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lundi 22 juin 2020

L'extrait du... 22 juin

"Les rues étaient de plus en plus sinistres. Le quartier était plein de camés, même avec cette neige et cette gadoue, à la recherche de quelque chose, n'importe quoi. Les halls d'entrée étaient envahis de visages maladifs, avec des nez qui coulaient, de corps tremblant de froid, en état de manque, dont la moelle gelée craquait dans leurs os quand les camés se mettaient à suer. Les bâtiments déserts qui s'étendaient sur des kilomètres et conféraient à la ville cet air de champ de bataille de la Seconde Guerre mondiale, cet aspect pathétique et dévasté qu'on retrouvait glacé sur le visage de ses habitants, étaient semés de petits feux entretenus par des êtres tremblants qui tentaient de se réchauffer et de survivre assez longtemps pour dégoter de la came, d'une façon ou d'une autre, de durer un jour de plus pour pouvoir recommencer le lendemain."

Hubert Selby JR - Retour à Brooklyn 
(10/18 - Trad.Daniel Mauroc)

jeudi 7 novembre 2019

L'extrait du... 7 novembre

"Voilà pourquoi le Bowery était un un quartier idéal. Dans d’autres lieux, quand tout lui paraissait gris et laid, il y avait toujours une petite parcelle de lui-même pour se souvenir et lui rappeler que les choses n’étaient pas toujours ainsi, qu’il lui était arrivé de regarder le monde qui l’entourait et d’aimer – parfois même d’adorer – ce qu’il voyait, de tout son cœur et de toute son âme, et il ne pouvait que boire pour essayer de ranimer tout cet amour… toute cette beauté… et cette situation conflictuelle le rongeait.
Mais plus il buvait, plus il devenait difficile de rester dans de tels endroits, et il était contraint de partir, en proie aux affres d’un enfant qui pleure, ou d’un chat perdu, ému parfois jusque aux larmes par la beauté d’une fleur ou d’un arbre couvert de bourgeons."

Hubert Selby JR - Chanson de la neige silencieuse 
(trad.Marc Gibot / Editions L'olivier)

lundi 28 octobre 2019

L'extrait du... 28 octobre

"Pendant son séjour à l'hôpital, Harry avait secrètement espéré que les docteurs lui découvriraient une maladie susceptible d'expliquer les sentiments étranges qu'il éprouvait, et ce besoin d'agir comme il le faisait. Lorsqu'il apprit qu'il était en parfaite santé, il fut déçu, mais aussi soulagé de savoir qu'il n'avait pas de maladie vénérienne. Si seulement ils avaient pu lui trouver une tumeur au cerveau affectant ses fonctions cérébrales, ça aurait tout expliqué. Un petit coup de bistouri, et tout serait rentré dans l'ordre. Mais il n'y avait pas la moindre tumeur. Son système nerveux central fonctionnait à merveille. Aucune anomalie en ce qui concernait le liquide céphalo-rachidien. Rien. Rien du tout. Rien que lui."

Hubert Selby - Le démon 
(10/18 - trad.Marc Gibot)

jeudi 11 mai 2017

Lecture : Hubert Selby Jr - Chanson de la neige silencieuse

Quand on évoque Hubert Selby JR, de façon invariable, ce qui revient en premier ce sont des romans qui transpirent le malaise et la noirceur : "Last exit to Brooklyn" le premier et le plus connu ou "Le démon" dont on raconte qu'il a directement inspiré le "American Psycho" d'Eston Ellis (ce que je pense aussi). Sans oublier celui que le cinéma s'est chargé de populariser pour lui, le "Requiem for a dream" adapté par Lynch sur grand écran.
Hubert Selby (1928-2004) est le poil à gratter de la littérature américaine bien pensante, celui qui plus que n'importe quel autre auteur s'intéressant aux déclassés et aux laissés pour compte du rêve américain l'a fait avec une prose virtuose. Dans la majorité de ses livres, il a raconté l'errance, la violence et le côté le plus obscur de l'âme humaine, la torture du quotidien des camés, des paumés, des alcooliques et du sexe. De santé fragile, tuberculeux, alcoolique au dernier degré, héroïnomane un temps, Hubert Selby disait pourtant qu'enfant il aurait voulu être un saint. Ceux qui l'ont connu parlent de lui comme d'un être doux et bienveillant qui s'exprimait d'une voix sereine et sans éclat. Il y avait assurément deux Hubert Selby : celui qui écrivait et l'autre. 
Il n'a pas laissé derrière lui une bibliographie pléthorique : à peine sept romans et recueils de nouvelles entre les publications de 1964 ("Last exit to Brooklyn") et de 2002 ("Waiting Period"). Les derniers ouvrages permettent de se rendre compte qu'Hubert Selby semblait apaisé et sur la voie d'une nouvelle littérature plus intense et plus belle encore que celle de ses débuts. Il y fait montre d'une poésie qu'on ne lui connaissait pas et qui s'ajoute à l'arc maîtrisé de son style direct et percutant. Les deux font bon ménage et offrent des histoires étonnantes. 

"Chanson de la neige silencieuse" fait partie de ces ouvrages de "fin de vie". Il s'agit d'un recueil de nouvelles écrites entre 1957 et 1981 et publié en 1986 aux USA. Quinze nouvelles qui permettent à Hubert Selby de s'intéresser encore aux gens modestes, à ceux qui dorment dans la rue, à tous ceux qui n'ont pas pu ou pas voulu monter dans le train de la modernité. Selby y démontre son talent de conteur aussi à l'aise avec l'écriture urbaine de l'instant, dans une frénésie à l'urgence palpable, que dans des allégories poétiques où une seule averse de neige suffit pour changer un monde sinistre en terre de rédemption propice à tous les possibles. On retrouve dans ce recueil la palette complète de tous les talents de Selby qui le rendent si particulier dans le paysage littéraire américain du XXème siècle. Il serait dommage de ne garder de lui que l'auteur du "Last exit to Brooklyn". Certes ce seul bouquin justifie à lui seul de se souvenir de Selby mais ses nouvelles en donnent une image plus complexe et plus riche encore.

Extrait : "Il suivit ses propres traces, les seules traces visibles dans la neige.Elles lui parurent petites, et quoiqu'elles fussent les seules empreintes visibles, elles ne semblaient pas souffrir de cette solitude.L'idée que des empreintes puissent souffrir de leur solitude le fit sourire; comme si les empreintes avaient une vie propre, ou comme si elles pouvaient refléter la vie de leur auteur! Peut-être, après tout...qui sait? D'ailleurs, ça n'avait aucune importance."
Hubert Selby JR - Chanson de la neige silencieuse , L'Olivier - 288 pages - 13€

vendredi 30 septembre 2016

Lecture : Hubert Selby JR - Waiting Period

Comme souvent, c'est une adaptation ciné qui a fait connaître le romancier à l'origine du bouquin. Le romancier c'est Hubert Selby JR. Le bouquin en question c'était "Last exit to brooklyn", écrit en 1964. Un ouvrage coup de poing qui a valu à son auteur célébrité et haine des ricains bien pensants.
Hubert Selby n'a pas énormément produit durant sa carrière : 7 romans en 38 ans dont le dernier écrit à 73 ans, deux ans avant sa mort. En 2002 est sorti "Waiting Period", ce dernier roman, une oeuvre dans la lignée de ses productions précédentes : désespérée et énergique. 
Le pitch de départ est décapant : le narrateur qui souhaite se suicider achète une arme mais le délai pour la recevoir le pousse à revoir ses plans. Son désespoir chronique se mue alors en une vengeance folle qui va le pousser à assassiner ceux qu'il désigne comme les oppresseurs. 

Ce roman est un long monologue qui décrit les pensées et les actions de ce narrateur rempli de haine et de bile noire, dans un style violent et toxique. L'écriture alterne les passages de phrases longues et structurées et les phrases très courtes séparées par des points de suspension qui évoquent le style de Céline. Soulignons par ailleurs la lumineuse traduction de Claro qui participe à l'ambiance poisseuse du récit. Le lecteur se sent mal à l'aise en même temps que l'auteur s'enfonce dans un malaise grouillant et atrabile. Peut-être que ce bouquin aurait gagné à être amputé de quelques redites pour être vraiment brillant mais qu'importe, on ne peut pas rester insensible à cette lecture dérangeante et brute de décoffrage qui dénonce les travers de notre société et la bêtise violente de l'homme. Une histoire comme un crochet à l'estomac, bien éloignée de la littérature française qui se regarde le nombril. 

mercredi 28 septembre 2016

America forever

On a beau dire, on a beau faire... On a certes toutes les raisons de la haïr cette Amérique impérialiste et libérale à outrance, amnésique de tout et responsable de tant de guerres à la con... Mais quand même, les écrivains américains, c'est quelque chose! Hier soir, après avoir refermé les pénibles et interminables 400 et quelques pages de "L'évangile de Jimmy" de Didier Van Cauwelaert (petite chronique à venir bientôt) il m'a fallu un seul paragraphe de Hubert Selby JR pour frétiller comme une anguille. Je me suis plongé dans le dernier roman qu'il a écrit avant de mourir, "Waiting Period" avec une joie extatique et décomplexée. Comme son écriture en quelque sorte. Et bon sang, lire des lignes vivantes et furieuses, hantées et sans chichi, qu'est ce que ça fait du bien ! 


mercredi 7 septembre 2016

L'inattendu heureux

Tous les parents d'enfants scolarisés savent que le début du mois de Septembre rime avec "Activité extra scolaire". Après les baignades et les séances de plage ou de balade en montagne estivales, il est temps de se réinscrire au sport, à la musique, à la peinture... et pas à l'écriture parce que ça ne s'apprend pas. En tous cas en France. 

Le week-end dernier j'ai donc accompagné mes enfants au traditionnel forum des associations, haut lieu de l'activité qui agite villes et campagnes en cette époque de l'année. J'y allais donc en mode touriste, inscrivant l'une au tennis, l'autre au break dance (pour un père qui écoute du métal, ça fait mal :)) et là, je suis tombé sur un stand de vente de livres d'occasion... dont les ventes seront reversées au profit du Téléthon. Prix unique : 50 centimes le bouquin, pas de quoi hésiter, avec 2 romans écrits en 2004 : 
* Waiting Period : il s'agit du dernier roman d'Hubert Selby écrit juste avant sa mort. L'occasion de relire du Selby, le mythique auteur de "Last exit to Brooklyn" et de "Le démon". Auteur sulfureux à souhait, comme diraient les branleurs des journaux de bobos. A noter : cette édition Flammarion bénéficie d'une traduction de Claro, ce qui ne gâche rien. 
* L'évangile de Jimmy : Dans un tout autre esprit, l'un des nombreux romans de Didier Van Cauwelaert (27 bouquins entre 1982 et 2016 l'air de rien) dont je ne suis ni un détracteur ni un fan. Mais le pitch m'a intrigué : « Je m’appelle Jimmy, j’ai 32 ans et je répare les piscines dans le Connecticut. Trois envoyés de la Maison-Blanche viennent de m’annoncer que je suis le clone du Christ »