mercredi 31 décembre 2025

Journapalm 2325

Certains changent, murissent et se bonifient avec l’âge. Face à la démission progressive de toutes les fonctions qu’un corps jeune savait assurer, ils font preuve de philosophie et de sagesse. Mais pas lui. Il vieillit sans jamais montrer le moindre signe d’amélioration. Il s’entête dans la voie de l’inconséquence, de la bêtise et de la vulgarité. Ce qui explique sûrement son succès à chaque nouvelle élection.

mardi 30 décembre 2025

Journapalm 2324

Le temps a effacé les traces de son passage comme la neige aurait recouvert ses empreintes de pas sur la terre humide. Certains affirment qu’il n’était pas d’origine humaine, d’autres prétendent qu’il était une création de l’industrie du numérique. Personne ne sait vraiment où se cache la vérité mais ce qui est certain, c’est que dans le bureau ovale, il ne reste plus que sa casquette rouge comme témoignage de son existence.

lundi 29 décembre 2025

Journapalm 2323

Le vieux Simon prétend avoir achevé la navette spatiale qu’il dit assembler dans son garage depuis trente ans. Il annonce à ses amis que cette fois, tout est terminé et qu’elle est prête à prendre son envol.
- Et tu vas faire quoi, une fois là haut ? demande Marcel.
- Moi ? Je vais profiter, pardi !
- Profiter de quoi ? C’est le vide spatial là-haut !
- T’as rien compris Marcel. Moi je reste ici, c’est Catherine que je vais foutre dans la navette !

dimanche 28 décembre 2025

Journapalm 2322

Synthétiseur de bauxite, voilà ce que Jason répondait, enfant, lorsqu’on lui demandait ce qu’il ferait plus tard. Alors les adultes adoptaient des mines perplexes, contrites, amusées parfois, interloquées souvent, mais jamais personne ne lui témoigna le moindre soutien. Dépité, Jason devint un enfant solitaire et renfermé qui, à vingt ans, émigra en Australie où il devint chercheur d’or et boxeur de kangourous.

samedi 27 décembre 2025

Journapalm 2322

Ils l’ont accompagnée jusqu’au virage qui précédait l’arrêt de bus. À cette époque de l’année, les journées sont courtes et la nuit tombe vite. Ils lui ont répété les messages de prudence et ils lui ont demandé de tenir sa droite et de porter son gilet jaune à bandes réfléchissantes.
Mais les rhinocéros ne respectent plus rien de nos jours, ils déboulent sans crier gare sur les routes départementales. Elle n’avait aucune chance…

vendredi 26 décembre 2025

Journapalm 2321

Monsieur Tulle, qui vivait à Limoges, eut l’étrange idée de baptiser son fils Taran. Il pensait que fort d’une pareille identité, l’enfant développerait des capacités hors normes de souplesse et d’agilité. Las ! Taran Tulle développa une passion pour les vermicelles jusqu’à se mettre à manger la terre du potager dans laquelle se contorsionnaient d’épais lombrics gluants. Il fut dévoré par une taupe carnivore un jour de Pâques où tout le monde cherchait des œufs en chocolat dans le jardin.

jeudi 25 décembre 2025

Journapalm 2320

On t’a emmenée faire un tour de rien du tout, une pression sur le bouton de l’ascenseur. Au dernier étage, c’est le même blanc mais d’ici on peut apercevoir la mer, un sourire bleu comme un adieu qui ne dit pas son nom. On l’avait pourtant bien compris. Mais on n’a rien dit, parce qu’on savait bien que le crabe gagne toujours à la fin.

mercredi 24 décembre 2025

Journapalm 2319

Après une crise conjugale de plus, Willie B. poussa la porte du bar et s’installa au comptoir, son imperméable ruisselant d’eau de pluie. Le barman, doué en relations humaines de par sa profession, lui proposa un Caol Ila. Willie B. hocha la tête et grimaça un sourire de reconnaissance. Et juste quand il se disait que la journée n’était pas tout à fait foutue, il vit le barman lui servir une dose d’huile de foie de morue :
« Désolé, s’excusa le barman, j’ai failli oublier ! On est en janvier… La Santé Publique interdit l’alcool pendant 31 jours…»

mardi 23 décembre 2025

Journapalm 2318

Ils l’ont rossé à mort au fond des toilettes. Marc faisait le guet devant l’entrée, il devait siffler si l’instituteur approchait à moins de cinquante mètres du préau. Lorsque la cloche sonna, ils retournèrent en classe en arborant des mines dégagées et innocentes.
L’intendant trouva le corps une heure plus tard. Et comme personne ne se dénonça, l’instituteur annonça que l’on allait empailler le mort en guise de travaux pratiques pour le cours de biologie du troisième trimestre.

lundi 22 décembre 2025

Journapalm 2317

Assis à l’extrémité d’un banc un peu bancal, le vieil homme observe le large ruban de sable. Au loin, la mer si loin qu’elle n’est qu’une idée. Certains sont morts pour elle et les enfants qui passent devant lui avec un cornet de glace dans la main n’en savent rien et ne s’en soucient guère. Il pense que c’est mieux ainsi, au fond, le seul choix important dans la vie ne devrait jamais être que celui du parfum de sa glace.

dimanche 21 décembre 2025

Journapalm 2316

Deux heures après sa mort, au terme de tourments innombrables et de douleurs invalidantes, Achille W parut devant son créateur. Mais à en juger par son apparence, poitrine opulente, brushing impeccable, rouge à lèvres étincelant, taille fine et cuisse serrée sous une jarretelle, il s’agissait d’une créatrice. Confus, Achille W balbutia des excuses pour ne pas avoir pensé à lui apporter des fleurs.

samedi 20 décembre 2025

Journapalm 2315

Pénétrant dans l’armurerie, l’homme hésite, tourne la tête et longe les murs. Il baisse les yeux quand l’armurier lui parle, adopte une position d’attente, figé comme un chien de chasse qui pointe.
Le commerçant se montre compréhensif mais lui explique que non, il regrette mais il ne vend pas d’épée laser comme dans Star Wars. Alors l’homme hésitant quitte la boutique, enjambe le pont et saute. Un saut dans l’hyper espace en promotion.

vendredi 19 décembre 2025

Journapalm 2314

Derrière la vitre, tu observes les papillons de nuit et tu penses qu’ils ont perdu les pédales, ces cons. Alors qu’il est bientôt 10h00 et que le soleil donne déjà plein pot : un bus scolaire passe devant l’immeuble, tu aperçois les visages, les dents, et les lumières en route pour l’avenir. Tu sens tes cervicales qui grincent, tes reins qui crissent et tu entends une symphonie mortuaire chez le voisin. Tu abandonnes ta position derrière la vitre : aujourd’hui tu resteras chez toi. Encore.

jeudi 18 décembre 2025

Journapalm 2313

L’enfant conduisait le tracteur paternel depuis qu’il avait quatre ans. Au début, il restait sur les genoux de son père, celui-ci s’occupait des pédales et lui, encore trop petit pour les atteindre, se concentrait sur le volant. Mais aujourd’hui il a onze ans et il n’a plus besoin de quiconque. Le pied enfoncé sur la pédale de l’accélérateur, il fonce droit devant lui dans l’axe de sa salle de classe.

mercredi 17 décembre 2025

Journapalm 2312

Après avoir usé sa jeunesse à jouer du banjo dans l’état du Kentucky, puis ouvert une chaine de fast-food en Alabama, Eugène N décida de tout plaquer pour devenir taxi à New-York. Il y mourut un soir de décembre, poignardé dans un quartier cossu de Brooklyn, à deux pas de chez l’écrivain Paul Auster. D’après la police, on recherchait un tueur allergique au banjo et en guerre contre la restauration fast-food.

mardi 16 décembre 2025

Journapalm 2311

Hercule V maitrisait les blagues potaches et le voyage spatio-temporel. Après avoir réglé sa machine à voyager dans le temps et l’espace à la date du 12 octobre 1960 à New York, il se pressa au bureau des Nations Unies et apparut tout près de Nikita Kroutchev une demi seconde avant que celui-ci ne frappe la table du talon de sa chaussure. Juste à temps pour glisser à la verticale de la chaussure levée un étron de chien bien frais. La suite changea la face du monde et la prestance de Kroutchev.

lundi 15 décembre 2025

Journapalm 2310

Enfermé dans les toilettes à la turque d’une pizzéria installée dans le quartier grec de la capitale française, le touriste ukrainien tambourinait contre la porte en hurlant. Mais l’établissement allait fermer et plus aucun client n’était encore présent. Ce fut le cuisinier russe qui le trouva et qui, pour raison politique, l’assomma et le ligota. Après l’avoir découpé à la scie sauteuse, il le livrerait au kebab voisin qui n’était jamais très regardant sur l’origine de la viande.

dimanche 14 décembre 2025

Journapalm 2309

Lassé par les querelles stériles et perpétuelles qui agitaient l’académie, le professeur R décida de se retirer dans son cabinet de curiosités, au dernier étage d’un gratte-ciel de Manhattan. Lorsque les glaces dérivèrent du pole et recouvrirent l’Amérique du Nord, il fut l’unique survivant à surnager au-dessus de la banquise. Les ours polaires qui prirent le contrôle de la Terre en firent leur divinité.

samedi 13 décembre 2025

Journapalm 2308

Les tours crénelées de la citadelle abritent des lueurs fantomatiques qui grésillent toute la nuit. Certains avancent qu’il s’agit d’un bruit blanc que le comte aime écouter avant de s’endormir. D’après les rumeurs du pays, le comte a perdu l’usage de quatre-vingt pour cent de ses capacités cognitives depuis la guerre. Mais il y a tout de même quelqu’un qui règlent la facture d’électricité.

vendredi 12 décembre 2025

2666 fois un bon bouquin


Umberto Eco disait qu’au lieu de se concentrer sur les livres que l’on a lus, on devrait se concentrer sur ceux qu’il nous reste à lire. 
C’est un peu ça son idée de l’anti-bibliothèque, cette somme immense de tous les livres que nous n’avons pas lus et qui sont comme des promesses qu’il nous reste à cueillir. Borges disait que davantage que les pages qu’il a écrites, ce sont certaines qu’il a lues dont il était le plus fier. 
Beaucoup d’écrivains reconnaissent que lire les rend plus heureux qu’écrire – Bolaño était de ceux-là. 
Souvent, la vie est faite de rencontres et d’opportunités. On choisit une direction plutôt qu’une autre, on rencontre une personne étonnante, étrange, déroutante au contraire on en fuit une autre qui nous tire vers le bas. Il en va de même avec les livres. Bien sûr ! Comment pourrait-il en être autrement ? Un livre est un amalgame d’idées et de personnages, c’est un organisme vivant. 
J’avais lu en janvier 2025 « Les détectives sauvages », livre épais et réputé de Roberto Bolaño – écrivain chilien mort prématurément – dont la lecture me marqua à ce point que j’y trouvais des pistes pour combler les vides autour d’une vague idée de biographie apocryphe que je souhaitais écrire à propos d’un auteur imaginaire mais que je ne savais pas dans quel sens aborder. 
En mars 2025, je me mis à l’écriture de ce nouveau projet. Des mois de travail quotidien et six cents pages manuscrites plus tard, je me mis à l’ordinateur pour en écrire une seconde version. Au même moment, en mars, lors de l’un de mes passages réguliers à Cuisery au village du livre (chaque premier dimanche du mois, allez-y on peut y rester des heures) je trouvais en occasion la version Folio de « 2666 » le roman le plus acclamé, le plus critiqué, le plus débattu, le plus épais, le plus fou et le plus mythique de Bolaño. J’ai laissé le massif Folio sur l’étagère à côté de mon lit pendant des mois, ses 1359 pages se posant comme un défi un peu intimidant au milieu des autres livres en attente de lecture. Ce n’était toutefois pas le bon moment pour m’y lancer car j’étais en pleine écriture de ce projet un peu trop ambitieux de biographie apocryphe… J’attendais le bon moment et me contentais de lectures moins prenantes et plus rapides. Las, en novembre je renonçais, terrassé par l’ampleur d’un projet qui me dépassait et que j’avais mal estimé et je mis de côté les 600 pages manuscrites ainsi que les 450 pages virtuelles de la seconde version déjà écrites – je n’en étais qu’à la moitié… 

Après un mois et demi de deuil de ce projet d’écriture, occasionnant les mêmes atermoiements et campagnes d’autodénigrement qu’en pareilles occasions et que je soignais avec de chaleureux single malts écossais, je me remis en selle avec « L’art d’écrire » d’Antoine Albalat qui vient d’être réédité chez la Giberne. Une bible pour tous ceux qui se targuent, se piquent ou se pensent légitimes à écrire. 
Dans l’une des premières pages du livre, Albalat rappelle que chaque auteur, écrivaillon ou aspirant écrivain en panne retrouvera de l’allant, de l’envie et le chemin de l’écriture en lisant de grands auteurs. Tournant la tête vers mon étagère de lectures en attente dont le contenu avait fondu comme neige au soleil depuis mars, je vis l’imposant bloc compact et blanc du Folio « 2666 » et je ressentis l’appel du large. Le même que celui ressenti juste avant de me plonger dans « Moby Dick » en son temps ou dans « Look Homeward angel », autres monuments grandioses. 

Trèves de préliminaires nombrilistes, passons au cœur du sujet. 
Lorsqu’on se lance dans un épais bouquin il faut s’assurer d’avoir la disponibilité, l’attention et l’écoute disponible. Le même livre – épais ou pas d’ailleurs – peut nous enchanter ou nous emmerder selon le moment où l’on lui donne sa chance. 
De quoi est-il sujet ? L’objet, malgré son qualificatif de livre de poche, est massif. Plus de 1300 pages lancées en pleine figure peuvent se transformer en arme létale. De sang, il en est question dans ce livre, alors autant éviter les accidents domestiques et le lire bien confortablement installé dans son canapé. Avec un single malt si possible, dépendant de l’heure de la journée bien sûr, on n’est pas des bêtes. 
 
Avant de se lancer dans la lecture de ce bouquin, à moins de vivre dans une grotte privée d’accès internet et sans bibliothèque à proximité – ce qui est rarement le cas dans une grotte, raison pour laquelle les hommes préhistoriques ont fini par en sortir – on a en tête les légendes, les faits, les discussions qui occupent les amateurs sur internet et, au final, la réputation qui précède le livre : 
 
->Livre posthume : Publié en 2004, après le décès de son auteur puis traduit en France en 2008. 
->Livre inachevé : Parce que Roberto Bolaño souffrait d’insuffisance hépatique, il n’a pu terminer ce roman, mort à 50 ans. 
->Volonté de l’auteur de publier le roman en 5 livres indépendants (1 pour chaque partie du roman) pour assurer de meilleurs droits à ses enfants qui seraient bientôt orphelins de père. Ce que l’éditeur a choisi de ne pas faire pour des raisons à priori artistiques… En son temps Max Brod avait refusé de brûler les manuscrits de son ami Kafka qui le lui avait pourtant demandé… Quand on meurt décidément, tout fout le camp ! 
->Fait-divers inspirateur : Une partie du roman s’intéresse à des centaines de féminicides sauvages et impunis qui se sont déroulés à Ciudad Juárez au début des années 1990. 
->Cinq parties distinctes avec cinq ambiances différentes et cinq registres de lecture complémentaires (roman noir, récit de guerre, enquête…) 
->Démesure : 1350 pages en poche, 1100 en grand volume, sérieusement ? 

Le roman se découpe en 5 parties indépendantes mais qui se répondent, que l’on peut lire dans l’ordre de lecture proposé mais que certains lecteurs ont ensuite relu en invertissant l’ordre. 
1 – La partie des critiques
On s’intéresse à quatre universitaires critiques littéraires (3 hommes, 1 femme) qui ont pour point commun l’intérêt qu’ils portent à un écrivain allemand au nom étrange : Benno von Archimboldi, qui est une sorte de Pynchon, vivant isolé du monde et dont personne ne sait à quoi il ressemble. Cette partie m’a rappelé la partie des « Détectives sauvages » qui ouvrait ce précédent roman. Dès les premières pages de la première partie, Roberto Bolaño s’attache à appliquer la recette qu’il va suivre jusqu’aux dernières pages de la dernière partie : une explication presque TOTALE de ce qu’il énonce. Il ne se contente pas de donner des informations isolées, il rédige l’historique des personnages, détaille les relations qui les lient (pas toujours saines), évoque leur passé, leur famille, leurs failles nombreuses, leurs vices et leurs impuissances. Mais là où ce livre est magique, c’est que jamais on ne s’ennuie. La passion de ces 4 critiques pour cet écrivain qui rêvent de voir leur auteur favori couronner du Nobel va les conduire un peu partout en Europe pour finir au Mexique, dans la ville de Santa Teresa (une version fantasmée de Ciudad Juárez). Bien sûr, comme pour « Les détective sauvages », l’amour de la littérature se mélange avec l’amour tout court, les critiques aiment lire, deviser mais ils aiment aussi baiser. Le style de Bolaño participe à ce miracle : on n’est pas dans de la maroquinerie de luxe ou dans de la fine dentelle à la Gracq. Bolaño ne cherche pas à faire beau mais à être efficace et son écriture sert le récit. Il faut signaler la performance du traducteur – non que l’espagnol soit une langue difficile à traduire, d’autant plus que d’après certains spécialistes, l’espagnol de Bolaño est limpide – mais c’est surtout que Robert Amutio, le traducteur a eu besoin de deux années pour en venir à bout (en parallèle de son métier de professeur en lycée). On ne signale jamais assez le travail de l’ombre des traducteurs. Un excellent écrivain étranger qui écrit un excellent roman en langue originale restera aux yeux du lecteur étranger un mauvais si le traducteur ne fait pas bien son job. La langue de Bolaño / Amutio est agréable, dansante et cette première partie est prenante en diable. Le fond et la forme s’allient pour sceller un pacte avec le lecteur qui ne sera pas rompu 1350 pages plus loin. J’admire la façon dont Bolaño est parvenu à conserver le cap tout au long de ce bouquin, à rester fidèle à son projet de départ – quel qu’il fût d’ailleurs, là n’est pas la question – le bouquin ne se désunit pas. 

2 – La partie d’Amalfitano :
Du nom du personnage, Oscar Amalfitano que l’auteur évoquait déjà dans la partie précédente, père qui n’a de cesse de chercher à protéger sa fille de tous les dangers possibles dans un monde qui baigne dans le mal. Professeur de philosophie à Santa Teresa point commun entre tous les parties, la ville du MAL où tous ces féminicides se déroulent. Mais la philosophie, pas davantage que la littérature, ne peut vaincre les puissances du mal qui ont de trop nombreuses cordes à leur arc. D’ailleurs, une autre corde qui revient souvent est celle sur laquelle Amalfitano fait sécher un livre de géométrie – représentation de la domination de l’absurde et de l’inutilité sur la mathématique, la rationalité. La littérature – géométrique en ce cas – ne peut rien face au mal. C’est une partie courte d’une centaine de pages seulement mais enlevée et dynamique, avec un personnage attachant. 

3 – La partie de Fate :
Ici, on suit Oscar Fate journaliste noir qui doit suivre un match de boxe à Santa Teresa mais qui s’intéresse davantage aux féminicides qui ravagent la ville. Il s’agit d’une première immersion dans ce chaos sanguinaire. Les relations entre migrants mexicains et voisin impérialiste américain résonnent avec l’actualité Trumpiste du moment. L’occasion d’opposer les deux visions du monde qui séparent les deux pays. 
 
4 – La partie des crimes :
Longue, très longue description de tous les féminicides, avec un ton dégagé, façon rapport d’autopsie, qui laisse une curieuse impression, presque de malaise face à cette absence d’humanité. Les flics pataugent, les crimes s’enchainent, on navigue entre incompétence et corruption, entre bêtise et laisser-faire. C’est parfois un peu long, je le concède (300 pages) mais une certaine tension innerve le récit et maintient l’éveil et l’intérêt du lecteur qui tourne les pages sans s’arrêter – ou presque. Ce n’est jamais du voyeurisme mais l’auteur montre qu’il était en avance sur son temps, le rythme, les détails et la froideur du propos font écho à beaucoup de séries TV modernes. 

5 – La partie d’Archimboldi :
C’est ici que les Athéniens s’atteignent, que les comptes se soldent, que l’on a une explication sur tout ce qui lie les différentes sections du livre. Pourtant, la rupture est assez violente au début de cette partie puisqu’on quitte l’Amérique du Sud des années 1990 pour remonter à l’avant 2ème guerre mondiale en Europe. Une fois ce choc passé, le récit s’attache à suivre Archimboldi sous son nom véritable, l’écrivain derrière lequel les critiques couraient dans la première partie. On démarre à la naissance et on le suit, lui et les siens jusqu’à la fin. C’est une partie riche et passionnante, qui redonne à la littérature un semblant de puissance et de justification. Le récit traverse la seconde guerre mondiale et la question nazie à laquelle le personnage central va être directement confronté. Une fois démarrée cette partie, on ne peut plus cesser de tourner les pages pour comprendre comment tout le bouquin se répond. 

Avec « 2666 », Bolaño a écrit LE roman TOTAL. Ou en tous cas quelque chose qui s'en approche à peu près. Avec cette question obsédante qui revient chez la plupart de ceux qui écrivent : que peut la littérature face au mal ? La taille ne compte pas, parait-il. Heureusement sinon Modiano n'aurait jamais eu le Nobel. Encore que bon, quand on pense qu'Annie Ernaux l'a eu, ça relativise drôlement la portée de cette sombre mascarade pour ramollis du bulbe.  
T’as des bouquins qui te tombent des mains après 20 pages, les romanciers français publiés chez Minuit et chez POL par exemple. Des purges. Et à côté tu as des auteurs qui parviennent à t’embarquer dans des océans de pages qui jamais ne paraissent longs (je pense à Robert Penn Warren que je suis en train de relire). 
 
De ce que j’ai pu lire ici et là, Bolaño sembla être un type intègre et qui avait une haute idée de la littérature ; raison pour laquelle il aurait souhaité mettre son poing dans la gueule de Sepùlveda. C’est couillon mais ça m’a fait rire de lire ça. J’ignore si c’est vrai mais peu importe. On imprime la légende, c’est toujours plus marrant. Et puis quand nous serons tous refroidis, retournés à la poussière stellaire dont nous sommes sortis, tout cela n’aura plus grande importance. Ce serait bien de pouvoir assister à des matches de boxes entre écrivains. J'écrirai ça dans ma prochaine novella. Sous le saint patronage d'Hemingway, bien sûr. 
En revanche, pour le temps de vie qui nous est accordé, « 2666 » est la preuve vivante – certains entendent la mer en écoutant un coquillage, c’est pas plus con d’entendre un livre respirer – qu’il ne faut pas s’encombrer des mauvais bouquins. En interrompre la lecture, les snober, pour se concentrer sur les pépites comme celle-ci. Un seul « 2666 » vaut mieux que 2666 bouquins des putassiers qui grouillent sur les plateaux de télévision du grand traquenard, qui encombrent les merdias grassement rétribués par le politburo parisien, qui défilent dans les librairies dès que septembre pointe son museau pour vendre leur dernière chierie auréolée d’un bandeau rouge adoubé par les tartuffes de la critique quémandeuse de petits fours et de sauteries germanopratines. 
 
Un seul « 2666 » vaut mieux que 2666 années d'édition molle consacrant le pisse-vinaigre en vertu cardinale, que 2666 années de prix à la con célébré par des eunuques du verbe qui se vautrent dans le stupre de l'entre-soi et du bizness pour faire cracher la machine à billets et arroser tout un système éditorial qui tourne à vide, le livre bientôt accessible dans un distributeur comme une vulgaire boite de haricots ou de capotes anglaises. Je m'égare - de l'Est. 

J'ai lu 
« 2666 » sans dévotion mais avec plaisir, heureux d'atteindre le satori promis à tout amateur de littérature en découvrant une pépite au mileu du désert. C’est dans cette optique du livre restant à lire, de la promesse d’une nouvelle épiphanie comme celle ressentie à la lecture de « 2666 » que l’anti-bibliothèque devient notre boussole sacrée, l’artefact magique qui nous permet de supporter l’absurdité quotidienne, les grèves de train, les queues au supermarché, les réveils trop matinaux, les nuits trop courtes, les cons, les automobilistes qui collent sur la voie rapide, les scooters qui émettent un bruit de ferraille, les motos chinoises, les chiens qui mordent et ceux qui puent, les champignons dégueulasses et les bouteilles de whisky même pas écossais, le pudding, la star académie, les écolos radicaux, les punks à chiens, les amis de Sarkozy, le syndicat de la magistrature, les sympathisants LFI, le service public, le Traquenard et sa librairie pas si grande que ça, les bobos qui se pignolent dans Télérama et les Inrocks, la poésie de Houellebecq, les voitures électriques, le burger vegan, l'Europe bancaire que les démocraties libérales nous ont imposée, le football, le cancer, la musique techno, les éoliennes, les péages sur l'autoroute, l'hiver, le prix d'un voyage en Islande, le temps qui passe, les ananas sur la pizza et toutes ces monstruosités qui feraient passer les platistes pour des gens sérieux. Bref, allez en paix, débranchez la télévision et lisez « 2666 »

Journapalm 2307

Parce que son grand-père et son père s’étaient suicidés avant d’atteindre les quarante ans, Pierre N voyait approcher son changement de décennie avec appréhension. Le poids de la génétique combiné aux habitudes familiales ne lui laissait guère d’espoir de s’en sortir sans dommage. Pour conjurer le sort, il se rendit dans le Bronx en agitant le drapeau du Ku Klux Klan. Il mourut poignardé et heureux d’échapper au destin.

jeudi 11 décembre 2025

Journapalm 2306

À dix-sept ans, Achille F rêvait de devenir meilleur ouvrier de France et espérait rendre son grand-père fier de lui.
Le jour où Achille F est promu meilleur ouvrier de France catégorie fromager affineur, il apprend le décès de son grand-père, tombé des combles en plaçant des pièges à souris agrémentés de gruyère.
Depuis, Achille F s’est reconverti en tueur de nuisibles et il a remplacé le marteau de l’affineur par la sulfateuse à poison.

mercredi 10 décembre 2025

Journapalm 2305

Après avoir avalé un énième pigeon farci qu’il accompagna d’un énième verre de Bourgogne, Louis P se sentit mal. Il décida de sortir marcher un peu. Mais au niveau de l’écluse, il perdit l’équilibre et tomba dans le canal. Les pigeons pas encore digérés se mirent à battre des ailes avec frénésie. Ce mouvement dans l’estomac eut pour effet de soulever le corps de Louis P qui remonta ainsi à la surface alors qu’il était inconscient. Depuis, le presque noyé vit avec des pigeons vivants dans le corps qu’il appelle ses anges gardiens.

mardi 9 décembre 2025

Journapalm 2304

Chaque soir au moment du bain, le petit Edmond V tient à rejouer le naufrage du Titanic. Sa mère folle d’inquiétude le houspille et le sermonne : tu es fou ? Il est dangereux de s’immerger dans la baignoire, cesse donc tout de suite ou tu seras privé de dessert !
Ayant raté un destin d’apnéiste, Edmond V est devenu notaire et obèse. Comme sa femme déteste la plage, tous les ans en août, ils partent en vacances en Corrèze.

lundi 8 décembre 2025

Journapalm 2303

À défaut de tigre dans son moteur, Tim W buvait du nescafé en grains le matin et vouait une étrange passion pour les lémuriens, dont il avait décrété à l’âge de douze ans qu’il correspondait à son animal totem.
Bien sûr un tel choix l’exposa à d’incessantes moqueries de la part de ses camarades ainsi qu’à un ostracisme qui se poursuivit à l’âge adulte et qui le poussa à déménager en Islande. Sous ces latitudes plus sereines, il épousa une scientifique qui avait choisi un cafard pour animal totem.

dimanche 7 décembre 2025

Journapalm 2302

Elle avait dû attendre d’atteindre cinquante ans avant d’apprendre que la force gravitationnelle s’expliquait par la courbure de l’espace-temps. Cette pensée l’interpella si fortement qu’elle en fut ébranlée et plusieurs jours durant, elle ne put ni s’alimenter ni dormir. En revanche, après être arrivée trois matins d’affilée en retard au bureau, elle prit en pleine face la force managériale qui se contrefoutait de l’espace mais pas du temps.

samedi 6 décembre 2025

Journapalm 2301

Il collectionnait les petites voitures reproduisant les modèles américains des années 50 et 60. Elle préférait les modèles européens des années 70 et 80. Ils ont pensé que c’était un bon présage quand ils se sont rencontrés dans une convention d’amateurs de modèles réduits à la salle polyvalente de Saint-Paul. À l’endroit même où ils ont célébré leur mariage l’année suivante. Au même endroit où se sont rassemblés les secours cinq ans plus tard pour lancer la battue et retrouver le corps démembré de la femme amatrice de petites voitures.

vendredi 5 décembre 2025

Journapalm 2300

On ne le voit jamais fanfaronner ni même se hausser du col. Pendant les réunions il reste en retrait, calme et silencieux. Depuis vingt ans dans la même entreprise, au même poste, performant, fiable et jamais malade. Pour ses patrons, il est le prototype de l’idiot utile. Personne ne s’intéresse à lui. Comment pourraient-ils se douter qu’il est l’un des plus gros trafiquants de drogue d’Europe qui a trouvé là une parfaite et anonyme couverture ?

jeudi 4 décembre 2025

Journapalm 2299

Pour Halloween, il offrit à sa chef de service un cactus. Cela surprit tout le monde au bureau, à commencer par la récipiendaire de la plante qui fut mal à l’aise. René n’en était pas à son premier coup, l’année précédente, il lui avait offert une plante carnivore. Mais le plus beau restait à venir : il prévoyait de lui offrir un sabre japonais pour le 14 juillet avant de lui trancher la tête au feu d’artifice.

mercredi 3 décembre 2025

Journapalm 2298

Armand F. rêvait de travailler à la Poste depuis qu’il avait aperçu un facteur pédaler sur son vélo chargé de courrier un soir de réveillon de Noël, dans les frimas et les giboulées de neige, imperturbable, enroulé dans un épais manteau, une écharpe enroulée autour de son cou et le nez rouge. Trente ans plus tard, il effectue ses tournées en voiture électrique et la Terre se réchauffe. Armand F. éprouve souvent la désagréable sensation qu’il a raté sa vie.

mardi 2 décembre 2025

Journapalm 2297

Quand elle perdit son doudou favori, Emeline Q pleura un peu et mangea beaucoup de chocolat. Cinq ans plus tard, lorsque son père se tua au volant d’une BMW M3 au niveau d’Ambérieu, Emeline pleura beaucoup et mangea jusqu’à la crise de foie. Dix ans plus tard, lorsque Serge lui annonça qu’il la quittait pour sa secrétaire, Emeline ne pleura pas. Mais elle ligota Serge sur la table de la cuisine et, armée d’un entonnoir, elle le gava de tout ce qu’elle trouva dans les placards.

lundi 1 décembre 2025

Journapalm 2296

Depuis toujours, Philippe B se croyait immortel. Enfant, la manière avec laquelle il chevauchait son BMX ou la hauteur de ses sauts dans la rivière impressionnaient les adultes. Jeune homme, on se moquait de son inconscience et on lui promit une mort prématurée au guidon de sa moto ou dans une voie d’alpinisme. Homme mature, on raillait ses comportements juvéniles et son inconséquence. Mais lorsqu’il atteignit les 150 ans, plus personne n’eut envie de se moquer de lui.