Parce qu’il passait toutes les récréations assis sur un banc, au fond de la cour, à compter les étoiles, Ari K. passait pour un dingo aux yeux de ses camarades. On lui avait trouvé une collection de surnoms qui mis bout à bout dessinaient un collier d’oreilles coupées.
Bernard T., la brute épaisse de l’école a un jour attrapé Ari par le col et il l’a jeté du deuxième étage, histoire de lui apprendre à compter les étoiles. Et on n’a plus eu personne de qui se moquer dans la cour.
Éreinté par des journées de brouillard et des nuits qui t’échappent. Tu as perdu le compte des fuseaux horaires, tous alignés sur l’ardoise de ton frigo comme des pinces à linge sur la corde.
Ce matin en te rendant au bureau, tu t’es souvenu trop tard de l’endroit où tu trouvais. Tu as dit bonjour madame à un Panda qui attendait l’autobus.
Parce qu’il marchait le nez en l’air, Hughes Z se fracassa le plancher orbital contre le montant d’un sens interdit. Après quatre heures d’attente aux urgences, il fut examiné par le Docteur Tibère qui lui découvrit un vertige spirituel : de temps en temps, Hughes Z croyait apercevoir un ange au-dessus de lui. Afin de le soigner, on l’envoya en orbite autour de la Lune où il comprit qu’au-dessus de lui, c’était comme en-dessous : il n’y avait que du vide.
Il s’appelait Dimitri mais parce qu’il n’était pas américain, on ne tourna pas de série Netflix et aucun étudiant progressiste issue de la bourgeoisie de l’Illinois n’écrivit d’article de fond à son sujet. Il fit pourtant plus de quatre-vingts victimes entre 1978 et 1990 dans la banlieue de Vladivostok qu’il tua, dépeça et viola, dans n’importe quel ordre. Le plus souvent il accompagna chacun de ses meurtres d’un rituel morbide qui, à lui seul, aurait mis en ébullition les cerveaux des plus grands psychanalystes. Mais il n’était pas américain alors personne n’en parla.
La Ford de location est tombée en panne sur une route perdue, dans un coin désert d’Andalousie. Quand il a senti la voiture hoqueter, Roland s’est crispé sur son siège et il a serré les mains sur le volant. Le moteur a poussé une plainte sinistre et une fumée épaisse s’est échappée du moteur. La voiture immobilisée sur le bas-côté, Roland a constaté que son téléphone ne captait pas. Il s’est agenouillé et il a écouté le goudron, comme il l’avait vu un Indien le faire dans un western. Il n’a pas senti la flèche lui arracher la carotide.
La géographie n’a jamais été ton fort. Voyageant en Chine, tu réclamais un disque de salsa, arrivant au Burkina-Faso, tu demandais où était le Grand Canyon, débarquant à Reykjavik, tu cherchais la Cordillère des Andes, touchant New York, tu espérais voir des lamas, te réveillant en Inde, tu t’étonnais de ne point y apercevoir le Mont Fuji.
Même avec un GPS tu as trouvé le moyen de te perdre pour te rendre à tes propres funérailles, et on a retrouvé le corbillard sur le parking d’une discothèque.
Tu disais tout le temps vouloir te projeter dans les airs
un glaviot craché par dessus les nuages
de la musique planante sur l’Atlantique
à un jet de pierre du nouveau monde
le puissant Rio Grande te fichait des palpitations
et le café n’y était pour rien tu rêvais
devant les bosquets de mesquite
ça change du boulevard périphérique
les sequoias le Grand Canyon un peu comme
les Gorges de l’Ardèche déformées au lavage
mais t’en auras pas profité tu savais pas
le plan des quartiers chauds de Los Angeles
funeste erreur.
Dans ce virage oublié des images en noir et blanc
des senteurs d’hier et d’arbousiers quand
tout restait à expliquer tu sauras bientôt lire, fils
et tu sauras décoder le monde d’ici et celui d’ailleurs
sans te demander si c’est encore loin
la prochaine station
celle du virage illuminé de rires
ou bien plongé dans la nuit
une foule d’étoiles perdues et les bruits du dehors
l’obscurité étreint mieux
tu n’as rien déchiffré du tout mais le virage te survivra
avec les schistes et les arbousiers
même quand plus rien ne fleurira.
Parce qu’il craignait les peaux de banane, il ne se nourrissait que de viande. Un os aux extrémités aigues lui déchira la trachée et il mourut dans des circonstances sanglantes dans la cuisine.
Après avoir dû gérer toutes les démarches administratives, sa veuve dut en prime nettoyer les traces de sang récalcitrantes.
Mais après plusieurs semaines de veuvage, elle trouva un certain réconfort en se rendant chaque lundi chez l’épicier afin de lui acheter une dizaine de bananes pour la semaine.
Un jour d’orage, elle avait été réveillée par un rêve horrible dans lequel son mari l’enterrait, à la rage du soleil, dans le désert de Sonora, ne lui laissant que la tête émergée du sable. Depuis, elle refuse systématiquement toutes les propositions de voyage au Mexique que son mari émeut.
N’ayant rien de prévu cette année pour le 31 décembre, il lui proposa un week-end à Palavas-les-Flots. Bien sûr, elle ne revint jamais de ce week-end près de la mer et le mari peut s'envoler pour le Mexique avec sa maîtresse la semaine suivante.
Sa phobie des interstices n’a pas d’explication. Elle a toujours détesté les anfractuosités, les fissures, les écarts, ne trouvant de sérénité que dans les murs parfaitement lisses. Enfant, elle utilisait des carambar et des chewing-gum mâchés pour colmater les orifices de la cour de récréation.
Ses amis d’enfance ne sont donc pas étonnés qu’elle soit renvoyée devant le tribunal, accusée par ses patients d’avoir remplacé leurs dents abîmées par des râteliers moulés d’un bloc, monolithiques, ne laissant aucune chance au moindre diastème ni au moindre écartement interdentaire.
La duchesse Dugrandier approchait des trente-cinq ans et vivait seule, ce qui chagrinait ses parents, impatients d’assurer leur noble descendance. Ils organisèrent une course du château de Versailles à la Tour Eiffel et leur fille fut promise au vainqueur.
Le lauréat fut un paysan breton de soixante-huit ans aux mains caleuses et aux jambes arquées. Ebranlée par ce palmarès inattendu, la duchesse se jeta du premier étage de la Tour Eiffel et se brisa la nuque. Ses parents éplorés décidèrent d’adopter des orphelins africains dont on disait qu’ils deviendraient de redoutables marathoniens.
Sur la photo, c’est son front que l’on remarque, à cause du vent qui soufflait fort ce jour-là. Ses cheveux rebiquent en l’air, pareils à une vague. C’est sa mère qui emploie cette comparaison lorsqu’elle regarde la photo. Ce qu’elle évite, à cause du chagrin. Personne dans la famille n’a jamais fait parler de lui, ils sont des gens simples aux prétentions modestes. Antoine s’est construit tout seul, c’est lui qui a décidé de partir en Amérique et d’y devenir un caïd du banditisme. Sûr qu’il serait encore vivant s’il était resté sagement à Niort.
À son dixième anniversaire, ses parents lui offrirent un Beretta 92 neuf millimètres avec un chargeur de quinze coups. Il s’entraina de longues heures dans le jardin de ses grands-parents, s’appliquant à exploser les bouteilles de verre.
Lorsqu’il eut dix-huit ans, ses parents lui offrirent un Glock 36 à six coups seulement mais qui faisait davantage de dégâts. Très déçu de ne pas avoir obtenu le Colt M1911 dont il rêvait, il vida le chargeur sur ses parents - trois balles pour chacun - et constata un peu trop tard qu’un chargeur de six coups lui suffisait largement.
Parce que son frère monarque a condamné cinq cents opposants à avoir la tête tranchée, le clown Zebulon Kraken a toujours mal vécu de porter un patronyme associé à la tyrannie gouvernementale.
Il a donc lancé une démarche pour changer de nom.
Mais le responsable de l’état civil soufre depuis l’enfance d’une phobie de clowns et s’est juré de manifester une très mauvaise volonté dans la gestion de ce dossier.
Inauguré en 1980, le téléphérique permettait de prendre de la hauteur au-dessus de la ville. On montait dans les œufs posés sur leur câble d'acier et on grimpait vers les Andes dans un parfum d'exotisme.
Hélas, après un mois d’exploitation, un terrible accident se produisit, le câble lâcha et six cabines pleines chutèrent sans laisser de survivant.
Devant la presse, le maire, un homme du peuple, eut ses mots malheureux : « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs… »
Dimitri était très excité à l’idée d’aller visiter Versailles. Il anticipait un réel festin dans le palais des glaces, s’imaginant des triporteurs par dizaines lui proposant des glaces italiennes aux parfums qu’il préférait. Bien sûr, lorsque ses parents lui ont montré ce dont il s’agissait, Dimitri n’a pas du tout aimé le palais des glaces.
Le psychologue scolaire pense que c’est depuis ce moment que Dimitri a fomenté le projet de raser le château de Versailles et d’y installer à la place une fabrique de chocolats.
Elle traça un rond dans la neige, à l’aide d’une branche de noisetier brisée par le vent. Les élèves la regardèrent faire, silencieux et attentifs, même le gros Pierre, ses joues pleines de caramels.
Elle traça ensuite les trajectoires de tous les satellites en orbite : des dizaines et des dizaines de cercles autour du rond. Elle traça tant de ronds autour du rond que la neige disparut autour de la Terre. Il n’y eut plus que de la boue.
Vingt ans plus tard, le gros Pierre vient d’assassine Elon Musk avec des caramels empoisonnés.
Les dieux se sont montrés cléments avec lui car il est né dans une famille richissime.
Malade en bateau et souffrant d’acrophobie, il est condamné à demeurer sur le plancher des vaches. Mais parce qu’il est végétarien, il préfère manger des salades.
Pour tromper son ennui, il se rend sur les champs de course et mise des sommes indécentes sur des tocards aux noms ridicules.
Il a prévu de se suicider à 55 ans mais parce que ses voisins ne supportent plus le post métal japonais qu’il leur inflige, ils vont l’égorger pour la Saint Habib.
Elle disait souffrir de vertiges à proximité des radiateurs électriques et de papillons dans les yeux à proximité des centrales nucléaires.
Parce que sa mère fut internée en hôpital psychiatrique quinze ans plus tôt, et que sa grand-mère fut la maîtresse d’Himmler pendant la guerre, on la bourra de calmants et d’anxiolytiques.
Depuis, elle somnole à longueur de temps et son crâne émet des influx électriques qui colorent sa peau en bleu. Voilà pourquoi EDF lui a proposé un contrat pour devenir son effigie.
Tu commences chaque journée ainsi sur la route
la prudence extrême préserve alors
tu vérifies, contrôles, mesures le moteur,
les pneus, les durites en rêvant parfois
de ton grand-père parti avant
de t’instruire.
Ce matin bataillon de givre dans le soleil de janvier
du blanc à saturation pendant que tu remplis d’air
ces roues remplies de rien
comme si roulait était la réponse ultime mais
y’a ce type qui dort dans la bagnole garée à côté de toi
et qui doit être transi de froid mais après tout
tu penses : chacun porte sa croix.
C’est le nez en l’air que tu vois de la façon
la plus élémentaire l’arbre qui cache la forêt
c’est le furoncle sur le sommet
et les vautours intrigués patients mais aussi affamés
qui tournent en cercles concentriques
ils cherchent un angle d’attaque
esprits forts et trigonométriques on t’a inculqué
tant de banalités mais jamais l’algèbre
des rapaces alors te voilà aujourd’hui
pauvre hère sans pelure pareil pour l’éducation
tout est à refaire mais le temps s’est mordu la queue.
Sur la colline face au port évanescence
couleurs fauves
tu aperçois les mouvements une créature fantastique
peut-être ou bien un rêve une réalité double triple
indexée
sur ton alcoolémie déjà avancée les mondes alignés
bien gentils comme à la parade gentils toutous
la raie sur le côté et l’orchestre qui joue
faux
pour des spectateurs en carton que reste t-il de
la colline qui justifia une guerre
lorsque la créature est repue
sinon
les crachats de bile dans le caniveau
le souvenir d’une civilisation engloutie
dont personne ne se souviendra ?
De New-York tu n’as vu que quelques rues
deux avenues
un petit tour sur la Cinquième
les lumières de Broadway tu parles d’un spectacle
toi tu préférais l’East River les entrepôts désaffectés
la cour des miracles version américaine
les rats gros comme des chats
alors tu nous as faussé compagnie
tu l’as toujours joué solo Brooklyn ou Soho même topo
tu as fini ta route là sur un quai en briques
dans les frimas ton dernier matin
le dernier coup de surin.
les plinthes s’évasent le temps défile les murs lépreux les trous aux tuiles
des syphons des fuites des avaries des semonces de l’eau même pas bénite
l’humidité colonisatrice les ordres silencieux ou les tirs de mitraillette
même combat
sans personne derrière de l’illusoire devant du potentiel obscur
juste le bruit du vent tempête insubmersible gris métallisé
fureur élémentaire watson mais personne n’entend
novembre décembre mois en re moteur qui tousse toute l’année
sur le paillasson les chaussures boueuses les traces
les pas perdus les coups foireux les tirs ratés les trains manqués et le temps
qui se marre.
Atteinte de dyslexie depuis qu’elle parle, Juliette M. parvint néanmoins à obtenir un diplôme sanctionnant cinq années de droit. Dès sa première plaidoirie, au cours de laquelle elle devait défendre un pyromane multirécidiviste, elle employa le mot « amulette » en lieu et place du mot « allumette ». Son client fut condamné à deux ans de prison et Juliette M. abandonna le métier. Grimée en squaw, elle vend à présent des colifichets prétendus indiens sur le parking du Grand Canyon, entre un fast-food tenu par un Pakistanais et une boutique de souvenirs made in China.
Marthe R. se passionnait pour les oiseaux depuis qu’elle avait recueilli, soigné et nourri un moineau tombé du nid dans le jardin parental. Elle ne devait pas avoir plus de sept ans.
Adolescente, elle sifflait comme un passereau et semblait en mesure de communiquer avec les volatiles.
À vingt ans elle dressait les rapaces. Tout se dérégla quand elle rencontra Julien, passionné par les requins. Marthe voulut essayer sur un squale les techniques de dressage qu'elle appliquait sur les rapaces. Le temps d’un claquement d’aile, le requin tigre lui arracha le bras.
Bruno K pensait, depuis son plus jeune âge, qu’il était un fourmilier. On le voyait fureter à quatre pattes dans le jardin, son nez posé sur la terre, sa langue aspirant les insectes passant à sa portée.
Le jour de ses dix ans, invité chez son oncle Jean, il explora le vaste jardin, cherchant des fourmis. L’oncle Jean qui avait toujours pensé que Bruno était un sanglier lui envoya deux coups de fusil à bout portant.
Les cornes sont apparues après sept jours : au début de petits renflements discrets, puis des tresses rigides, similaires aux branches noueuses d’un arbre. C’est à ce moment-là que les parents ont commencé à s’inquiéter.
Les sabots et la queue fourchue ont poussé peu de temps après son premier anniversaire. Affolés, les parents ont multiplié les appels à l’aide mais sans résultat.
Deux ans plus tard, le jour du jugement dernier, leur fils démoniaque s’est enfui au volant d’une voiture électrique dans une secte écologiste. Rassurés, les parents ont pu souffler. Leur rejeton n’était donc pas l’antéchrist.
Elle lui recommanda, pour soigner ses hémorroïdes, de procéder à des bains de siège réguliers, si possible à l’eau de mer puisée dans une crique à proximité de Cadaqués où il habitait. Parce qu’il avait confiance en elle, il l’écouta.
Hélas, en prélevant l’eau de mer dans la crique indiquée, il préleva aussi, sans le réaliser, un ver carnivore qui s’immisça dans son anatomie et qui le dévora de l’intérieur en six heures. Sans laisser aucune trace. Du travail propre.
Son frère roulait en Citroën CX et pensait que cela était un marqueur fort de réussite sociale. Il occupait un poste à responsabilités dans une grande entreprise du CAC40. Il se disait socialiste pour épater les petites secrétaires dont il changeait comme de chaussettes. Il est mort le 31 décembre dans la vallée de Chevreuse, percuté par un chômeur de longue durée en Citroën Visa qui, lui, s’en est sorti vivant.