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samedi 6 février 2021

L'extrait du... 6 février

 
— Regarde…, j’ai incendié le monde pour toi ! a murmuré l’instant d’après une voix à l’accent étranger Et d’un large geste de ses mains et de ses beaux bras, si souples et si blancs, elle m’a montré l’amphithéâtre de la côte en flammes.
Tout autour le feu, et nous deux, là, inconnus jusqu’à l’instant d’avant, l’un près de l’autre, au cœur de la flamme, là où la flamme ne brûle pas.

C’est difficile à faire comprendre avec des mots. Ça ne vous est jamais arrivé de rencontrer une personne inconnue, dans un moment de la vie où vous n’étiez plus présents à vous-mêmes, où vous ne coïncidiez plus avec vous-mêmes, et d’éprouver pour elle un bouleversant sentiment de proximité et de fusion, comme si pendant un instant s’était ouverte, on ne sait où, une fissure qui vous a fait voir une réalité complètement différente, que vous aviez sous les yeux mais que vous n’arriviez pas à voir jusqu’à l’instant d’avant ?

— Tu veux brûler avec moi ? elle a murmuré encore, tout à coup, approchant infiniment près son indescriptible visage blanc animé par le feu.


samedi 19 décembre 2020

L'extrait du... 19 Décembre

un truc vraiment horrible,
c’est
de se retrouver au lit
nuit après nuit
avec une femme que l’on n’a plus
envie de baiser.

elles vieillissent, elles ne ressemblent plus
à rien -elles ont même tendance à
ronfler, à perdre
leur entrain.

alors, dans le lit, il arrive qu’en se retournant,
vos pieds touchent parfois les siens –
bon sang, c’est affreux !-
et la nuit est là dehors
derrière les rideaux
qui vous enferme ensemble 
dans la 
tombe.

et le matin vous allez dans la
salle de bains, passez dans le couloir, parlez,
tenez des propos bizarres sur des œufs frits et des moteurs
à démarrer.

mais assis face à face
il y a 2 étrangers
fourrant des toasts dans leurs bouches
brûlant leurs têtes et leurs tripes douloureuses avec du 
café.

dans 10 millions de foyers en Amérique
c’est la même chose :
deux vies desséchées s’appuyant l’une sur
l’autre
et nulle part où 
aller.

vous montez dans la voiture
vous vous rendez au boulot
et là-bas il y a encore plus d’étrangers, la plupart
maris et femmes de quelqu’un
d’autre, et à côté de la guillotine du travail, ils
flirtent et plaisantent et se pincent, et parfois même
réussissent à aller baiser en vitesse quelque part-
ils ne peuvent pas le faire chez eux-
puis ils
retournent chez eux
en attendant Noël ou la fête du travail ou
dimanche ou
quelque chose.

Charles Bukowski - Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines 

mardi 7 juillet 2020

L'extrait du... 7 juillet

"Expliquez-moi s'il vous plaît pour quelle raison il serait nécessaire de fabriquer artificiellement des Spinoza quand il est donné à n'importe quelle bonne femme d'en enfanter à n'importe quel moment ? ... L'humanité se charge de ça toute seule, docteur, et au cours de son évolution, crée régulièrement tous les ans, à côté d'un amoncellement de nullités de toutes sortes, des dizaines d'éminents génies, fleurons du globe terrestre."

Mikhaïl Boulgakov 
(LDP-trad.Vladimir Volkoff

samedi 4 juillet 2020

L'extrait du... 4 juillet

"Être seul, ne serait-ce que quelques minutes, et le comprendre de tout son être, est une bénédiction que nous songeons rarement à invoquer. L’homme des grandes villes rêve de la vie à la campagne comme d’un refuge contre tout ce qui le harcèle et lui rend la vie intolérable. Ce dont il n’a pas conscience, c’est qu’il peut être plus seul dans une ville de dix millions d’habitants que dans une petite communauté. L’expérience de la solitude conduit à une réalisation spirituelle. L’homme qui fuit la vie, pour être à même de faire cette expérience, risque bien de s’apercevoir à ses dépens, surtout s’il amène dans ses bagages tous les désirs que la ville entretient, qu’il n’a réussi qu’à trouver l’isolement. « La solitude est faite pour les bêtes sauvages ou pour les dieux », a dit quelqu’un. Et il y a du vrai là-dedans."

Henry Miller - Big Sur et les Oranges de Jérôme Bosch 
(Buchet Chastel-trad.Roger Giroux

mercredi 1 juillet 2020

L'extrait du... 1er juillet

   
"Tu sais quoi ? J'ai toujours eu envie de voir la mer. Quand on était dans l'Iowa, on avait une voiture, une Plymouth Volare, un tas de merde tout cabossé, tu vois, et avec mes sœurs on était assises à l'arrière ,et on disait: Ma mère voit la mer et la mer voit ma mère. Et mon père nous disait" On va à la mer". Mais on tombait toujours en panne d'essence, alors il donnait des coups de pied dans ce tas de merde cabossé et il nous disait d'attendre une minute. Il s'en allait chercher de l'essence - il avait un bidon vide dans le coffre -, mais il s'arrêtait dans un bar et c'est comme ça que ça se terminait."

Colum McCann - Les saisons de la nuit 
(10/18-trad.Marie-Claude Peugeot) 

dimanche 28 juin 2020

L'extrait du... 28 juin

 
"Boire ne s'apprend pas : il faut être né avec un foie en acier, et c'est le cas d'Edouard. Néanmoins, il y a quelques trucs : s'enfiler un petit verre d'huile pour graisser les tuyaux avant une beuverie (on me l'a appris à moi aussi : ma mère le tenait d'un vieux prêtre sibérien) et ne pas manger en même temps (on m'a appris le contraire, je livre donc le conseil avec circonspection). Fort des ces dons innés et de cette technique, Edouard peut descendre un litre de vodka à l'heure, à raison d'un grand verre de 250 grammes tous les quart d'heure. Ce talent de société lui permet d'épater jusqu'aux Azéris qui viennent de Bakou vendre des oranges sur le marché et gagner des paris qui lui font de l'argent de poche. Il lui permet aussi de tenir ces marathons d'ivrognerie que les Russes appellent zapoï. Zapoï est une affaire sérieuse, pas une cuite d'un soir qu'on paye, comme chez nous, d'une gueule de bois le lendemain. Zapoï c'est rester plusieurs jours sans dessoûler, errer d'un lieu à l'autre, monter dans des trains sans savoir où ils vont, confier ses secrets les plus intimes à des rencontres de hasard, oublier tout ce qu'on a dit et fait : une sorte de voyage."

Emmanuel Carrère - Limonov (POL) 

mardi 23 juin 2020

L'extrait du... 23 juin



Eric Plamondon - 1984 Hongrie Hollywood Express
(Le Quartanier)

lundi 22 juin 2020

L'extrait du... 22 juin

"Les rues étaient de plus en plus sinistres. Le quartier était plein de camés, même avec cette neige et cette gadoue, à la recherche de quelque chose, n'importe quoi. Les halls d'entrée étaient envahis de visages maladifs, avec des nez qui coulaient, de corps tremblant de froid, en état de manque, dont la moelle gelée craquait dans leurs os quand les camés se mettaient à suer. Les bâtiments déserts qui s'étendaient sur des kilomètres et conféraient à la ville cet air de champ de bataille de la Seconde Guerre mondiale, cet aspect pathétique et dévasté qu'on retrouvait glacé sur le visage de ses habitants, étaient semés de petits feux entretenus par des êtres tremblants qui tentaient de se réchauffer et de survivre assez longtemps pour dégoter de la came, d'une façon ou d'une autre, de durer un jour de plus pour pouvoir recommencer le lendemain."

Hubert Selby JR - Retour à Brooklyn 
(10/18 - Trad.Daniel Mauroc)

vendredi 19 juin 2020

L'extrait du... 19 juin

"Cette dentelle de granit qui nous soutenait en l’air était polie, rongée par les vents et les pluies de quatre cents hivers. Elle était d’un gris foncé à reflets roses ; il y avait dessus, par plaques, ce lichen jaune, cette mousse du granit qui met des siècles à pousser et qui jette ses tons dorés sur toutes les vieilles églises bretonnes. Les gargouilles à laide figure, les petits monstres aux traits vagues, qui vivent là-haut dans l’air, grimaçaient à côté de nous au soleil, comme gênés d’être regardés de si près, comme s’étonnant en eux-mêmes d’être si vieux, d’avoir essuyé tant de tempêtes et de se retrouver en pleine lumière. C’était ce monde-là qui avait présidé de haut à la naissance d’Yves ; c’était ce monde aussi qui de loin nous regardait avec bienveillance passer sur la mer, quand nous ne distinguions, nous, qu’une indécise flèche noire. Et nous faisions connaissance avec lui."

Pierre Loti - Mon frère Yves 
(Folio)

mercredi 17 juin 2020

L'extrait du... 17 juin


"Mon destin serait la solitude, la drogue, la violence et le suicide... 
Ecrire, c'est comme se droguer, on commence par pur plaisir et on finit par organiser sa vie comme les drogués en faisant tout tourner autour de son vice. 
La littérature nous permet de comprendre la vie... 
Elle nous parle de ce qu'elle peut être, mais aussi de ce qu'elle a pu être."

Enrique Vila-Matas - Le mal de Montano 
(10/18 - Trad.André Gabastou)

mardi 16 juin 2020

L'extrait du... 16 juin

"À cette époque, le château de Dundonald, refuge de tous les lutins errants de la contrée, était voué au plus complet abandon. On allait peu le visiter sur le haut du rocher qu'il occupait au-dessus de la mer, à deux milles de la ville. Peut-être quelques étrangers avaient-ils encore l'idée d'interroger ces vieux restes historiques, mais alors ils s'y rendaient seuls. Les habitants d'Irvine ne les y eussent point conduits, à quelque prix que ce fût. En effet, quelques histoires couraient sur le compte de certaines "Dames de feu" qui hantaient le vieux château.
Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs yeux vu, ces fantastiques créatures. Naturellement, Jack Ryan était de ces derniers. La vérité est que, de temps à autre, de longues flammes apparaissaient, tantôt sur un pan de mur à demi éboulé, tantôt au sommet de la tour qui domine l'ensemble des ruines de Dundonald-Castle.
Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme on l'assurait ? Méritaient-elles le nom de "Dames de feu" que leur avaient donné les Écossais du littoral ? Ce n'était évidemment là qu'une illusion de cerveaux portés à la crédulité, et la science eût expliqué physiquement ce phénomène."

Jules Verne - Les Indes noires 
(Livre de Poche)

vendredi 12 juin 2020

L'extrait du... 12 juin

"Je me séchai, enfilai un caleçon et entrai dans la cuisine. Elle était devant la cuisinière, le dos tourné, en train de préparer mon petit déjeuner. L’expert des appendices charnus que je suis détecta aussitôt la contraction de ses fessiers – signe indubitable de fureur chez une femme. L’expérience m’a appris à me montrer extrêmement prudent en présence d’une métamorphose aussi spectaculaire des fessiers féminins, si bien que je m’assis sans moufter."

John Fante - Rêves de Bunker Hill 
(Trad.Brice Matthieussent)

mercredi 10 juin 2020

L'extrait du... 10 juin

"Ouvrir un gros livre et s'enfoncer dedans! La jungle sur une page, un fleuve impétueux de l'autre côté. Personne ne peut vous atteindre sur l'étroite corniche entre le Point et la Lettre Majuscule. Comme un cloporte il peut se glisser entre le papier et le mot, rester immobile, parfois jeter un coup d’œil un peu plus loin. Il peut chatouiller le dos des mots et lui seul les entendre rire. Il peut errer dans la forêt des mots où les jeux de lumière sont si beaux et, à chaque tournant du texte, découvrir du nouveau: des mots comme des arcades, comme des feuillages d'arbres, comme des corps ou des flammes. D'étranges animaux circulent, poussant des cris qui lui sont inconnus. Il y a là des villes secrètes, des villages, de curieuses embarcations et des gens qui discutent en un tas de langages."

Göran Tunström - L'oratorio de Noël 
(Actes Sud / Trad.: Lena Grumbach)

mercredi 3 juin 2020

L'extrait du... 3 juin

"Considérons, se propose-t-il, les effets du soleil sur les grandes blondes. Réflechissons. Pas de demi-mesure avec lui : le soleil bronze ou brûle, il vous tanne ou vous tue. S’il cuivre généreusement les grandes blondes chaudes et conquérantes, il calcine sans miséricorde les grandes blondes chlorotiques réfrigérées. Trop poreuses et translucides, les chlorotiques s’empourprent aussitôt, s’enfièvrent et se retirent. Restent les conquérantes : leur épiderme plus dense, leur carnation plus résistante accueillent en héros les ultraviolets…
Les grandes blondes conquérantes prennent le soleil, l’absorbent, l’assimilent puis l’arborent. Sous forme de pigments. Ainsi, les soirs d’été, dans les night-clubs, croisant leurs jambes interminables sur de hauts tabourets, rayonnent-elles comme des soleils portatifs. Le soleil est lui-même une grande blonde."

vendredi 29 mai 2020

L'extrait du... 29 mai

« Dans le courrier, avec le manuscrit d'un de mes romans que me renvoyait un agent de New York, j'ai trouvé une lettre. Je l'ai lue en buvant une bière et en fumant une cigarette. Elle disait (en plus de "Cher Monsieur Barlow") : 
"Nous vous renvoyons votre roman, non parce qu'il n'est pas publiable, mais parce que le marché, actuellement, n'est guère réceptif à des histoires de camionneurs ivres transportant du bois, de bouseux et de chasse au cerf. […]"
C'était signé par un quelconque connard. Je n'ai pas lu son nom. J'ai glissé une feuille de papier dans ma machine et j'ai rédigé ma réponse :
"Vous, monsieur, n'êtes qu'un ignare. Comment pouvez-vous savoir que ça ne se vendra pas, bordel, si vous n'essayez même pas ? Et puis, est-ce que vous croyez que je peux vous en chier un autre en cinq minutes ? Ce putain de roman m'a pris deux ans de travail. Avez-vous la moindre idée de ce que ça coûte à quelqu'un ? Vous aimez jouer au Dieu tout-puissant avec nous, là-haut. Vous avez gardé mon manuscrit trois mois sans même le faire passer à des éditeurs. Alors que moi, pendant ce temps-là, je croyais que quelqu'un se tâtait pour l'acheter. Je regrette que vous ne soyez pas dans le coin. Je vous botterais le cul. Je vous le défoncerais à coups de pompes et j'y ferais un trou boueux que j'essuierais avec mes semelles. Espèce de bouffeur de merde. Je vous souhaite de perdre votre job. De toute façon vous le faites comme un con. Je souhaite que votre femme vous file la chaude-pisse. J'aimerais bien que vous fassiez mon boulot et moi le vôtre. Ça vous dirait de peindre quelques maisons par quarante degrés ? Je peux vous garantir que c'est pas si marrant que ça. Je vous souhaite de vous faire écraser par un taxi en rentrant chez vous. Et puis de crever au bout d'un mois dans des douleurs atroces."
J'ai remonté la feuille et je l'ai lue. Elle m'a paru pas mal. Elle exprimait exactement ce que j'éprouvais. Grâce à elle, je me sentais bien mieux. Je l'ai relue, puis je l'ai sortie de la machine, je l'ai déchirée et je l'ai jetée. »

Larry Brown - 92 jours (Gallimard, trad. Pierre Furlan)

lundi 25 mai 2020

L'extrait du... 25 mai

"Les représentants de cette engeance naissent vieux, avec dans leur génome une prédisposition à intégrer une grande école pour y séduire les enseignants qui se reconnaissent dans leur brillant psittacisme, en sortir clonés, et à se dupliquer dans de jeunes vieillards qui reproduiront les conventions d'une classe rodée au code des bonnes manières et à la pétrification des savoirs, mais totalement inapte à la fantaisie, à l'originalité et à l'égarement."


Emmanuel Venet - Rien (Verdier)

vendredi 22 mai 2020

L'extrait du... 22 mai

"Non loin d’eux, seule et nue, Louise Tourneur va et vient dans une piscine de vingt mètres sur douze. En arrière-plan se dresse une villa moderne et tarabiscotée : décrochements et surplombs, verrières polychromes, échauguettes bivalves, balustres asymptotes et autres finasseries. 
La piscine est bordée sur ses largeurs de cactées géantes en pots et, sur une de ses longueurs, une barrière végétale constituée de volumineux agaves en rang la protège des regards extérieurs. Alentour se déploie une terrasse en marbre antidérapant ponctuée de jarres vernissées dans lesquelles se développent du Melianthus major ou du Fatsia japonica. Des fauteuils en fibre de chanvre, chaises longues en cuir de lézard noir et tables basses en ronce de benjoin définissent un salon d’été, autour d’une desserte supportant nombre d’alcools faibles et forts, sodas, boissons énergétiques, avec un seau à glace en vermeil repoussé au flanc duquel, tendrement, le soleil vient de poser un lascif reflet. On est chez les riches, il fait beau."

Jean Echenoz - Vie de Gérard Fulmard (Minuit)

lundi 18 mai 2020

L'extrait du... 18 mai

"Crime et châtiment » fut l'éclair tombé du ciel qui le fracassa en mille morceaux et quand il parvint à s’en remettre, il ne subsistait plus chez Ferguson le moindre doute quant à son avenir. Si un livre pouvait être cela, si c'était cela l’effet qu’un roman pouvait provoquer dans le cœur, l’esprit et la vision la plus intime qu’on pouvait avoir du monde, alors écrire des romans était la meilleure chose qu’on puisse faire dans la vie, car Dostoïevski lui avait montré que les histoires imaginaires pouvaient aller bien au-delà du plaisir et du divertissement, vous arracher le sommet du crâne, vous ébouillanter, vous frigorifier, vous déshabiller et vous jeter dehors nu, en proie aux vents violents de l'univers, et à compter de ce jour, après s'être débattu dans tous les sens pendant son enfance, perdu dans les miasmes toujours plus épais de la perplexité, Ferguson, enfin, savait où il allait ou du moins savait où il voulait aller et pas une seule fois au cours des années suivantes il ne revint sur sa décision, pas même pendant les années les plus dures quand il avait l'impression d'être au bord du précipice."

Paul Auster - 4321 (Actes Sud, trad. Gérard Meudal)

mardi 12 mai 2020

L'extrait du... 12 mai

"New York ! D'abord j'ai été confondu par ta beauté, ces grandes filles d'or aux jambes longues.
Si timide d'abord devant tes yeux de métal bleu, ton sourire de givre
Si timide. Et l'angoisse au fond des rues à gratte-ciel
Levant des yeux de chouette parmi l'éclipse du soleil.
Sulfureuse ta lumière et les fûts livides, dont les têtes foudroient le ciel
Les gratte-ciel qui défient les cyclones sur leurs muscles d'acier et leur peau patinée de pierres.
Mais quinze jours sur les trottoirs chauves de Manhattan
– C'est au bout de la troisième semaine que vous saisit la fièvre en un bond de jaguar
Quinze jours sans un puits ni pâturage, tous les oiseaux de l'air
Tombant soudain et morts sous les hautes cendres des terrasses.
Pas un rire d'enfant en fleur, sa main dans ma main fraîche
Pas un sein maternel, des jambes de nylon. Des jambes et des seins sans sueur ni odeur.
Pas un mot tendre en l'absence de lèvres, rien que des cœurs artificiels payés en monnaie forte
Et pas un livre où lire la sagesse. La palette du peintre fleurit des cristaux de corail.
Nuits d'insomnie ô nuits de Manhattan ! si agitées de feux follets, tandis que les klaxons hurlent des heures vides
Et que les eaux obscures charrient des amours hygiéniques, tels des fleuves en crue des cadavres d'enfants."


Léopold Sédar Senghor - Ethiopiques (Le Seuil)

mercredi 6 mai 2020

Perdu au supermarché : la version de Ginsberg

I'm all lost
I'm all lost
I'm all lost
I'm all lost in the supermarket (...)


En 1979, les Clash chantaient qu'ils étaient paumés dans le supermarché. Mais plus de vint ans auparavant, de l'autre côté de la grande mare étiquetée Océan, Allen Ginsberg écrivait un poème rempli lui aussi de supermarché, de grande distribution américaine et de Walt Whitman. En voici un extrait, tiré de la version de Christian Bourgois Howl et autres poèmes (traduction Robert Cordier).

"Un supermarché en Californie

Voilà ce qui me vient à ton propos ce soir, Walt Whitman, car j’ai arpenté les contre-allées, gêné par un mal de tête, et j’ai regardé la pleine lune à travers les arbres. Fatigué et affamé, cherchant des images à consommer, je suis entré dans un supermarché aux fruits de néon, en rêvant à tes énumérations !
Quelles pêches et quelles éclipses ! Des familles entières qui font leur course en pleine nuit ! Des allées pleines de maris ! Les femmes dans les avocats, les bébés dans les tomates — et toi, Garcia Lorca… Que faisais-tu parmi les pastèques ?
Je t’ai vu, sans enfants, Walt Whitman, vieux tripoteur solitaire, farfouiller dans les viandes du réfrigérateur, tout en matant les jeunes livreurs.
Je t’ai entendu poser des questions à chacun. Qui a tué ces côtes de porc ? Combien les bananes ? Veux-tu être mon bon ange ? J’ai fait des allées et venues entre les étincelantes piles de boîtes de conserve en te suivant, suivi à mon tour, imaginais-je, par le vigile du magasin.
Nous avons parcouru ensemble des allées dégagées, unis par nos chimères solitaires, goûté des artichauts, savouré des friandises glacées, sans jamais passer à la caisse.
Où aller maintenant, Walt Whitman ? Les portes ferment dans une heure. Quelle direction indique ta barbe ce soir ? (Je pose la main sur un livre de toi, je rêve à ton odyssée dans un supermarché et je me sens idiot.)
Marcherons-nous toute la nuit dans des rues désertes ? Les arbres ajoutent de l’ombre à l’ombre ; les lumières dans les maisons seront éteintes et nous nous sentirons tous deux solitaires.
Flânerons-nous en regrettant l’Amérique de l’Amour, le long d’automobiles bleues, jusqu’à notre petite maison silencieuse ?
Ah, cher père, chère barbe-grise, vieux professeur de courage,
Quelle Amérique était la tienne, quand Charon a cessé de pousser son bac, que tu es descendu sur la berge fumante et que tu as regardé son bateau disparaître sur les eaux noires du Léthé ?"