C’est au milieu d’une supérette tenue par un couple de Pakistanais qu’elle trouva le chat. Mort et plat, déjà naturalisé.
Surprise, elle demanda s’il s’agissait d’une coutume locale mais les épiciers ont haussé les épaules : les Egyptiens qui tenaient la supérette avant eux sont partis avec la caisse mais ils ont laissé les chats. Depuis, ils en retrouvent ici et là, certains disent que ce sont des messagers de l’au-delà. De celui-ci, ou d’un autre…
Et puis, reconnaît le Pakistanais, ces chats meurent avec dignité, dans un calme d’église pendant la messe et très proprement, avec ça.
Le lundi matin tu passes
le nez sur le balcon
pour quelques instants
volés à la machine.
Le regard vers l’ouest
imaginaire océanographique
mais tu te prends
le mur végétal
l’impossible topographie
les fientes de pigeons et
l’odeur du goudron
les éléments se liguent
esclave de la machine.
Un cyclo-touriste grimpait la côte, mains agrippées en bas du guidon, visage cramoisi par l’effort. Son équipement était optimisé mais son sac à dos formait une excroissance à la base de sa colonne vertébrale.
Soudain, un kangourou bondit à une vingtaine de mètres du cycliste. L’animal observa cette étrange silhouette et prit son sac à dos pour une poche dorsale similaire à la poche où il nourrissait ses petits.
Considérant qu’il s’agissait d’un un affront personnel, le kangourou entreprit de régler son compte au cycliste. Ainsi naquit le vélo-boxe, activité bientôt appelée à devenir sport olympique.
Quand on lui demanda ce qu’elle voulait pour Noël, Clémence répondit « un petit frère ».
Mais ses parents, éreintés par un quotidien harassant à remplir des formulaires absurdes de données incompréhensibles, lui avaient dit qu’elle n’aurait pas de petit frère ni de petite sœur, car cela représentait top de travail, Clémence avait compris que ses géniteurs resteraient inflexibles sur leur décision.
Alors elle se dit qu’un petit vieux ferait aussi bien l’affaire. Surtout que depuis la crise des mouroirs, adopter un vieux offrait un abattement fiscal non négligeable.
Elle confond les mouettes et les hirondelles, les courgettes et les concombres, le bleu et le vert.
Par atavisme familial, elle se destinait à devenir ornithologue mais ces petits problèmes d’identification l’ont poussée à choisir une carrière dans l’administration.
On l’a affectée au service de tri sélectif car elle sait toujours ce que l’on doit jeter dans chaque sorte de poubelle.
Il marche depuis des jours et commence à aimer le crépuscule davantage encore que les aubes. Autrefois, quand il côtoyait les autres, il préférait se réveiller que s’endormir… Les cauchemars et les angoisses nocturnes creusaient une dépression dans son flanc droit qui remontait dans son estomac. Des douleurs qui le maintenaient éveillé, hébété, les yeux ouverts sur le plafond à inspecter les tâches d’humidité tandis que là, dehors, le bruit des moteurs remplissait les vides.
Maintenant il accueille l’obscurité avec un plaisir coupable, le sang sur ses mains a depuis longtemps séché.
Il l’a perdue lors d’une mission en Antarctique. Il était encore jeune et ignorait certaines précautions que connaissent les explorateurs chevronnés. Il était si jeune qu’il savait à peine épeler le mot Antarctique à l’envers, se trompant toujours au moment d’enchainer les trois consonnes médianes.
C’est peut-être pour ça que tu l’as perdue ta montre, lui assène sa femme d’un ton péremptoire. Si tu te concentrais davantage sur tes affaires, je n’aurais pas pris pour amant l’horloger du quartier !
Elle a toujours eu de la répartie mais désormais, elle y ajoute la précision.
Avaleur de vide, gonfleur de chimères, nettoyeur de chaos, mécanicien de trou noir, diplomate interstellaire, trancheur de moustiques, généticien de goules, lanceur de cordes temporelles, accoucheur de montagnes…
Kevin S ignorait de quoi serait fait son avenir mais il ne comptait pas laisser l’intelligence artificielle lui piquer son futur travail !
Quand le psy d’entreprise lui demande de se concentrer sur une pensée heureuse, il repense à ce vendredi soir lorsque, revêtu d’une toile puisée dans le grenier, resserrée à la taille par une corde poussiéreuse, il devenait Long John Silver. La jambe droite de son jogging nouée sous le pied, il claudiquait comme un vénérable pirate. En guise d’épée, une branche de peuplier que le mistral avait brisée et qu’il agitait face à son petit frère au front pâle et aux grands yeux remplis de rêves.
Cinquante ans, ça va parfois chercher loin, le bonheur.
Debout au milieu d’un mer de poissons morts, tu t’efforces de tenir l’équilibre sur un débris instable. Autour de toi, des centaines de poissons remontés à la surface, ventres blancs gonflés de mort. Tu ignores de quelle espèce il s’agit.
Ton compte en banque tient sur douze chiffres, tu payes un coach sportif et un kiné particuliers. Tu ne voulais pas participer à cette croisière mais ta femme insistait…
Quand tu aperçois un énorme grizzly debout sur le rivage, la truffe frémissante, tu comprends que tu ne passeras pas la nuit. À moins qu’il ne s’agisse d’un grizzly végétarien…
La nuit dernière, elle portait de longs cheveux dorés qui dessinaient des boucles ambitieuses dans son dos. Mais ce matin, quand Ernest se lève, il remarque tout de suite qu’elle a la tête des mauvais jours. Ses cheveux attachés forment un bol autour de son crâne qui ne la met pas en valeur. Elle a le teint cireux des lendemains difficiles. Bien sûr, il se garde bien de le lui dire : elle a toujours été très susceptible. Et cela ne fait qu’empirer depuis qu’elle est morte.
Le capitaine de la frégate ne s’est pas levé du bon pied. Il a passé la nuit à boire du mauvais rhum parce qu’un mousse lui a dérobé sa réserve personnelle. Le jeune imprudent sert maintenant de cure dents aux requins.
La mine défaite, le capitaine surgit sur le pont supérieur et arrache la longue vue à son second qui inspecte l’horizon. Au-delà des vagues et des courants indolents, le capitaine aperçoit dans l’oculaire des tours en verre étincelantes et des Boeing qui décollent. L’effet du mauvais rhum, sûrement.
Des épines vertes sur le granit rose. Jour de tempête à la pointe de l’Europe. Ton esprit surfe des vagues dont tu ignores si elles sont maritimes ou aériennes.
La nuit a décapsulé d’un jour étrange qui n’a ni timbre ni voix, pas plus de date que d’heure. Les fuseaux horaires se sont emmêlé les pinceaux.
Et cette femme aux longs cheveux d’éternité qui s’escrime à peindre au fuseau, à deux mètres du bord… Que va-t-on lui dire ? Simplement qu’il n’y a plus de frontière entre l’eau et l’au-delà. Et qu’il n’y a plus de bastingage.
Leurs pas sont lents et lourds. Lorsqu’ils traversent la voie ferrée désaffectée, leurs semelles résonnent dans le métal puis après avoir dépassé le ballast, leurs pas crissent dans le gravier. Les gens d’ici les regardent sans bouger, figés dans une rigidité polaire. Des adjectifs plein la tête, formés sur une base éléphantesque, mais ils se gardent bien d’ouvrir la bouche. Même pas faire comme s’ils y pensaient, ils doivent devenir portes, murs, cloisons, haies, jardins d’agrément témoins approximatifs et muets d’une tragédie que l’on tait. Et se consoler en pensant à l’ivoire.
Avant chaque annonce tragique se cache
une aube étincelante les éclats fauve et les sommets
sur un horizon aux pointes aigües
c’est un peu
comme démarrer la journée avec Garcia Márquez
et la continuer avec Bolaño.
Quand sonne le crépuscule tu restes pantelant
accoudé à un balcon dérisoire
de l’encre sur les doigts
souvenirs de papier buvard et de cahiers
tous les verbes du monde en file indienne
à la façon d’un défilé mortuaire
sur une toile de Jérôme Bosch.
Être au jour et disparaître à la nuit, tu te sens
choucas, plume, absence au-dessus d’un monorail
duquel personne ne descend.
Le visage fouetté par un vent où ne se mêle encore
nulle graminée enrichie au plomb,
phosphore quelque chose : tu étends les bras.
Un haut-de-forme qui n’a pas la forme sinon celle d’un
demi-melon sauvé de la montée des eaux
il n’y a pas de faille sismique à Cavaillon.
Et Jean Giono se marre en bourrant
sa pipe d’étincelles et de rêveries, avec des gestes
tendres et périmés d’un temps que tous ont oublié.
Ses cervicales en mousse retrouvent leur forme initiale en produisant un couinement aigu. Il se déplie, redresse la tête puis le torse, qui dessine un esse paresseux. D’inconfortables sensations traversent sa colonne vertébrale en produisant des étincelles d’un bleu intense.
Vu du ciel, son réveil prend une dimensions mystique mais lui n’en sait rien, il ne sait même pas qu’il vient de tomber du trentième étage dans un monde voisin où les oiseaux qui planent au-dessus de la ville n’ont pas de microprocesseur greffé dans l’oesophage.
Elle regarde les chevaux qui s’ébrouent dans le désert, pareils à des débris de collagène sur un œil qui a dépassé le demi-siècle. Elle a encore la gorge pleine du goût désagréable de ce qu’ils l’ont forcée à avaler. C’est pour votre bien, ça va vous aider…
Elle lève la tête, cligne des yeux malgré ses lunettes de soleil : la luminosité des cumulus est tellement forte qu’elle détourne le regard. Elle se souvient qu’autrefois, elle aurait aimé apprendre à lire le ciel et à déchiffrer le lointain qui pulse dans la nuit.
Novembre a débarqué, mains calleuses dissimulées dans un pardessus vinyle, le regard en dessous du niveau de la mer. Les vents poussaient des cris stridents qui surprenaient même les mouettes, bataillon réduit au silence sur un mur blanc d’Andalousie quand on passe les déserteurs par les armes.
Novembre m’a saisi avec ses yeux couleur caramel, conversation bâclée par la danse des feuilles mortes, les platanes témoins séculaires qui se mourraient le long du canal. Nous avions déjà trop parlé et sans respecter l’horaire du parloir, le gris du métal tatoué sous les paupières, sous les crânes.
De l’autre côté de la vitre, les arbres ne sont pas tous ratatinés. Certains tiennent encore debout, ils dodelinent de l’occiput. Leurs troncs percés s’étirent et mollissent, sorte d’éponges restées trop longtemps dans de l’eau croupie et que l’on essore au-dessus d’un minuscule volcan.
Un homme à l’accent slave a sauté du tronc le plus près de la voiture, juste au moment où les soldats pointaient leurs fusils à napalm. Alors il a couru comme un enfant jusqu’aux portes d’une ville morte où il a réveillé tous les chiens assoupis.
Papillon, faisan, lynx, musaraigne, narval et fourmilier se retrouvent comme convenu à 22h00 devant le parking. Ils cherchent la voiture qui les conduira jusqu’à l’Arche. Le chauffeur finit par débarquer avec deux heures de retard, le regard éteint et une mine grisâtre.
Son GPS est en panne, il ne trouvera jamais la route. L’Arche partira sans eux et dans le monde qui survivra à celui-ci, plus de papillon, faisan, lynx, musaraigne, narval ou fourmilier. Mais toujours des chauffeurs de taxi narcoleptiques à 22h00 et après.
Une araignée dans un coin, une autre au plafond. Les araignées ont-elles des prédispositions à la géométrie ? Sûrement autant que les poulpes en ont pour la divination.
Rodolphe G jeta un regard perplexe à son professeur de biologie et une araignée dans un aquarium sans eau où somnolait un vieux poulpe. Celui-ci échoua à anticiper où l’araignée allait tomber : un point aux coordonnées banales, sans aucune propriété géométrique remarquable. Et le professeur de biologie donna un 4/20 à Rodolphe, pour l’hypothèse, ajouta t-il en souriant.
Tout est parti d’un pari lancé par Ernest, vers 3 heures du matin, après une absorption massive de téquila dans une taverne interlope de Mexico. Il s’agissait de trouver du venin de serpent que les locaux disaient boire pour planer et que l’on trouvait chez un vieil armateur qui vivait à deux pas.
Sentant que les choses tourneraient mal, tu as regagné ta chambre car tu voulais lire Au-dessus du Volcan. Le lendemain matin, tu ne trouvas que des morts au réfectoire, tous allongés comme des bâtons de pastel morts. Mais au moins tu pouvais lire Malcolm Lowry.
Elle pense souvent à ce qu’elle fera, lorsqu’elle sera une vieille femme, la peau de son visage crocodile, le contour de ses yeux cerné de près, des étoiles éteintes dans les veines, quelques poussières de comète qui essaiment dans son sillage abîmé. Au fond elle n’en sait rien, elle espère juste qu’elle sentira le moment de tirer sa révérence, et qu’elle sera capable de claquer des doigts, comme dans un spectacle de magie pour enfants sages.
Certains soirs de fin de saison, tu sens ton âme cormoran embourbée à marée basse dans une mer de pétrole. Tu cherches un sens, un début, une suite, une logique, un fil conducteur, une trajectoire : quelque chose qui ait un sens. Tu sens le vent qui te gifle le visage, les grains de sable qui lacèrent ta joue, un type sans blason ni plastron sur un champ de bataille en 1400 quelque chose... Il n’y a pas plus d’explication ici que là-bas, ni avant, ni plus tard. Et ton esprit déjà courbaturé descend l’escalier sur les fesses.
Tu voulais cingler vers les quarantièmes rugissants, juste parce que le nom t’évoquait un exil à l’autre bout de la Terre et des vents fous qui soufflent de l’ouest.
Tu pensais apercevoir des baleines et des orques, des vagues hautes comme des immeubles et des blocs de glace comme des crânes d’albâtre.
Mais ton frêle esquif n’a même pas atteint l’équateur et s’est retourné comme une coque de noix, des avaries plein la calebasse.
Rien de plus normal chez toi, ton esprit a toujours laissé passer la lumière.
Une tringle de rideau tordue et piquée de rouille, des vitres qui transpirent d’humidité et des fenêtres aux cadres fissurés.
Les murs gondolent un peu, tu ignores s’il s’agit d’un effet de ton esprit rétif aux perspectives ou un véritable message d’alerte.
Assis sur le lit, tu t’enfonces et sens un ressort distendu qui appuie sur le mauvais nerf. Tu lèves la tête, tu tends l’oreille : pas de fuite apparente. Alors tu te couches sans défaire le lit ni retirer tes chaussures. Et tu comptes les secondes qui te séparent de demain.
ls vont tirer à courte paille. Mais l’incendie qui a ravagé la côté n’a laissé aucun bout de brindille, pas le moindre épi utilisable. Ils se demandent s’ils doivent y voir un symbole ou en tirer un quelconque enseignement moral. Mais ils ont beau gratter, rien ne vient. Maintenant qu’ils se sont bien tourmenté l’esprit, ils ont oublié d’enjeu leur tir à courte paille. Les pyromanes ont souvent la mémoire qui flanche...
Assis sur un baril de poudre raccordé à une mèche, un cigare fabriqué dans un atelier historique de La Havane, le réalisateur hongrois Pavol Z hésite.
La lumière sera t-elle bonne ou devrait-il attendre l’aube ? Ce matin, alors qu’il prenait le petit-déjeuner, la clarté de la lune était vertigineuse. Mais il n’éprouve qu’une maigre attirance pour l’aube. Il a toujours pensé qu’il était plus convenable d’en finir à la nuit tombante, entre chien et loup, quand les limites s’estompent entre les mondes.
Posé sur une bande de sable de l’Atlantique, à marée basse.
Les pieds du piano posés sur des bouts de bois conciliants.
Ses mains posées sur le clavier, limandes polymorphes
et les doigts qui s’entrecroisent.
Les mouettes moqueuses fientent plus loin, la gravité est
une loterie.
L’équinoxe est pour bientôt, les vagues montrent les muscles.
Elle joue, inlassable, face au vent.
Là-bas, si loin qu’elle l’oublie parfois, des idées d’une Amérique trouble.
Les embruns l’enivrent, mais ses doigts connaissent le chemin.
Intrigué, le vent porte la mélodie jusqu’au rivage pacifique de novembre.