Plutôt que la compagnie de sinistres quadragénaires aux costumes interchangeables fabriqués par des machines à l’autre bout de la planète, elle préfère les oiseaux aux crêtes multicolores qui poussent des cris aigus à travers les feuillages des eucalyptus. Mais on lui fait comprendre qu’elle a épuisé son quota et que désormais, elle doit rembourser son crédit d’exotisme et se confronter aux lugubres messieurs aux regards de poissons morts. Quoi qu’il lui en coûte.
Maximilien ne comprend pas pourquoi la femme de ménage s’échine à retirer les toiles d’araignée de sa chambre. L’explication qu’elle lui donne – parce que je suis payée pour ça – lui semble être la plus stupide qui puisse s’envisager. Sans toile d’araignée, pas de fantôme ni de maison hantée. Et il devrait se priver de cela pour une simple histoire de contrat de travail ? Les adultes sont vraiment des gens bizarres…
Où ont été disséminés les morceaux
ton âme ton coeur et ton corps
délavés défraîchis désassemblés
ta peau rêche de serpent
tes muscles fondus sur tes os
le vent s’est levé très tôt
tu n’as rien senti rien vu venir
des bouts de toi éparpillés
sur un coin de terre froide
tes rêves et tes croyances
foulés au pied laminés
il te reste les absences
pour te souvenir d’avant
des fantômes plein la tête
et des places vides à ta table.
Le rythme trépidant de l’existence au coeur de Manhattan le rendant fou, un fils d’immigré irlandais décida un jour de tout plaquer pour ouvrir un pub au milieu du désert à cinquante kilomètres de Las Vegas. Là il servait des bières tièdes aux touristes de passage qui se plaignaient de la chaleur et de leur ennui dans un paysage désolé. Alors le barman leur racontait les lumières de Times Square, les spectacles de Broadway, les arbres de Central Park et tous pleuraient de se retrouver paumés dans ce désert.
Le cheval a perdu l’équilibre deux mètres avant d’atteindre l’autre rive. Ce n’est rien deux mètres quand on vient de parcourir mille kilomètres en l’espace de quelques semaines. Mais il est pourtant tombé de tout son poids et l’eau l’a recouvert et l’a submergé en quelques secondes à peine. Trop faible pour chercher à se redresser, il est mort à l’endroit précis où un siècle plus tôt, un de ses ascendants directs engagé dans une bataille napoléonienne avait succombé sous le tir ennemi.
La bicyclette volée en 1984 dans un village du Tarn-et-Garonne est réapparue trente ans plus tard, filmée et photographiée par des journalistes accrédités sur la Place Rouge. Personne ne sait expliquer comment ni pourquoi ce trou de trente ans dans l’histoire de la bicyclette volée. Mais cela n’empêche pas Vladimir Poutine de se faire photographier, torse nu dans la neige moscovite, un ours dans son dos sur la bicyclette transformée en tandem.
L’obscurité du dehors transpire sur la vitre. Le chien au dos pelé est sorti de sa niche située à l’aplomb du camion en panne. Le gros bahut est immobilisé là depuis plusieurs années et le goutte à goutte de l’huile moteur se poursuit, jour après jour.
Au petit matin, les encombrements reprendront sur la route qui passe devant le garage. Mais jusqu’au lever du jour, le vieux chien peut frotter son dos graisseux sur le goudron et sentir la fraîcheur rêche de la nuit comme un doudou serré contre lui.
Conjugaison leçon numéro vingt mille lieux dans la salle de classe : je coléoptère, tu cohortes, il corrida, nous confettis, vous concombrez, ils cothurnent. L’inspecteur de police a confondu le commissariat avec la cour de récréation, c’est la faute de tous ces petits jeunes aux bras hérissés de seringues. C’est pour mon diabète, qu’ils disent tous en se poussant du coude… Et pendant ce temps, le professeur au nœud papillon attend, le ventre serré, qu’on le laisse en placer une sur Jean Giono.
Les sports d’hiver ne l’ont jamais intéressée, elle prétend que les frimas des mois dévolus à la dégustation des huitres s’accordent mal avec son teint de crevette. Elle préfère les homards à la coque bleue comme le sang des grands de ce monde et qu’elle engloutit à proximité d’une plage écrasée de chaleur, sur laquelle elle allonge ensuite son corps soumis aux caprices du soleil. Nul doute qu’à sa mort elle sera réincarnée en chameau.
Le diplodocus que ses congénères appelaient Hubert avait toujours été un peu lent d’esprit. Parti s’appuyer contre le tronc d’un épicéa pour jouer à un, deux, trois, soleil, il a continué de compter sans jamais parvenir à soleil. Âgé de plusieurs centaines de millions d’années, il a échappé à la météorite en même temps que l’épicéa magique qui l’a protégé. Les gens viennent de tous les pays pour le consulter et lui demander conseil sur le déroulé de leur vie, ils l’appelle Hubert l’oracle.
La représentation au théâtre antique d’Orange a du être interrompue bien avant le final et voilà une ambulance lancée, gyrophares bleus plein la nuit et sirène hurlante à faire taire Bizet. La cantatrice chevelue et vedette Odetta Esposito a cessé de respirer dans le dernier acte de Carmen dont elle assurait le rôle principal. Pour adoucir la fin de soirée, on a tiré un drap blanc au-dessus de la scène pour y projeter une sélection de Tex Avery.
D’après les journaux en continu que régurgitent écrans et accrocs de l’information dans leur sillage, la fin du monde est proche. Ce n’est plus qu’une question de jours. Cent onze, à en croire un éminent spécialiste auto-proclamé, gourou qui murmure à l’oreille des apôtres de Wall Street. Cent onze jours c’est bien plus qu’il n’en faut pour bêcher son jardin et planter des tomates pour rendre la fin du monde plus juteuse.
C’est comme un puzzle dont tu tiendrais les pièces serrées entre tes phalanges, comme de petits cailloux trouvés dans le lit d’une rivière asséchée mais dont tu aurais perdu le modèle. Certains disent que pour dompter le monde, il faut compléter le puzzle dans l’obscurité : deux mille pièces à assembler en une journée. Tu demandes à ce qu’on te fournisse un indice mais tu n’obtiendras rien d’eux. Les cailloux trouvés dans la rivière asséchée tu peux toujours les sucer comme des bonbons à l’anis pour faire passer le temps.
Toi, tu es assis là, face à ce mur aveugle et muet, du blanc jusqu’à la chirurgie, comme une ablation du monde. Avec quelques efforts, tu pourrais rêver les choses un peu plus longtemps, histoire de combler les interstices et les trous qui dessinent le relief de ta vie passée. Mais au lieu de cela, tu cliques sur l’écran et tu regardes une webcam en direct de la plage de Gruissan où un type habillé en noir fait danser un cerf-volant en forme de dragon dans le ciel d’automne.
Ce n’est pas un endroit aux atours reluisants, il n’offre pas de panorama renversant ni de point de vue spectaculaire. À tout dire, il est, au mieux, insignifiant et il ne s’y passe jamais rien. Parfois passe un autobus de touristes mais c’est parce que le chauffeur a manqué une bifurcation quelques kilomètres plus tôt.
Mais les locaux veillent tard sur leurs terrasses les jours d’été. Il se dit qu’il y a quinze ans de cela, un parisien est passé sur la route au volant d’une Ferrari jaune. Depuis, tous attendent qu’il repasse dans l’autre sens.
Hans est un chien croisé de plusieurs races dont certaines sont éteintes depuis un siècle. Les vétérinaires se perdent en conjonctures à son sujet. Certains estiment qu’il n’a pas plus de dix ans mais d’autres affirment qu’il en a quatre-vingt de plus. Ridicule ! Grotesque ! s’étouffent les plus cartésiens. Mais quand l’un de ces éminents spécialistes pose la question à Hans et que celui-ci répond avec un accent du Yorkshire qu’il aura bientôt soixante-quinze ans, plus personne n’ose dire quelque chose.
Sa collection de casques militaires de la seconde guerre mondiale commença à proximité de Bercelonnette un lundi de janvier 1962, après qu’il eut inspecté un blockhaus oublié. Elle s’ interrompit en mai 1968 lorsqu’à l’occasion des évènements à Paris, il reçut un pavé d’un gabarit conséquent sur le crâne. Par un funeste manque de clairvoyance, il ne portait pas de casque.
Les pirates n’ont pas eu le temps de réagir, malgré leur système d’alerte raccordé à un supercalculateur des plus modernes, équipé de la technologie la plus avancée. Les systèmes de surveillance météorologiques n’ont pas failli, les capteurs fixés aux mats du galion ont rempli leur office et la technique n’a souffert d’aucune anomalie. Pourtant le bâtiment déchiqueté par la foudre a sombré par cinquante mètres de fond. Aucun des pirates à bord n’a pu réagir, tous étant cuits à point dans l’alcool.
Poussin appartient à cette catégorie d’hommes forgés dans les repères éducatifs du siècle dernier. Il ne parle pas la langue de bois et il se fiche de heurter ou de choquer les adeptes de l’inclusion majuscule.
On a arrêté Poussin après qu’il ait reproché à un collègue de revendiquer son homosexualité avec un peu trop d’arrogance.
Depuis, Poussin est exposé au fond d’une pièce aveugle en sous-sol et les employés sont conviés à venir lui cracher dessus et lui uriner dessus. D’après le DRH, Poussin est le tout premier individu à occuper un poste de vespasiennes humaines.
Entrant dans la gare de Perpignan en coup de vent, la grosse dame à talons se mit à pousser un hurlement animal si aigu que les chiens des clochards affalés dans l’entrée se prirent pour des loups et l’imitèrent. Un contrôleur désoeuvré venant à sa rencontre lui demanda si quelqu’un l’avait confondu avec une chanteuse d’opéra. Elle fondit en larmes et répondit que bien pire, un flic bien mal éduqué l’avait confondue avec une louve des steppes.
La question du suicide lui pose un problème insoluble, chaque fin de journée plus obscure que la précédente sans qu’il ne trouve de réponse adéquate. Le professeur perd l’appétit, puis le sommeil et la raison. Ses étudiants le voient décliner, arriver en retard aux cours que, bientôt, il ne peut plus assurer.
On le retrouve inconscient un matin d’octobre, cadavérique sac d’os allongé dans son cabinet de curiosités aux fenêtres brisées, les pages de plusieurs encyclopédies ouvertes et tournant dans le courant d’air.
Il sait, au fond de lui, qu’il ne résoudra rien en tuant tous les corbeaux du parc. Pourtant il continue de charger sa carabine 22 long rifle et de les descendre comme à la fête foraine. Il faut le voir, le coude appuyé sur le rebord de sa fenêtre, un œil fermé, l’autre qui aligne sa cible et après la détonation, son bref rire d’enfant diabolique. Son père affirme qu’il cherche à se venger d’une mère qui a quitté le foyer pour s’enfuir avec un biographe d’Edgar Poe mais lui, il ne l’a jamais confirmé.
D’après les vétérinaires de la mission, l’ours Alpha a attrapé un rhume en fouinant dans les poubelles de Paul Léautaud. Les docteurs en littérature moderne qui pointent au service public pour être grassement rétribués de leur condition de minus habens patenté avancent qu’une telle chose est impossible. Car à l’époque de Paul Léautaud, on n’utilisait pas encore les mouchoirs en papier. Oubliant un peu vite que si le premier être vivant à avoir été en orbite était un chien, le premier animal à avoir voyagé dans le temps était un ours.
Demain tu auras dix-huit ans, la vie devant toi, une éternité et le plus bel âge pour en profiter. Tu vivras des rêves, des heures perdues, des jours gâchés à ne rien faire, tu feras des nuits blanches, des envieux, des jaloux, des régimes et tu iras en vacances ailleurs pour devenir l’autre toi-même sans vraiment savoir qui est ce toi dont on te parle comme d’une étrangère. Quand tu reviendras, tu te souviendras de demain comme d’un mirage évanescent que l’autre toi attendra encore.
Elle aurait pu devenir chanteuse des variétés, miss camping Valras Plage, coiffeuse au centre commercial sur la RN quelque chose, barmaid au bowling derrière le Leclerc de la ZI nord, vendeuse de jeans chinois déstockés dans une friperie communautaire, assistante de direction pour un requin à faible émoluments coincé dans un aquarium grand comme une Renault Clio. Mais elle avait découvert les livres de Blaise Cendrars et depuis, sa vie courrait loin devant ses rêves.
Des oiseaux barbares aux balcons
dessins de guerre en panoramique
les vieux résistants ont baissé la garde
on les voit chaque après-midi assis
sur les bancs crasseux de parc
émietter du pain sec pour les pigeons
ou bien les canards domestiques.
Il y a trois matins de cela ils défonçaient
les crânes dans la vallée sans se soucier
des oiseaux témoins
leurs mains épaisses rouges de sang
gluantes de boyaux et de lymphe
l’odeur de l’agonie multipliée
ne leur coupait même pas l’appétit.
Il peint des bocages depuis l’âge de dix ans. Sa mère originaire du Pays d’Auge assure qu’il rend hommage à son ascendance paysanne, son père originaire de Louisiane soutient qu’il honore le pays des bayous infestés de créatures dissimulées dans les eaux stagnantes des marais. Il hausse les épaules et continue de peindre des bocages car il ne sait rien faire d’autre.
Son père et son grand-père étaient morts pour la patrie aussi n’hésita t-il pas à s’engager dès que le vent de la paix tomba. Fier dans son uniforme de puceau, il partit au combat avec un sourire carnavalesque et des œillets à la boutonnière. Mais dans le train qui le conduisait à la zone de combats, il attrapa une sévère dysenterie. On retrouva des œillets tout autour de la cuvette sur laquelle il gisait mort.
Enfant, elle s’endormait tard, insistant pour apercevoir les étoiles qu’elle voulait compter sans en oublier une seule, même si elle n’était pas vraiment sûre de ce qui venait après dix-huit. En grandissant, les étoiles l’ont toujours fascinée, bien plus que l’arithmétique. Cela ne nous étonna pas lorsque le matin de ses dix-huit ans, nous trouvâmes sa chambre vide et un mot d’adieu collé sur le frigidaire annonçant qu’elle voulait voir à quoi ressembler le ciel de l’autre côté du monde.
Tu as pointé le doigt au hasard, en espérant toucher Big Sur, mais ta main a glissé sur un espace insécable et tu as renversé la conserve de haricots en sauce sur la moquette ; presque sans bruit, comme une page qui se tourne un après-midi de printemps. Elle t’a lancé un regard… t’avais jamais vu le noir avant, et elle t’a dit que t’irais à Big Sur tout seul, parce que tes histoires de vieux fou ça ne l’amusait plus, surtout avec l’estomac vide.