Chaque matin il se réveillait, étonné d’être encore en vie. Après avoir combattu dans deux guerres, il avait désormais 104 ans, un drôle d’âge qui ressemblait à une petite automobile Peugeot.
Ces dernières années, sa santé déclinait mais il gardait toute sa tête. Aussi, lorsque le médecin – un gamin de 58 ans – lui annonça que selon toute vraisemblance, il était immortel, il ne gouta guère la plaisanterie. De colère et d’ennui, son coeur cessa de battre… et le vieil homme regardait avec incrédulité le tracé plat sur l’écran de surveillance.
L’ivresse des voyages lui vint alors qu’il n’avait que cinq ans. Assis sur un vieux poney condamné à tourner en rond autour d’un mât lors d’une fête foraine de village, l’animal avait décidé de quitter son emplacement et de s’aventurer sur la route. L’enfant apeuré cramponné à la crinière rêche de l’animal regardait avec appréhension les voitures freiner et contourner le poney débonnaire. Sans réaliser que le virus de l’aventure était justement en train de s’inoculer en lui, le même qui, trois décennies plus tard, le conduirait dans les zones les plus reculées du monde.
Malgré son assiduité aux barrières de Las Ventas, mais aussi aux abords des arènes madrilènes, Henri J n’y a jamais croisé le fantôme d’Hemingway.
De retour à Barcelone, il n’a pas davantage aperçu, dans le renfoncement d’une porte cochère ou à l’ombre d’une façade gaudiesque le fantôme de Bolaño.
Sa déception ne l’empêchera toutefois pas d’aller au terme de son projet de biographies de fantômes d’écrivains. Et pas seulement parce que l’apocryphe est sa nouvelle religion.
Pilote émérite, le caporal Jason V, basé à l’unité aérienne de Salon de Provence, descendait d’une longue lignée de militaires. Leur arbre généalogique remontait jusqu’au Moyen-Âge et ses ascendants partageaient tous un étrange et funeste dessein : celui de mourir embroché par la lance, l’épée, la dague ou la baïonnette ennemie.
En choisissant l’armée de l’air plutôt que l’infanterie, Jason se pensait à l’abri d’une telle mort. Mais son avion fut abattu lors d’un raid défensif contre l’envahisseur et son parachute se mit en torche à la verticale des Dentelles de Montmirail.
Émile Z aurait pu devenir marathonien international, perchiste olympique ou lanceur de marteau détenteur de records. Ses parents, athlètes biélorusses aux palmarès sportifs longs comme un défilé militaire sur la Place Rouge, lui avaient transmis les gènes adéquats.
Mais Émile Z vibrait pour les études et devint architecte. Lorsque le décathlonien Yuri Popov perdit le titre de champion olympique aux JO de Munich et rentra au pays, il demanda à Émile Z de lui dessiner les plans de sa nouvelle datcha. Ivre de déshonneur, le père de ce dernier se suicida après avoir égorgé son épouse.
Dès le berceau élevé au milieu des champs d’oliviers et de lavande, Thomas F grandit en gambadant sous un ciel infini et en dormant à la belle étoile sur les sentiers du Ventoux.
Sensible à la langue de Giono son illustre voisin, Thomas F aurait pu devenir poète, artiste ou saltimbanque mais il choisit la politique.
Exilé à Paris pour y faire carrière, on ne le revit plus jamais en Provence et au soir de sa vie, même lui se demandait s’il n’avait pas rêvé son enfance.
Le moteur de l’avion toussa comme un tuberculeux avant de s’enflammer. Quand l’appareil tomba dans un furieux tumulte, Gavin H eut à peine le temps d’abandonner les commandes et de faire sauter la porte de secours. Le vent s’engouffra dans la carlingue en hurlant comme un démon. Gavin attrapa un parachute et sauta dans le vide.
Le réveil sonna à cet instant. Gavin se redressa dans son lit, pantelant, puis se tourna vers son épouse mais s’abstint de lui narrer son cauchemar. Depuis cinq ans qu’elle était morte dans un accident d’avion, elle était devenue hyper sensible.
Née d’un père lanceur de couteaux et d’une mère cracheuse de feu, la petite Romane se découvrit l’étonnant pouvoir de cracher des boules de feu à plus de quinze mètres de distance.
Après avoir fait les beaux jours d’un cirque itinérant, elle fut enlevée par des barbouzes russes qui prélevèrent son ADN et qui, après de multiples manipulations, créèrent des chiens cracheurs de feu qu’ils clonèrent par milliers pour en faire des soldats quadrupèdes.
Parvenant à s’évader, Romane retourna en France et découvrit que son pouvoir s’était envolé. Elle ouvrit un chenil dans le lieu-dit « la brûlée ».
On disait d’Hector B qu’il jouissait d’un sens de l’observation très développé. Critique acerbe de la vie parisienne des années folles, il écrivait des chroniques piquantes dans un journal qui a depuis longtemps disparu. Les grands de ce monde craignaient sa plume virulente et sa manière toujours pertinente de souligner leurs défauts les plus inavouables. Seules les amies de son épouse riaient beaucoup d’Hector B, sachant le nombre faramineux d’amants que celle-ci collectionnait à son nez et à sa barbe, dans le lit conjugal, et sans que celui ne remarquât jamais rien.
Pour Halloween, sa maison fut la plus décorée du quartier et il acheta pour deux mille euros de sucreries pour les enfants qui sonnaient.
La semaine de Noël, il se déguisa en Père Noël et enfila sur le crâne de son chien une ramure de renne en plastique.
À Pâques, il dissimula des centaines d’oeufs dans le lotissement et distribua des cloches en chocolat à chaque famille.
Le 14 juillet, il décrocha du mur son sabre japonais et trancha les têtes de ses douze voisins.
Monsieur voulait l’appeler Napoléon, mais madame préférait Mimosa. Elle disait que ça lui évoquait leur rencontre, trente ans plus tôt, sur le bord de la grande bleue. À ces évocations, pas vraiment sûr de se souvenir des détails de cette regrettable période, monsieur haussait les épaules et remettait une pièce pour Napoléon.
Il porta finalement un nom composé, Napoléon-Mimosa, ce qui n’était pas plus con que Napoléon-Bonaparte, surtout sur sa tombe, en caractères dorés du plus bel effet.
Né au cœur du terrible hiver 1986 dans une campagne reculée de Norvège, Jan-Hans Berger a purgé dix ans de prison pour le double meurtre de ses parents commis alors qu’il n’avait que quinze ans. Désormais suivi deux jours par mois pour troubles psychiatriques dans une clinique suisse, il bénéficie le reste du temps d’une totale liberté. Depuis cinq ans il est chanteur dans un groupe de Death Metal qui connait un succès d’estime auprès des médias spécialisés. Devenu par hasard l’égérie d’une marque de sirop pour la toux, il jouit maintenant d’un statut de vedette internationale.
Elle aimait venir déambuler le long des quais de Saône, les fins d’après-midi en automne, lorsque les arbres dont elle ignorait le nom se coloraient de pourpre et d’or. Cela lui évoquait des mythes et des légendes, des pays imaginaires et des aventuriers aux noms exotiques.
Une légère brise soufflait en provenance du nord, ce jour-là d’octobre, elle pensait à un livre de nouvelles de Ray Bradbury qu’elle avait lu deux jours plus tôt. Elle ne vit pas la branche se détacher de l'orme, au-dessus d’elle. Le choc fut soudain et elle ne se rendit compte de rien.
Rassemblés au fond de l’autobus, les terreurs de l’école parlaient fort et invectivaient leurs camarades. Lorsqu’une voiture dépassait le bus, ils baissaient leurs pantalons et collaient leurs fesses contre la vitre. Ils chantaient des chansons obscènes et se défiaient dans des jeux absurdes en riant très fort.
Lorsque le chauffeur s’assoupit et que l’autobus quitta la route avant de dévaler dans le ravin, plus personne ne riait.
Une heure plus tard, les secours désemparés ne pouvaient que constater la tragédie. Les huit du fond étaient les seuls survivants.
Lorsque Roland rencontra Mathilde, il en tomba tout de suite fou amoureux. Pour la séduire, il lui déclama des poèmes langoureux remplis, la comparant à une comète, à une aurore boréale ou à la lueur de la pleine lune.
Pour leur dixième ans de mariage, Mathilde épaissie de vingt-cinq kilos se tourna vers Roland, devenu chauve et gras :
- Dis, Roro, est-ce que je suis toujours ta petite lune ?
- Une partie, Mathilde, une partie…
- Ah bon, et laquelle ?
- La mer de la désolation.
C’est par esprit de contradiction que François L a décidé, un matin de juillet, de cesser de traverser sur le passage piéton. Deux jours plus tard, il a cessé de sortir les jours de beau temps et de se promener uniquement les jours de pluie.
Puis il a décidé de manger ses repas dans l’ordre inverse, commençant par le dessert et finissant par l’entrée.
Plus tard, François L s’est mis à dormir le jour et à vivre la nuit.
Fauché par une crise cardiaque à Toussaint, on l’a enterré à l’extérieur de son cercueil, selon ses volontés.
C’était certes un loup aux puissantes mâchoires et aux crocs affûtés. Il courait en outre très longtemps sans jamais se fatiguer. Aux tests de VMA pratiqués dans l’équipe nationale des Loups Athlètes, il finissait toujours premier.
Personne ne peut expliquer comment un tel sportif accompli a pu, au sommet de sa carrière, devenir végétarien et moine zen sur le plateau du Larzac.
Horace B n’aimait pas le président nouvellement élu. Il le tua d’une balle de fusil.
Horace B n’aimait pas le premier ministre. Il le tua d’un coup de tesson à la carotide.
Horace B n’aimait pas la ministre de la culture, ni sa sœur, président de la télévision publique. Il les tua en leur roulant dessus à la sortie de la fête de l’Humanité.
Horace B n’aimait pas le préfet, ni le maire, il les tua d’un coup de machette.
D’après sa mère, condamnée à la perpétuité pour parricide et matricide, Horace a toujours eu des problèmes de discipline.
Lorsque son mari l’a quittée, elle a acheté un chien.
Lorsque sa fille lui a annoncé qu’elle partait vivre en Australie, elle a acheté un second chien.
Lorsque son fils a quitté la maison pour s’engager dans l’armée, elle a acheté un troisième chien.
Aucun de ses chiens n’a fugué et on l’a retrouvée trois jours après sa mort, son corps dévoré par ses fidèles compagnons.
Ça lui a pris vers l’âge de dix-neuf ans, sans qu’il n’en comprenne la raison. Il s’agissait alors d’une tentative de réponse à toutes les énigmes qui télescopaient le cours de son existence et qui rendait celle-ci si hasardeuse et obscure. Une façon de démilitariser le quotidien.
Depuis, c’est devenu naturel chez lui : il ne voit plus les gens tels qu’ils sont mais il les invente, comme autant de personnages au coeur d’une histoire dont il ne cesse d’ajouter de nouveaux chapitres.
Elle n’avait que douze ans mais souhaitait soutenir l’effort de guerre. Alicia M s’installa sur la place du village, gratta deux accords sur sa guitare et chanta des chansons de sa composition sur les forêts et les lacs majestueux du pays.
Alertés par les échos inhabituels qui montaient de la place du village, les mégères et les poivrots du cru s’unirent pour la vilipender et la menacer des pires maux si elle ne se taisait pas.
Deux mois plus tard la guerre se termina et les mégères et les poivrots dansèrent au rythme des musiques militaires de l’ennemi.
Ayant appris à nager dans les eaux tumultueuses du Colorado, Ernest F se sentit perdu lorsque ses parents se séparèrent. En effet, le juge ayant estimé qu’il devait suivre sa mère en Normandie, Ernest F abandonna les canyons rougeoyants de l’ouest et mit le cap sur la France. Là, à l’aplomb des falaises de craie d’Étretat, il se familiarisa avec les vagues de l’Europe et les couleurs chères aux impressionnistes.
Après avoir avalé son douzième repas de la journée, Ursule K se recula sur sa chaise et détacha le bouton de son jean. La table de banquet où il venait de se restaurer débordait des restes encore tièdes de son gargantuesque diner. Arrachant une plume à un coq malingre qui passait à proximité, Ursule s’en servit comme cure dents et poussa un formidable rot. La digestion allait être difficile, surtout dans l’atmosphère surchauffée des Enfers. Mais ce n’est pas tous les jours qu’on peut se targuer d’avoir dévoré les douze apôtres.
Enfant au caractère discret mais doté d’une intense vie intérieure qu’il nourrissait de contes et de légendes lus dans la fébrile excitation de soirées studieuses, Gérard U traversa l’adolescence tel un buisson de mesquite dans un western des années 70.
Majeur, il cessa de lire, se mit à fréquenter les bars et les lieux de dépravation après avoir fait changer son nom. Désormais, pour les femmes de petite vertu comme pour les piliers de bar, il répondrait au nom de Géronimo et serait capable de boire un litre de bière sans reprendre sa respiration.
Patrick R appartenait à cette catégorie d’individus que certains qualifient, avec une certaine condescendance, de gens simples.
Originaire d’une région peu épargnée par les orages, il grandit avec l’idée de nettoyer le ciel de ses nuages obtus de grisaille.
Il mit au point un aéronef capable, selon lui, de laver les nuages pour les blanchir. Et une veille de Pâques, à bord de son drôle d’engin, il disparut dans un trou lumineux entre deux couches de cumulonimbus.
Au cours du mois de mai 1992, un enfant italien, rêveur et myope qui répondait au nom de Giuseppe U perdit ses parents dans un souk à Istanbul.
Loin de s’affoler, l’enfant déambula toute une journée dans le souk, les sens émerveillés par les explosions de couleurs, les senteurs et les bruits exotiques de ce nouveau monde.
Vingt ans plus tard, au moment d’exposer ses toiles dans une célèbre galerie romaine, Giuseppe se souvient avec émotion où a démarré sa passion pour les couleurs et les textures.
Il connut une Éléanore qui passait son temps à ramasser des grains de riz devant les parvis des églises. Ils adoptèrent un chien qu’ils baptisèrent McKenzie.
Lorsque le chien mourut à l’âge de neuf ans, il remarqua que cela faisait soixante-quatre ans en âge humain et il décida d’abandonner Éléanore. Celle-ci mourut à l’église, là où elle avait connu ses plus belles années.
Quant à lui, il prit pour pseudonyme Nemo et s’engagea dans la marine où il fut affecté à un sous-marin qui croisait au large de l’Indonésie d’où il ne revint jamais.
Malgré une enfance heureuse et équilibrée en Afrique, Victor V développa une fascination morbide pour les exécutions. À l’âge de douze ans, il connaissait déjà les rites et les traditions en matière d’exécution de plus de quarante-huit peuplades et ethnies aujourd’hui disparues, avalées par la décadence mondialiste.
Lorsqu’il eut vingt ans, il prit la nationalité ougandaise et mena le pays au chaos en déclenchant une guerre civile. Et tandis que le pays sombrait dans un déferlement de sang et de tueries barbares, il jouissait du spectacle retransmis depuis des caméras drones survolant les charniers.
Parce qu’elle est née au Creusot, aucun de ses collègues parisiens ne prend Marie C au sérieux. Noisy-le-Grand, Mantes-la-Jolie, Saint-Germain-en-Laye, Crépy-en-Valois, Pacy-sur-Eure, Champigny-sur-Marne, Issy-les-Moulineaux, Vitry-sur-Seine, Bussy-Saint-Georges, Aulnay-sous-Bois : ses collègues venaient de coins aux noms autrement plus élégants. En plus de cela, Marie C s’exprimait d’une voix plaintive et nasillarde.
Après deux ans à subir les moqueries incessantes de ses collègues, Marie C leur fit la démonstration d’un de ses talents cachés. Cracheuse de feu à ses heures perdues, elle transforma ses dix collègues en torches humaines. Les lumières de Paris en spectacle son et lumière.
Chaque fois qu’Edwige V. se rendait dans un musée, elle s’imaginait en peintre impressionniste, installée dans un charmant village portuaire de Seine Maritime.
Lorsqu’elle poussait la porte d’une librairie, elle s’imaginait écrire un roman foisonnant d’idées nouvelles et de tournures sophistiquées, dans un cottage au sud de Londres.
C’est donc tout naturellement qu’elle fit irruption au siège de la Banque Populaire de Dijon, armée d’un fusil mitrailleur, imaginant déjà comment elle allait profiter des liasses de billets que le petit employé remplissait pour elle dans de vastes sacs en toile.
Elle n’a pas été habituée à voyager, enfant. Ses parents vivaient alors dans un pavillon modeste à proximité d’Auxerre et gagnaient difficilement leur vie. Elle n’a pas été habituée à rêver trop grand, à s’imaginer de mirifiques destins. Même pour le seul plaisir de rêver, justement, et d’alimenter cette matière première de l’alternative merveilleuse. Elle n’a pas eu de chance avec les hommes, accumulant les tocards comme un individu en déveine accumule les paris foireux au champ de courses. Personne ne sait vraiment d’où lui vient cette obsession pour Boulder, Colorado, qu’elle a choisi comme lieu de sépulture.