Au trente-et-unième jour de la médiane, le prêtre-roi Henri réalisa que son épouse légitime, avec l’âge, était devenue insensible à ses charmes et qu’elle s’endormait sans un mot chaque soir dans le lit conjugal, au quinzième étage de l’ancienne Trump Tower qu’ils habitaient. Henri déploya alors des trésors d’inventivité, consulta les meilleurs spécialistes de la question mais sans trouver la faille à même de dérider son épouse. Mais parce qu’il était davantage attaché à son mariage qu’à son statut de dirigeant, il abdiqua et se reconvertit en vendeur représentant de légumes surgelés.
Son frère ainé s’était tué au volant d’une Dodge Charger et ses parents s’opposèrent à ce qu’elle achète une voiture lorsque, à son tour, Heather P obtint son permis de conduire. Elle trompa sa frustration en randonnant dans les Rocheuses. Par une nuit sans lune, elle croisa la route d’un bigfoot civilisé qui jouait de la guitare et qui portait des sandales de cuir tressé. Un mois après leur rencontre, le bigfoot fut renversé par une Dodge Charger lancée à toute vitesse, et tandis qu’un disque de Springsteen jouait à plein volume dans l’autoradio.
Un vendredi aux environs de 15:00, Charles H claqua la porte des toilettes de l’agence bancaire de Niort. Selon ses collègues présents, il quitta le bureau précipitamment, l’air préoccupé. Il aurait maugréé « C’est la goutte d’eau qui fit déborder le vase de Soissons » ce qui étonna ses collègues car Soissons et Niort sont éloignées de 510 kilomètres. Mais personne ne sut dire ce qui avait tant choqué ou peiné Charles H dans les toilettes, au point que sa femme de ménage le retrouva pendu dans sa cave le lendemain matin.
Les harmoniques, lui crache-t-elle au visage en sortant du casino. C’est ton problème, et ça l’a toujours été !
Il hausse les épaules, penaud comme à son habitude. Alors, comme cela lui arrive si souvent, il se demande pour quelle raison il a quitté sa montagne du Jura pour venir chercher des problèmes en ville. Fallait-il qu’il fût inconscient !
Ses parents l’avaient pourtant prévenu. Mais il pensait que la musique adoucissait les mœurs et que sortir avec une violoncelliste de talent le mettrait à l’abri des atermoiements de la vie de couple. Les harmoniques, tu parles !
On dit de lui qu’il fut milicien, poète, croque-mort et ventriloque. Parti de Saint-Malo, son esquif croisa vaillamment le fer avec les courants. On dit de lui qu’il faillit mourir treize fois, mais le boulier a coulé dans les abysses.
Aujourd’hui il fait ses étirements devant les statues Moaï de l’île de Pâques et joue du didgeridoo face au soleil levant.
Il parle d’hygiène personnelle mais personne ne le comprend tout à fait. Alors on le laisse là, des araignées de mer et des poissons multicolores pour spectateurs.
Elle se poste à la fenêtre, les mains posées sur le radiateur en fonte en dessous et elle regarde à travers la vitre. Il ignore quelle part d’imagination infuse dans le panorama qu’elle se construit. Parce que ses yeux n’ont jamais fonctionné tout à fait correctement, elle a cultivé ses autres sens et sa faculté de projeter des images mentales dans son brouillard intime. Vertu consolatrice de la nuit : dans un rêve qu’il fait parfois, il voit sa sœur au regard affûté qui enjambe le vide et court par-delà l’écume de l’océan.
Son père regardait le champignon atomique prendre de l’altitude et gonfler dans l’atmosphère. Déjà, les couleurs de l’accident nucléaire viraient dans les extrêmes. Autour de lui, certains devinrent nerveux. Le général en tenue de combat eut un sourire narquois : pas de panique, les lunettes de soleil développées par l’armée les protégeraient.
Un an plus tard, il était conçu lors d’une nuit d’été sur l’atoll où son père était toujours militaire. Son troisième œil qui lui poussa au milieu du crâne fut mis sur la liste des pertes et profits.
Chaque nuit, un peu avant deux heures du matin, les arbustes du jardin municipal se mettent à scintiller. Sous d’autres latitudes on pourrait croire à une aurore boréale, mais l’équateur est proche. Après des témoignages de noctambules et d’insomniaques, une équipe scientifique est envoyée sur le terrain. On déploie sondes et antennes, mais tout ce que l’on trouve, ce sont des tomates radioactives. Le maire se souvient alors des déchets nucléaires enterrés cinquante ans plus tôt… Il n’a pas oublié non plus que le corps de sa femme y est également dissimulé. Elle qui aimait tant les tomates…
L’attaque s’est produite à l’aube. Personne n’avait prévu de mouvements de troupes sitôt dans la saison. L’armées des esses, constituée de dizaines de milliers de soldats violents et revanchards, s’abattit sur la maison typographique dans un déferlement de cors de chasse qu’accompagnaient des hurlements gutturaux. Après des siècles d’exil remisés au fond d’un sac de scrabble à un point la face, les esses étaient animés par une furie viscérale et s’étaient promis d’avoir la peau des accents circonflexes.
Là-bas se trouve la fin de l’océan. Les navires fuient la zone et même les vols transatlantiques prennent soin d’éviter de la survoler. Une poignée de fous et d’exaltés s’y précipitent pourtant chaque année bissextile. Un oracle élevé au poulet du Kentucky raconte qu’une sirène aux mamelles imposantes et au rire cristallin y apparaitra un 29 février et qu’elle offrira des torrents d’or à ceux qui seront présents pour la vénérer. Bien sûr, ceci n’est qu’une légende car tout le monde sait que l’oracle est un vendu qui se nourrit de poulet transgénique et de maïs OGM.
Un vendredi matin de mai, la petite Lucille - comme toujours très calme et studieuse - quitta sa place dans la classe de Mademoiselle Humm et marcha jusqu’au fond de la salle où était installée la cage de Lapot, le lapin nain et mascotte de la classe. Mademoiselle Humm interpella Lucille, d’une voix douce puis voilée d’une inquiétude légitime lorsqu’elle vit la petite fille ouvrir la cage. Lapot renifla les doigts pâles de l’enfant et se roula en boule contre sa main. Alors Lucile se saisit du petit lapin et d’un coup de dents, elle lui arracha la tête.
Parce qu’elle a repéré qu’un coin de ciel se décollait, elle a laissé tomber ses amis et le pique-nique dans le jardin public. C’était pourtant une belle journée de printemps, peut-être la première de l’année, mais elle ne pouvait pas rester là, à regarder la catastrophe annoncée. Ses amis ont bien essayé de la dissuader mais elle a couru plus vite. Ensuite, elle a grimpé sur le mur et son corps s’est étiré vers le ciel avant de basculer dans le vide.
De lui, il ne lui reste qu’une photographie aux couleurs fanées et aux bords gondolés par l’humidité. Les soirs de pluie, les soirs d’ennui, elle regarde par la fenêtre, le vent qui agite les silhouettes des saules, les gouttes d’humidité qui s’agglomèrent contre la vitre. Elle entend le sifflement d’un train de marchandises qui entre en gare. Vingt-cinq ans, ce n’est tout de même pas rien, un quart de siècle laisse des traces, des sillons, des racines. Alors pourquoi associe t-elle au soldat inconnu l’idée qu’elle se fait de son père ?
D’une voix nasillarde, il lui avait promis qu’il se vengerait d’elle. Dix années ne suffirent pas à lui faire oublier son ressentiment. Il marcha le jour et la nuit, traversa des plaines céréalières, grimpa des falaises de craie et arpenta des sentiers au coeur de forêts primaires. Lorsqu’il la retrouva, il n’était plus que l’ombre de l’homme qu’il fut. Son corps rabougri et replié sur lui-même comme un tournesol mort. Sa haine avait eu sa peau et il mourut sur le pas de sa porte, son index squelettique à deux centimètres de la sonnette.
Selon la légende, Philippe F fut conçu entre les étagères du rayon linguistique de la bibliothèque municipale. Dès l’âge de six ans, il écrivait des histoires abracadabrantesques de chat radio-actif et de vaisseau spatial en forme de petit beurre. À neuf ans, il remporta un concours de nouvelles organisé par son école. À seize, il écrivit un roman foisonnant et fantasque que toutes les maisons d’édition refusèrent, arguant que le monde n’était pas prêt. De rage, il égorgea un éditeur à l’aide de son stylo plume. Désormais en prison, il s’occupe de la bibliothèque et tient le registre des prêts.
Thomas vérifiait sa silhouette chaque fois qu’il passait à proximité d’un miroir. On le voyait alors sourire à son reflet et lancer un regard charmeur à sa propre image avant de s’éloigner, un air ravi au visage.
Parce que sa mère fut danseuse dans un club de Palavas dans les années 80, il s’imaginait qu’il était artiste. Courant les auditions et les radio-crochets, il perdit l’appétit, son pantalon puis son appartement. Désormais il fait la manche devant une poissonnerie et vérifie toujours son reflet dans le miroir de la devanture.
Après avoir perdu son cheval de trait aux cartes le vendredi soir, Emilien L réussit l’exploit de perdre sa carte au trésor au tiercé, le lendemain. Une carte mystérieuse que lui avait transmise son grand-père au seuil de la mort, lui assurant qu’elle indiquait l’emplacement d’un coffre rempli de pièces en or. Mais on était le 27 du mois et Emilien était fauché comme les blés. De rage, il braqua une boucherie chevaline et le soir, il s’offrit un steak saignant pour se consoler.
Au croisement des routes, sur cet archipel de bauxite, tu as piétiné à la façon d’un vieux cheval fatigué. Le mors aux dents, tu as donné, tu sais les éclats qui défigurent et les pieux qui s’enfoncent dans l’estomac. La sensation de douleur chirurgicale et glaciale a laissé des empreintes indélébiles sur la grève de ta peur. Tu aimerais avoir du panache et de l’audace, mais au jeu de la loterie biologique, tu as tiré de mauvaises cartes. Alors tu éponges ton front trempé de sueur et tu te remets en route.
Tu pourrais être sorti d’un autre ventre que celui de ta mère. Sans placenta fixe. Itinérant dans les limbes d’une matrice multi dimensionnelle qui ressemblerait à un jeu d’échecs cubiques. Avec sur la terrasse d’une villa romaine une entêtante mélodie échappée d’un orgue Hammond B-3.
Tu aurais voyagé à l’intérieur d’une sphère de physique pure, léger comme une bulle de champagne millésimé. La Nouvelle-Orléans sans fantôme de Jeanne d’Arc aurait été ton horizon et tu serais devenu voleur, artiste-peintre, fou et prince intermittent.
Certains matins de juillet, tandis qu’une brise légère gonfle le simple drap de son lit et la tire d’un sommeil éthéré, son esprit s’échappe toutes voiles dehors vers le nord lointain.
Elle marche pieds nus sur une plage de sable noir. Les embruns l’enivrent et les grains de basalte viennent griffer ses chevilles. Une machine rouillée et cubique repose à proximité, à moitié enfouie dans cette mer sombre, les vagues peu regardantes poursuivent leur entreprise millénaire d’érosion lente.
Alors elle se lève, marche jusqu’à se fenêtre : en bas, des troupes de homards bipèdes se goinfrent de glaces.
Ils ont fait monter Ralf dans un avion qui a survolé des jungles équatoriales et des marais aux couleurs phosphorescentes, à la surface desquels des bulles grossissent avant d’éclater et de laisser échapper des gaz verdâtres. Puis ils lui ont fait passer des tas d’examens médicaux. Dans l’espace intercostal de Ralf, ils ont détecté des virgules de gomme et des cendres compactes. Alors on lui a attribué des médailles et on a joué l’hymne national, au garde-à-vous.
D’aussi loin que tu te souviennes, la date du 10 juillet a toujours évoqué des départs et des exils plus ou moins lointains.
Enfant tu ne voulais pas bouger, adulte tu n’attends que ça, une preuve supplémentaire des peurs et des obsessions qui évoluent avec l’âge.
Demain tu seras loin de ton quotidien et tu te sentiras la tête dans du coton, attendant de voir si les étoiles parlent une langue différente. Et tu repenses à ton frère qui courrait au-dessus de la cuvette des toilettes pour voir le siphon tourner dans l’autre sens.
Tu t’es levé l’estomac au bord du vide. Quand tu as ouvert les fenêtres de ta chambre, un chien à trois pattes pissait contre le mur lépreux de ton immeuble. Tes stores ont produit un bruit métallique d’ancre rouillée et le cabot t’a lancé un regard électrique. Tu as compris que ta journée allait être à ranger dans la catégorie purin et compagnie. Tu as pensé à ton responsable de rayon, à tes collègues aux idées rabougries et aux mains lisses. Alors tu as foncé vers la bibliothèque avec une fiole de whisky planquée dans ta manche.
L’homme gisait dans une ornière de boue. Par moments des yeux sortaient de l’eau saumâtre et clignaient à deux ou trois reprises, puis la bestiole étrange disparaissait à nouveau. Le gamin assis sur une pierre à proximité mâchouillait un bâton de réglisse en regardant la forme étrange de l’homme couché sur le flanc. On lui avait dit que rien de plus bête que la mort n’existait. Maintenant il savait que ce n’était pas vrai et que rester le dernier être humain sur la planète, ça c’était vraiment le pire.
L’attaque s’est produite juste avant le lever du jour, pendant ces heures étranges où la plupart des gens dorment. Ils sont venus de toutes les directions, attirés par l’odeur du vin et des fenaisons. Les organisateurs avaient pourtant pris soin de pulvériser du répulsif et de l’ail en aérosol. Mais les inspecteurs des impôts ont des siècles d’expérience en matière de stratégie. Nul doute que s’il avait travaillé aux impôts, le général Lee n’aurait pas perdu la guerre.
Il détestait cette ville. Il lui vouait une haine viscérale qui transpirait par tous les pores de sa peau. Un vieux compte à régler avec son enfance qui n’était toujours pas passée, une époque purulente et sale qui résistait à toutes les éponges. Alors les semaines précédant Halloween, il a acheté des milliers de bonbons dans lesquels il a patiemment injecté de l’arsenic à l’aide d’aiguilles fournies par sa maîtresse, une infirmière mal notée et acariâtre de l’hôpital. Puis il a disposé les bonbons dans des saladiers que le grand soir, il a pris soin d’installer sur son perron.
En bon petit garçon, Georges C avait toujours obéi à sa maman et tout fait pour la rendre fière de lui. Lorsqu’elle décéda dans un stupide accident en nettoyant son four, Georges pensa qu’il n’y survivrait pas.
Il rencontra Suzanne dans la grande surface où il faisait tristement ses courses chaque vendredi à 18h00. Elle collectionnait les timbres et les échecs, ils se plurent tout de suite.
Depuis, Georges obéit à son épouse en tous points. Chaque matin, il regarde par la fenêtre la journée qui démarre, un air de golden retriever au visage.
Hugues et François sont nés à douze minutes d’écart. Ils ont passé leur enfance chez les mêmes gens qu’ils appelaient papa et maman, et voyagé à l’arrière de la même Peugeot break qui sentait le mazout en hiver et la rosette de Lyon en été.
L’un est devenu chasseur de baleines au Japon, l’autre grossiste en crustacés au marché de Rungis. Ils ne se voient plus que deux fois par an, pour Noël et pour un enterrement. Et chaque fois ils partagent au restaurant un repas végétarien, histoire de ne pas aborder les sujets qui les divisent.
Antonin voulait devenir chasseur de dinosaures. Lorsqu’il comprit que son rêve ne pourrait se réaliser, il se roula par terre dans la salle de classe puis se força à vomir en gobant six flancs au caramel à la cantine. Il dépassa de loin le record de l’école mais personne ne jugea utile de le lui dire, et on se précipita jusqu’à l’infirmerie. Comme si avoir appris la disparition des dinosaures ne suffisait pas, on le priva de la célébration du record. Triste journée pour le petit Antonin.
Dans la tradition littéraire américaine, Jakub D occupa sa vie d’une multitude de façons avant de trouver sa voie. Tour à tour gardien de but, gardien de prison, gardien de phare, gardien de nuit, gardien de refuge, gardien de la paix, gardien de musée, il resta longtemps gardien du temple avant de tout abandonner pour devenir gardien de vide. Là, pour la première fois de son existence, il put jouir de la conviction de la profonde inutilité de son rôle et il s’y adonna jusqu’à ses vieux jours.
Il a fait des provisions de sang, dans des poches transparentes qu’il a étiquetées comme des grands crus avant de les placer au réfrigérateur.
Les prévisions météorologiques sont très mauvaises et les ouragans vont se succéder pendant plus de cinq jours sur la côte atlantique. Les autorités ont imposé un couvre-feu strict. Et Hubert D a toujours été très respectueux de l’autorité et de ses messages. C’est sûrement parce qu’il est très prévoyant et organisé qu’Hubert D est un vampire qui s’adapte à tout depuis mille ans.