"Les enfants lui avaient toujours fait peur, même quand il en était un lui-même. Ces panneaux à l'entrée des villages, Attention enfants !
comment les interpréter ? Il s'en méfiait comme de la peste. "Les enfants
sont des ogres, des vampires. Il suffit de voir leurs jeunes parents, les mères
aux seins taris, les pères aux mains vides pour saisir tout l'avidité de ces
impitoyables cannibales. Ils nous cueillent à la fleur de l'âge et dévastent
nos jardins secrets avec leurs tricycles rouges et leurs ballons pareils aux
masses qu'on balance du haut des grues pour ébouler les vieux pans de murs. Ils
font de nos amantes de grosses femmes qui bavotent béatement en se tâtant le
ventre et de nous des idiots abrutis de fatigue poussant des caddies débordant
de nourriture insipide. Ils nous en veulent d'être des nains, nous obligent à
les punir puis à le regretter. Sur la plage ils jouent à nous enterrer ou
creusent des trous pour nous pousser dedans. Ils ne rêvent qu'à ça, prendre
notre place. Ils ont honte de nous, regrettant de ne pas être orphelins tout en
nous singeant d'une façon odieuse. Plus tard ils pillent nos tiroirs,
deviennent de plus en plus bêtes à mesure que leur barbe pousse, que leurs
seins poussent, que leurs dents poussent. Bientôt, comme les années passées, on
ne les revoit plus. Ils ne réapparaîtront que pour balancer une poignée de
terre ou une rose fanée sur notre boîte et se disputer les reliefs du repas."
Pascal Garnier - Cartons (Zulma)
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