, les cheveux emmêlés par l’effort. Lancé dans la grande ligne droite, il pédale comme un forcené, arcbouté sur sa bicyclette. Puis, dans la descente, on le voit filer comme le vent, jamais il ne ralentit à l’approche du virage.
Il a de la chance, il a toujours fait beau. Pas de feuilles mortes, pas de pluie. Alors nous, on boit l’anisette en terrasse et on demande à Gérard de faire la danse de la pluie. Histoire qu’on se marre un peu
Elle aurait dû s’appeler Ghislaine, mais son père, un ministre grâce auquel la peine de mort fut abolie, disparut dans un accident de la circulation à la sortie de Châteauroux, trois mois après sa naissance.
S’étant habituée au confort et aux dorures du palais, sa veuve se hâta de trouver un remplaçant. Celui-ci accepta de reconnaître la fille de son prédécesseur, à condition qu’il pût changer son prénom. La veuve ne refusa pas, et parce que l’homme détestait le ministre dont le patronyme resterait à jamais associé à l’abolition de la peine de mort, il choisit de la rebaptiser Guillotine.
Pierre Z était un exemple d’intégration.
Fuyant la Pologne bombardée avec ses parents, il échappa aux soldats aboyeurs et débarqua à Chambéry où ses parents réclamèrent l’asile politique qui leur fut consenti. On fit corriger son prénom d’origine Pietr en Pierre, mais on ne put obtenir gain de cause pour franciser un patronyme qui valait cent points au scrabble. Pierre devint d’ailleurs un champion de ce jeu, écumant les concours régionaux jusqu’à atteindre la finale télévisée à Paris. Il avait alors dix-neuf ans, découvrit la capitale, les filles faciles, l’alcool et devint souteneur.
Un exemple d’intégration.
Comme tout bon psychopathe qui se respecte, Aurélien L occupa une partie de son enfance à démembrer des animaux puis à les disséquer encore vivants.
Lorsqu’il eut dix-sept ans, il agressa sexuellement deux jeunes touristes britanniques mais son père étant préfet de Gironde, l’affaire fut étouffée.
C’est ensuite que les choses se mirent à empirer, lorsqu’à vingt ans, Aurélien devint le plus jeune élu et embrassa une carrière politique qui devait l’emmener au sommet de l’Etat…
Dès le réveil, les choses tournèrent de travers. Horace S ne reconnut pas la sonnerie. Dans la salle de bains, la douche ne se trouvait pas à gauche de la porte, mais à droite. Son dressing avait migré à l’autre bout de l’appartement. Il trouva sa cafetière branchée sur une prise qu’il n’avait encore jamais vue.
Lorsqu’il sortit de chez lui, il découvrit une cabine téléphonique installée sur le trottoir. Il eut à peine le temps de réaliser qu’une double voie passait maintenant devant chez lui qu’il fut renversé par une automobile qui le tua sur le coup.
L’habitude lui est venue comme un mauvais coup de froid. Il ne pouvait plus prononcer trois phrases sans qu’une de ces expressions ne fleurisse sur ses lèvres. « Sucrer les fraises, payer en monnaie de singe, être sur la sellette, un nom à coucher dehors,... »
Excédée, sa femme qui rêvait d’exotisme demanda le divorce. Mais elle mourut dans un accident de voiture avant même la dissolution de leur mariage. Lorsqu’il apprit qu’elle n’avait pas un sou d’avance, le mari fataliste déclara au notaire « eh ben c’est pas le Pérou ! » avant de lui demander un calva.
Chaque fois qu’Armelle V. aperçoit un eucalyptus, elle est prise d’une irrépressible envie de massacrer le premier animal qui lui tombe sous la main. Les plus éminents psychiatres se sont penchés sur son cas. Tous, après l’avoir reçue, sont devenus chasseurs et passent maintenant leurs vacances dans des safaris sanglants où ils massacrent à tour de bras fauves et herbivores.
Armelle V, elle, a trouvé refuge dans un plat pays dépourvu d’eucalyptus et où les animaux les plus étranges pullulent, à Bruxelles, au sein de la Commission Européenne.
Après être successivement parvenu à éradiquer la faim dans le monde, grâce à des céréales miraculeuses ne nécessitant que très peu d’eau pour un rendement extraordinaire, puis mis au point un vaccin venant à bout de la plupart des cancers, Henri P. adoré des foules a été élu premier président de l’Europe Unifié. Pour des centaines de millions de citoyens, l’espoir fut immense.
Las ! Henri P. révéla lors d’une interview télévisée qu’il détestait le football. Six jours plus tard, il fut lâchement écrasé par un supporter d'un club professionnel de football... sous les vivats des témoins.
Frappé d’une étrange maladie depuis l’enfance qui le pousse à dessiner sur les surfaces vierges, Lucien subit très souvent la répression policière qui l’interpelle en pleine séance de graffiti urbain.
Récemment admis en centre psychiatrique, il s’est vu retirer stylos, feutres et crayons. Alors il se mutile avec une fourchette volée au réfectoire et il trace des hiéroglyphes absurdes sur les murs des couloirs, de ses doigts trempés de sang.