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dimanche 19 mai 2024

Orwell avant 1984

Si vous cherchez un livre à offrir à quelqu’un qui se préoccupe encore de la liberté d’expression – j’entends la liberté totale d’expression, pas celle que travestissent les adeptes de la pensée unique – ne cherchez plus. La réponse se trouve dans ce petit fascicule de 42 pages écrit en 1946 par un George Orwell qui n’avait pas encore publié son célèbre 1984. 
 
Et pour ceux qui préfèrent la version courte, je divulgâche le propos : oui nous sommes bien dans une société totalitaire dans laquelle la littérature est en train de mourir, victime de l’esprit tyrannique de ceux qui cherchent à éteindre tout discours et à imposer une seule opinion au détriment de toutes les autres. Je vous laisse regarder autour de vous, les exemples abondent en 2024. 
 
Orwell y décrit également avec soixante-dix ans d’avance les ravages de l’intelligence artificielle qui rédige des articles et des livres, des adeptes de la cancel culture qui réécrivent les livres anciens et autres joyeusetés. C’est édifiant de clairvoyance et d’intelligence. Ça ne plaira pas aux Inrocks et à tous les vendus du politiquement correct façon vive la flamme olympique / je-suis-charlie et autres conneries totalitaires du même tonneau. Et ce n’est pas là la seule qualité de ce livre.

George Orwell – Comment meurt la littérature, éditions Sillages. 5,50 euros.

lundi 19 décembre 2022

Thomas Wolfe, géant méconnu

Bien avant les jérémiades des auteurs contemporains français qui se répandent dans des récits de l’auto-fiction confondants de bêtise, de nombrilisme et d’atteinte à la littérature, sous la bénédiction des journaux branchés et collabos dont les chroniqueurs sous valium vantent les mérites, de l’autre côté de l’Atlantique, encore une fois, l’Amérique nous donnait une leçon. Nous sommes à la fin des années 20, juste avant la terrible année du krach boursier qui allait précipiter l’économie du monde dans le chaos, quelques années avant l’année 1933 dont John Fante, en son temps, allait donner sa vision littéraire dans un toujours très bon roman éponyme (1933 was a bad year) – oui je sais, je déconne complet dès qu’il s’agit de Fante, je n’ai plus de libre arbitre. Mais il y a des auteurs à qui je passe tout : Fante, Harrison, et maintenant Wolfe. 

Or donc, dans les bureaux des éditions Scribner, l’éditeur Maxwell Perkins qui allait rester dans les annales pour avoir contribué à la découverte d’Hemingway et de Fitzgerald, se penche sur le manuscrit tentaculaire d’un inconnu originaire de Caroline, un certain Thomas Wolfe, géant par la taille et par le talent – mais cela, il ne le sait pas encore notre bon vieux éditeur. Perkins découvre le manuscrit torrentiel de « Look Homeward, Angel », premier volet de ce qui n’est pas encore un cycle autobiographique romancé de quatre volumes que Thomas Wolfe, titan de la littérature américaine, aura le temps d’écrire avant de mourir prématurément. Mais cela non plus, Perkins ne le sait pas encore. Ce que l’éditeur sait, en revanche, c’est qu’il tient dans les mains un manuscrit qui possède quelque chose de plus que les autres, quelque chose de différent. Les autres maisons d’édition de New-York n’en ont pas voulu mais Perkins va accepter d’éditer ce roman fleuve malgré les centaines de pages en trop, les paragraphes agités et sauvages comme des cours d’eau qu’aucun barrage ne peut retenir. Parce qu’il est comme ça Wolfe, un hyper actif de l’écriture, un fou littéraire comme il en nait trop peu ou comme il nous en arrive trop peu, la faute aux Fourches Caudines du marché de l’édition, formaté, petit esprit, rabougri sur ses convictions, refusant la folie sauf quand elle est vulgaire ou politisée. 

Wolfe porte bien son nom. C’est un être solitaire dont le hurlement retentit dans la nuit depuis 1929. Bientôt un siècle que Scribner a publié « Look Homeward, Angel » et pourtant son auteur reste inconnu de la plupart des lecteurs du monde qui, en revanche, sont abreuvés d’écrivaillons minables et arides comme des déserts mazoutés. Au moment où on honore du prix Nobel de littérature une représentante de l’auto-fiction dans ce que ce genre a de plus mauvais, de plus anti-littéraire et de plus sec, il est bon de se rappeler que Wolfe, en son temps, donnait au récit autobiographique ses lettres de noblesse. Voilà que de l’autre côté de l’océan, à côté de Melville et de Faulkner qui publie en cette même année 1929 « le bruit et la fureur », une autre étoile dingue et folle illumine le ciel de la littérature américaine.
Thomas Wolfe écrit comme Motorhead jouait du rock and roll : fort, très fort. Et Wolfe, comme Lemmy, était un punk sans école, avant-gardiste et dément. Un punk avant même la création du mot, avant même la conception du genre. Malgré ses défauts, ses dialogues parfois à peine passables, ses exclamations sentimentales parfois niaises, Wolfe est un auteur de l’excès et ses phrases possèdent ce que des milliers d’écrivaillons minables ne parviendront jamais à produire : des tripes et du volume, du charisme et de la personnalité et cette musique qui nous charme l'oeil, voire l'oreille pour peu qu'on les lise à haute voix. Peu importe ce que Wolfe nous raconte dans les aventures de la famille Gant, ses mots nous touchent dans ce que nous avons de plus intime et de plus profond, il plonge sa rame dans le lac de nos tripes et il nous attrape pour nous embarquer avec lui. Peu importe l’épaisseur de l’ouvrage (la version poche éditée dans les années 1980 tutoie les mille pages), les phrases coulent comme une musique familière qui nous rappelle la fragilité et le miracle de la langue, celle que parlent les grands noms de la littérature, celle qui nous émeut et nous transporte, celle qui nous fait nous sentir vivant et nous donne envie de pousser la porte d’une librairie en espérant trouver un autre miracle. Cela tombe bien puisqu’en janvier 2023, va paraitre aux éditions Bartillat une nouvelle édition de « Of time and the river » le deuxième roman de Wolfe publié en 1935 et dont la dernière adaptation française date de 1984… Achat obligatoire pour soutenir l'initiative et lecture obligatoire pour lire de la bonne et véritable littérature. Nous en avons plus que jamais besoin en ces temps d'obscurantisme pédant où n'importe quel crétin analphabète et déraciné peut vendre sa dysenterie textuelle aux maisons de la rive gauche qui s'en feront des gorges chaudes, relayées par d'autres sombres ayatollah du mauvais goût sévissant dans les pages littéraires des Inrocks ou de Télérama. Fuck the System, lisez Wolfe ! 

jeudi 8 octobre 2020

Avis sur Buveurs de vent de Franck Bouysse

Quatrième de couv. : "Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien.

Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette.

Matthieu, qui entend penser les arbres.

Puis Mabel, à la beauté sauvage.

Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs.

Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid…"

Lorsque l’été plie bagage, emportant sable chaud et soleil implacable dans le coffre de son cabriolet rutilant 6 cylindres rageur à souhait, et que les bafouilleurs de vide emplissent leurs quotidiens scabreux de papiers vulgaires rappelant l’imminence de la rentrée littéraire, ma réaction primale (la seule authentique donc) est de m’accrocher au mur le plus proche et à paraphraser Gandalf dans cette scène du Seigneur des Anneaux où le magicien protège les arrières de la Communauté face à un dragon drôlement remonté : « Fuyez, pauvres fous ! » La suite est un peu tragique mais il s’agit d’un film, hollywoodien de surcroît, alors rien ne l’est jamais vraiment, tragique.

2020, année de pandémie ou non, nul n’échappe au bourdonnement sourd du bulldozer infâme que médias dominants, censeurs approuvés et critiques vendus aux gardiens du temple décati d’une certaine idée de la France qui a plus de plomb dans l’aile qu’une grive lâchée devant une armée de chasseurs armés de calibres rutilants dans une cage d’ascenseur, ont lancé une fois de plus sur les grands boulevards médiatiques : la rentrée littéraire.  Avec son rayon de stars autoproclamées, de têtes de gondoles qui font les beaux jours d’éditeurs aux bénéfices replets et l’armée zapatiste des écrivains nationaux qui défilent chaque année entre septembre et Toussaint sur toutes les chaines de télévision, sur toutes les stations de radio pour venir y vendre leur soupe immonde, affligeante de nullité et interchangeable. Car c’est après le départ des derniers plagistes et quand les écoliers doivent reprendre le chemin de leur fastidieux apprentissage à l’école de la République que l’écrivain français vient jouer des claquettes devant un par terre de spécialistes du néant lancés dans un concours de louanges achetées à crédit et qui résonnent aussi sincèrement que ces rires pré-enregistrés dans les sitcoms à petit budget diffusés entre deux plages publicitaires. Vous les connaissez bien, ce sont toujours les mêmes, années après années, passant d’un écran à un micro comme en d’autres lieux certaines femmes court vêtues passent d’un trottoir à l’autre. Mais tout le monde n’a pas la chance de compter sur un souteneur ayant pignon sur rue dans les beaux quartiers autour du Boulevard Saint-Germain… Alors chacun défile, aiguillonné par le rappel des chroniqueurs collaborateurs des prochaines éditions de plusieurs prix littéraires,  cette abjecte escroquerie très française, ce royaume des hypocrisies les plus basses, ce théâtre des mesquineries les plus débridées.

Parfois, néanmoins, surgit un éclair dans la grisaille assommante dans lequel est plongé le milieu littéraire français en état de mort cérébrale depuis un moment déjà. Sur le charnier géant que constitue la rentrée littéraire, il arrive qu’une plante séduisante parvienne à pousser et que son autrice ou son auteur se glisse entre les mailles du filet de plus en plus ténu de la médiocrité érigée en vertu cardinale. Cette année, l’exception se nomme « Buveurs de vent » de Franck Bouysse. Pour son écriture ambitieuse qui nous rappelle qu’en France il existe encore au moins une personne qui sait inventer un monde, des personnages, une ambiance, le tout servi par une écriture appliquée, travaillée, au cours de chapitres courts, intenses, puissants, il faut lire ce bouquin. Outre le fait d’être bon, celui-ci nous signale que la France n’est donc pas encore totalement vendue aux escrocs de l’autofiction nombriliste et mal écrite, aux tacherons dépourvus d’idée et de style (sans savoir lequel des deux leur fait le plus défaut dans cet océan de néant) qui se succèdent sur les mêmes plateaux de télévision et les mêmes émissions de radio. Il existe en France de véritables écrivains qui savent polir des phrases, s’attacher à la forme et au fond, ce qui nous change de la majorité des autres n’ayant de prise ni sur l’un ni sur l’autre. Franck Bouysse vous offre un roman qui ne sent ni le réchauffé ni le déjà vu, écrit avec classe et qui mérite la plus grande attention de la part de ceux qui se targuent d’aimer la littérature. Je vous laisse le soin d’aller lire le résumé du bouquin, ce n’est pas l’objet de cet avis. En revanche je signale que « Buveurs de vent » est le meilleur bouquin français que j’ai pu lire depuis des années. 

Merci Franck Bouysse de nous faire oublier la cohorte des innombrables smicards du style, des légions de SDF du talent. Tous ces autres pour lesquels il suffit d’écouter la radio, de lire les chroniques confondantes de vide de critiques bouffis de suffisance et de bêtise dans les journaux les plus célèbres pour obtenir la liste des nanars les plus affligeants de la rentrée. Après tout ce n’est pas très compliqué, ce sont les mêmes noms qui reviennent chaque fois… Pour ceux-ci, il faudrait pouvoir faire coïncider la rentrée littéraire avec la Toussaint, le grès des cimetières, les bourrasques qui soufflent du nord et les chrysanthèmes s’accordent bien avec ce qu’on y trouve : du néant mortifère, du vide, des chiures de pigeons souffreteux, mais absolument pas de littérature.

mercredi 19 février 2020

Lecture : Gérard Oberlé - Heptaméron avec chardonnay

Ami de Jim Harrison, amateur de fous littéraires, bibliophile averti, expert près la cour d’appel, amateur de bonne chère et de bons crus, vice consul de Patagonie, Gérard Oberlé se rend aussi (et donc ?) responsable d’écrire des livres. Publié en 2019 chez Grasset, Heptaméron avec chardonnay est un recueil truculent et enthousiaste de sept nouvelles qui partagent un point commun : le chardonnay. On aurait pu trouver titre moins en raccord avec le propos... Chassignet, le personnage récurrent des romans d’Oberlé effectue son retour dans ce recueil. Nul besoin toutefois d’être un érudit en bouquin du vice consul de Patagonie pour apprécier ce personnage ainsi que les situations le mettant en scène. 
Des histoires qui mêlent des ambiances et des personnages de la campagne bourguignonne ou franc-comtoise n’oubliant jamais l’alpha et l’oméga de l’auteur : les livres et le vin. On ressort de cette lecture comme après un agréable repas agrémenté de bons cépages servis à température idoine et dégustés en bonne compagnie. J’y ai même retrouvé une histoire de vengeance de chef amérindien et d’oiseau dont il fait son allié qui bien sûr ne peut qu’évoquer l’univers de l’immense Jim Harrison. Il y a pire comme amitié littéraire. 

Et pour le plaisir de l’écoute, le rappel de l’émission « La grande librairie » consacrée à ce livre en 2019. 

Extrait:
"Monsieur Galmiche était une très vilaine bête que j’ai un peu fréquentée ces dernières années. J’avais reçu, il y a trois ou quatre ans, une lettre brève et sans gêne signée Professeur Justin Galmiche : « Monsieur, je viens d’apprendre que vous possédez un exemplaire duRecueil des Ordonnances de la Franche-Comté de Jean Petremand publié à Dole en 1619. Je vous serais reconnaissant de le mettre à ma disposition pour quelques mois. Cet ouvrage renferme des informations dont j’ai besoin pour compléter un travail en cours. Cordialement. »
J’allais répondre du tac au tac que je n’étais pas une bibliothèque de prêt, mais l’aplomb du bonhomme avait éveillé ma curiosité. Le mandement portait l’adresse d’un lieu-dit perdu dans les collines surplombant Saint-Honoré-les-Bains, une adresse insolite pour un spécialiste de régionalisme franc-comtois. J’ai répondu avec la plus jésuitique déférence que j’étais très heureux d’obliger un chercheur et qu’il pouvait prendre le livre chez moi à sa convenance. 
Trois jours plus tard, j’ai reçu un nouveau billet, tout aussi laconique et comminatoire : « Je vous remercie, monsieur, mais je m’absente rarement. Veuillez, s’il vous plaît, déposer l’ouvrage à mon domicile. Cordialement, Professeur Justin Galmiche. » J’ai apprécié le s’il vous plaît. J’étais impatient de voir à quoi ressemblait l’olibrius. Dans la semaine j’ai piqué un galop en direction de Saint-Honoré et des premiers reliefs du Morvan. Après m’être fourvoyé sur des petites routes mal signalisées, j’ai fini par atteindre la tanière du despotique sieur Galmiche. C’était une grande et coquette bâtisse bourgeoise en brique claire avec des pierres angulaires apparentes, le genre de nid douillet que les marchands de biens appellent maison de maître. Des curistes aisés et des médecins de l’établissement thermal se sont payé des manoirs de ce style sous le Second Empire, après que les sources de Saint-Honoré furent déclarées d’utilité publique. Enfouie dans une clôture très compacte de thuyas, de lauriers et de troènes, une ancienne grille en fer forgé indique l’entrée. Sur un des piliers, une plaque de cuivre étincelante annonce « Galmiche et sonnez s.v.p.» "

mardi 28 janvier 2020

Lecture : William Carlos Williams - Paterson

William Carlos Williams (1883-1963) fut diplômé de médecine de l’université de Pennsylvanie en 1906, puis vint en Europe y apprendre la pédiatrie à l’université de Leipzig. Ensuite il pratiqua la médecine durant quarante années dans son village du New Jersey. L’histoire pourrait s’arrêter là et si tel était le cas, personne ne parlerait plus de cet homme mort depuis soixante ans. Sauf que William Carlos Williams pratiqua en parallèle de son activité principale de médecin une intense carrière littéraire qui le vit toucher à la poésie, au journalisme, à la fiction et à l’essai.

Rompant avec ses contemporains succombant aux délices de la vieille Europe, marquant sa différence avec Ezra Pound et T.S. Eliot, Williams va tracer sa propre route qui est avant tout celle d’un homme à la recherche de ses racines. Né d’un père anglais et d’une mère portoricaine, il ne se sent pas américain dans l’âme. Est-ce ce besoin d’origines qui va le pousser à décomposer la poésie au point de la moderniser à lui seul ? Bousculant les habitudes de l’époque, il agrémente ses poèmes d’éléments du concret et ose de nouvelles métriques poétiques. L’expérimentation se faisant chez lui habitude et sacerdoce, il fonde le mouvement objectiviste. Chantre de la poésie contemporaine, il va devenir une influence revendiquée pour de nombreux auteurs de la génération suivante (dont Allen Gisberg et Gary Snyder).
Paterson, New Jersey
« Paterson » est le nom de la ville de sa région de naissance qui sera également celle de sa mort. C'est également le titre de ce qui est pour de nombreux critiques, de son œuvre phare, publiée en cinq parties entre 1946 et 1958. Traduite en France en 1981, épuisée, il faut attendre 2005 pour que les éditions José Corti la rééditent.
Il s’agit d’un très long poème qui s’étire géographiquement des Chutes du Passaic, près de Paterson, jusqu’à New York. Composé de multiples parties où les passages en vers et en prose sont enchâssés dans une sorte de montage, ce poème alterne donc la versification (scènes urbaines) et la prose (articles, extraits de journaux ou de notes, correspondance). Forme inédite de la poésie, cette façon qu’ont les deux composantes de se répondre apporte un ton résolument moderne pour lire des lignes qui ont pourtant été rédigées dans l’après-guerre. L’objectivisme de Williams prend tout son sens dans ces vers. Lu en une seule traite, le recueil souffre parfois d’impressions de redites et de longueurs qui nuisent à la qualité subjective ressentie. C’est de mon point de vue une lecture qui doit se faire en plusieurs fois, entrecoupée d’autres ouvrages, pour mesurer toute la richesse stylistique et formelle que Williams y déploie.
On devine que l’entreprise de traduction française menée par Yves di Manno en 1981 (et qui a été revue pour cette réédition) n’a surement pas été de tout repos.

Extraits

"Car il existe un vent ou l'esprit d'un vent
dans chaque livre qui renvoie l'écho de la vie
jusqu'ici, un grand vent qui emplit les conduits
auriculaires jusqu'à ce que nous croyions entendre un vent
réel 

entraîner notre esprit."
(...) 
"Le monde est le lieu d'élection du poème.
Quand le soleil se lève, il se lève dans le poème
et quand il se couche l'obscurité descend
et le poème s'assombrit, 

on allume les lampes, les chats rôdent et les hommes
lisent, lisent - ou marmonnent, contemplent
ce que révèlent les lumières minuscules ou ce
ce qu'elles cachent ou ce que leurs mains cherchent 
dans le noir. "

William Carlos Williams – Paterson 
(José Corti, trad. Y.di Manno)

samedi 17 août 2019

Lecture : Paul-Bernard Marocchini - La fuite

Des premiers romans, il en tombe chaque année un peu partout sur les étals des librairies, le plus souvent destinés à s'étouffer dans l'oubli puis à rejoindre le pilon. 
Quelques rares bouquins soutenus par des journalistes au mieux fatigués, au pire collaborateurs, sortent du lot et s'attirent des louanges injustement méritées dans les articles interchangeables de quelques journaux de connivence. Et je sais de quoi je parle, je suis abonné à l'un des plus célèbres d'entre eux. 

Il y a trop de romans. Trop de premiers romans. Trop de seconds romans. Trop de troisièmes romans... Trop de romans, trop de livres, trop de stock trop d'invendus, trop de rien. En tant qu'auteur j'ai la décence de ne pas emmerder les éditeurs avec mes élucubrations et de les réserver à un cercle très restreint de lecteurs proches, suffisamment patients et magnanimes pour me lire.  

Toutefois on trouve parfois des bouquins qui vous parlent, qui vous évoquent quelque chose et que l'on n'oublie pas à peine leur lecture achevée. Il n'est heureusement pas nécessaire que le bouquin soit un chef d'oeuvre. Même pas un très bon livre, même pas un bon roman. Parfois c'est un bouquin maladroit, déséquilibré, qui souffre d'une multitude de défauts qui l'écartent des canons recherchés par la presse spécialisée grand public à la recherche de produits formatés. 
"La fuite" est un premier roman. Celui de Paul-Bernard Marocchini, édité chez Buchet-Chastel en 2017. C'est un premier roman avec les écueils d'un premier roman, un peu de maladresse, une structure pas toujours maitrisée, un début raté... Oui mais c'est un bouquin qui m'a emporté et qui m'a fait me déconnecter de la réalité une paire d'heures. Parce qu'il est profond et écrit dans un style poétique et personnel. Alors oui ça rappelle quelques références d'une certaine catégories d'auteurs - américains principalement - que j'aime et qui sont souvent et injustement regroupés sous la bannière "nature writing" que brandissent les professionnels du livre avides de tout ranger dans des boites. 

Ce qu'en dit l'éditeur : "Prisonnier d’une société qu’il méprise, un homme décide de partir à la rencontre de son animalité profonde. Perdu en plein bois, vivant de ses chasses avec, pour seule compagnie, son chien Lione, le narrateur va se détacher de toute notion de réalité et vivre de ses rêves. Une errance onirique qui lentement bascule..."

Alors oui, il y a un peu de David Vann dans ces pages, peut-être un peu de Thoreau aussi, et les alternances de descriptions et de réflexions qui rappellent McGuane en moins puissant. Ambitieux comme références ? Peut-être. Mais c'est un chouette bouquin, un premier roman qui n'est pas exempt de défauts mais qui a une voix, une personnalité. Ce qui à l'heure de l'uniformisation à outrance fait un bien fou par où ça passe.
Et puis il y a ce style, cette voix pleine de poésie, crépusculaire, frénétique par moments et qui tient le livre, qui le porte. De la vie dans les lignes. C'est ça que je demande à la littérature. Pas de chercher à faire du beau, mais à être beau même dans le noir. 

Extrait
Les crêtes dominaient, hautes et provocantes, verrouillant à merveille l’enceinte des collines. Le ciel s’obstinait à sombrer calmement derrière d’étranges silhouettes. Puis arrivait cet instant bref où l’azur vire au pourpre et vient épouser les cimes assombries. Soudain tout se figeait et, encerclé par une foule silencieuse, je n’étais plus seul. Les arbres ! Immobiles et noirs. Leur ligne de front se découpait tristement sur un dernier fond bleu. Droits et impassibles, ils semblaient m’épier, aux aguets comme prêts à lancer l’assaut. « Ils attendent la nuit ! » me disais-je souvent.


Paul-Bernard Marocchini - La fuite (Buchet-Chastel)160 pages

jeudi 1 août 2019

L'art de... s'emmerder

"L'art français de la guerre".
Je le trouve pas mal ce titre. Mais un bouquin ne se réduit pas à son titre. Enfin pas toujours. Des fois, peut-être vaudrait-il mieux, et parfois il est heureux que non.

Alexis Jenni a écrit un premier roman qui a remporté le Goncourt en 2011. En règle générale les rentrées littéraires et tout ce qui va avec (les prix littéraires notamment) ont le chic, au moins de me laisser indifférent, au pire de m'emmerder prodigieusement. Il ne s'agit pas souvent de littérature mais plutôt de snobisme, de  petits arrangements entre amis, de gros sous, avec le cortège de flatteurs et de profiteurs qui vont avec... Il s'agit un peu de tout ce qui rend notre monde glauque et sinistre, et donc il ne s'agit pas de littérature. 

"L'art français de la guerre" est un projet ambitieux qui couvre 50 ans de guerre de l'armée française (2ème guerre, Indochine, Algérie). L'analyse à posteriori, les thèses personnelles de l'auteur ainsi que ses opinions, le récit de l'horreur (truisme) se mélangent au roman en s'intercalant entre des parties justement nommées "roman" (au cas où on ne le comprendrait pas). 
Que dire ? 
Je ne vous parlerai pas très longtemps de ce bouquin.
Parce que je n'ai même pas eu la force d'en atteindre le premier quart.

C'est bien écrit ? Oui, d'accord, Alexis Jenni sait écrire. Oui d'accord il a des choses à dire. 
C'est brillant ? C'est ambitieux et on ne peut pas taxer l'auteur de médiocrité. Le vocabulaire est d'une grande richesse.  
Mais c'est chiant. C'est répétitif. C'est long. C'est lourd. 
C'est puissant ? Oui, il y a des passages remarquables de style. Et d'autres passages franchement pénibles, du radotage sans intérêt. 
Mais c'est lourd. Je l'ai déjà signalé mais je le dis à nouveau. Car c'est TRES lourd. Et que c'est beaucoup de théorie pour peu de matière vivante. 

De la viande... Stop ! Aller à l'os. On en est loin. Et ça ne m'émeut pas. Moi quand je me fais chier en lisant, je deviens triste.
Alors je vais le ranger ce bouquin, après avoir échoué à atteindre le premier quart de ses plus de 650 pages. Parce que quand on se répète à écrire un bouquin de 650 pages qui aurait pu n'en faire que 300 meilleures, on propose un plat indigeste à ses convives. Et que pour un lecteur, devoir lire ça, c'est comme de baiser pendant trente minutes sans rien ressentir et d'être obligé se retirer de sa partenaire sans être parvenu à jouir. 

lundi 6 mai 2019

Lecture : Jean-Louis Fournier - Veuf

Si Jean-Louis Fournier s'est fait connaître du très grand public avec "Où on va papa" publié en 2008, bien avant, il avait mis son talent de réalisateur au service d'un certain Pierre Desproges. Touche à tout talentueux, Fournier met une grande énergie dans ses livres, autant dans le fond que dans le rythme de publication (10 parutions entre 2010 et 2018). 

"Veuf" est un récit autobiographique publié en 2011. Je n'aime pas les récits autobiographiques. Mais j'ai énormément apprécié celui-ci. "Veuf" évoque le souvenir et la douleur de la perte de l'être aimée. Je rechigne à lire les livres qui parlent d'un être aimé. Mais j'ai dévoré celui-ci. Certains auteurs ont un talent pour parler de choses tristes sans verser dans le larmoyant, de choses graves sans tomber dans l'apitoiement. Ils sont rares. Ce petit bouquin est une pépite qui rassemble des pensées, des idées, sans prétention mais terriblement bien dites, sur le sentiment qu'il reste après la mort de l'être aimé. 

En invoquant le passé lointain, en se souvenant de grands moments, en parlant de petits tracas du quotidien, Fournier ne glorifie rien, ni personne. Il dit juste sa douleur de devoir vivre sans celle qui a très longtemps partagé sa vie. Il ne cherche pas les effets, les grands mots, préférant les résurgences de petits détails. Et il sonne diablement juste. Avec des petits riens, avec des insignifiances bourrées de vérité, il trace des lignes belles qui honorent la mémoire d'une femme et d'un couple qui n'en est plus un. Ce n'est jamais triste mais on ne peut s'empêcher de ressentir une profonde empathie pour celui qui écrit, une grande complicité avec celui qui reste.
Lorgnant parfois du côté de l'aphorisme, cet enchaînement de pensées, d'idées, de souvenirs constitue un ensemble où presque rien n'est à jeter; malgré parfois quelques répétitions. Et qui a touché l'amateur de Brautigan que je suis pour certaines formules qui m'ont rappelé les images poétiques et vibrantes de l'auteur américain. 

Extrait
"Quand je regarde tes petits chapeaux, je pense avec une infinie tristesse à ton cerveau, tombé en panne sèche, de sang.
Il est éteint définitivement.
Tu ne penseras plus jamais à moi.
J'ai regardé à l'intérieur des chapeaux s'il ne restait pas une petite pensée pour moi."



jeudi 18 avril 2019

Lecture : Emily Fridlund - Une histoire des loups

Ce bouquin publié aux éditions Gallmeister constitue une preuve de plus que la présence d'un bandeau publicitaire sur un livre relève le plus souvent de la publicité mensongère. Ce n'est pas nouveau, j'aime les éditions "à la patte de loup" ; autant pour le genre des bouquins qu'on y trouve (littérature contemporaine américaine, noire ou naturaliste) que pour la maquette de la collection de poche Totem. Même si, c'est vrai je préférais l'ancienne maquette qui présentait une unité graphique  à la fois plus franche et plus originale avec ses couvertures blanches; et aussi qui utilisait un corps plus lisible à l'intérieur des pages. 
Je m'égare - de Brest. 

Emily Fridlund signe avec "Une histoire des loups" un premier roman qui met en scène une famille étrange vivant près d'un lac et qu'observe depuis l'autre rive, à la jumelle, Madeline. 
Très vite on comprend qu'un problème grave va survenir, sans savoir qui il va toucher, et comment. Assez tôt dans l'histoire on apprend que  plus tard, Madeline va être entendue par des enquêteurs. Tout l'enjeu du bouquin tient donc dans la découverte de la nature du drame qui va se jouer sous les yeux du lecteur. Alors oui, c'est vrai, l'attention de ce dernier est captée de manière efficace. Mais j'ai trouvé que le bouquin patinait dans la marmelade et peinait à décoller. On est loin de l'ambiance envoûtante vantée par le bandeau rouge apposé sur le livre pour faire vendre. Le fil narratif se décompose très vite, élimé par les allers retours maladroits entre présent (un drame a eu lieu) et le passé (un drame va se produire).
Reste l'univers, ce coin paumé dans la ruralité du Minnesota, et quelques personnages qui sont réussis. Alors oui ça ne fait pas tout mais pour un premier roman, c'est déjà pas si mal... 

Extrait : 

Emily Fridlund - Une histoire des loups (Gallmeister) 304 pages, 9.4 €

lundi 15 avril 2019

Lecture : Aleksandra Lun - Les palimpsestes

Parfois on choisit de lire certains bouquins pour des raisons pas très naturelles. En ce qui concerne ce petit bouquin iconoclaste, c'est lors d'un de mes footings au cours desquels j'écoute toujours un podcast d'émissions littéraires, que j'ai décidé de tenter le coup. Bon alors c'est vrai, "tenter le coup" de lire un bouquin, ce n'est pas un coup de poker qui engage sa vie ou sa fortune. 

"Les palimpsestes" c'est un ovni littéraire, un bouquin sans étiquette, inclassable et qui s'éparpille dans toutes les directions. C'est l'histoire d'un vétérinaire, écrivain raté par ailleurs, qui se retrouve interné dans un hôpital psychiatrique de Liège. Au cours de cet enfermement, le personnage se pose des questions sur sa condition d'écrivain raté, sa condition de vétérinaire, la persistance de la ville de Liège dans le temps... Et surtout il va rencontrer des tas de personnages connus et réels de la littérature mondiale. L'occasion pour l'autrice de célébrer la littérature et des auteurs tels que Nabokov, Hemingway, Ionesco... Car on sent que c'est bien là l'objectif principal d'Aleksandra Lun de ce court livre : célébrer les grands écrivains qui l'ont - on s'en doute - influencé ou du moins encouragé à se lancer elle-même dans l'écriture.

Dans les couloirs de cet hôpital psychiatrique, on croise donc pas mal de personnages célèbres qui ont tourné du chapeau. On y lit également un grand nombre d'anecdotes plus ou moins véridiques sur la vie de ces écrivains, dans un style sans complexe, jamais étouffé par l'ampleur de l'hommage qui est rendu. Car il s'agit bien de cela : c'est un bouquin hommage qui dilate les frontières de la géographie comme du récit. Et le personnage principal de cet écrivain vétérinaire est un héritier à peine masqué des mondes de Kafka. Pour écrire un tel livre, l'autrice ne pouvait pas mieux choisir comme influence. 

Extrait
"Je m'appelle Czeslaw Przesnicki, je suis un misérable immigrant d'Europe de l'Est et un écrivain raté, il y a longtemps que je n'ai plus de relations sexuelles […]. Je précise que l'État qui m'a délivré mon passeport est la Pologne, le pays des papes globe-trotteurs, du froid et des héros de guerre musclés parmi lesquels, toute hypocrisie mise à part, je ne me compte pas. J'ai le corps flasque et le cheveu rare, je suis d'un naturel soumis et, dans son ensemble, ma personne pusillanime est loin d'exercer une quelconque force d'attraction sur les représentants sains du sexe masculin, que ce soit en régime totalitaire ou en démocratie."

jeudi 11 avril 2019

L'extrait du... 11 Avril

Norman MacLean (USA, 1902-1990) n'a pas écrit énormément de livres. Il a avant tout été, pendant près de cinq décennies, un professeur d'université qui s'est spécialisé dans l'enseignement des poètes romantiques et de Shakespeare.
Il est connu pour être l'auteur d'une nouvelle qui a été adaptée à Hollywood sous le titre "Et au milieu coule une rivière" (Robert Redford) .
Classé - à tort, car les classements sont toujours approximatifs, incorrects et injustes - dans la catégorie des écrivains de "L'école du Montana", on le rattache à ce mouvement du Nature Writing qui fait des émules de l'autre côté de l'Atlantique depuis Henry David Thoreau. 
Durant trois étés entre 1919 et 1921, Norman MacLean alors tout jeune homme, a travaillé au service des forêts fédéral. Il en a rapporté un récit naturaliste et témoignage qui a été publié en France chez Rivages (Montana 1919). Bouquin certes parfois un peu évanescent mais qui ménage des passages très poétiques sur la puissance de la nature. Un livre qui doit, comme beaucoup d'autres, être lu au bon moment, et dont voici un extrait : 

"Quand un feu prenait de l’ampleur, ce que faisait le Service des Eaux et Forêts, c’était de recruter une centaine de cloches ramassées dans les rues de Butte ou de Spokane pour trente cents de l’heure (quarante-cinq cents pour les sous-chefs), et de les expédier jusqu’au terminus d’une ligne secondaire. A partir de là, il fallait encore qu’ils fassent à pied les cinquante ou soixante kilomètres restants pour franchir la « muraille ». Le temps qu’ils arrivent sur les lieux, le feu avait gagné l’ensemble de la carte, et il avait escaladé la cime des arbres. Tout ce qu’il y avait à dire là-dessus, c’est un aspirant garde forestier qui l’avait dit le jour de son examen, il y a bien longtemps de ça. 

Même de son temps, il est entré dans la légende. Quand on lui avait posé la question : « Quand l’incendie gagne la cime des arbres, qu’est-ce que vous faites ? », il avait répondu : « Je me mets à l’abri, et je prie le ciel pour qu’il pleuve."

mercredi 10 avril 2019

Lecture : Douglas Kennedy - L'homme qui voulait vivre sa vie

En Février, Douglas Kennedy m'ennuyait pas mal avec "La poursuite du bonheur". Je pensais même ne pas relire un de ses bouquins de si tôt. Finalement j'ai retenté ma chance le mois suivant avec "L'homme qui voulait vivre sa vie". 

Ce bouquin écrit en 1997 réussit davantage à embarquer le lecteur. L'écriture m'a paru plus fluide et l'intrigue est suffisamment prenante pour que l'on s'y intéresse dès le début. La période d'initialisation pendant laquelle l'esprit du lecteur se plonge dans l'histoire est en effet très rapide et facilite l'immersion. D'autant plus que ce personnage d'avocat richissime à la situation sociale confortable est plutôt intéressant. Tout le contraire de ce qui m'avait gêné dans la lecture de "La poursuite du bonheur", en somme. 

On sait dès le début que le personnage principal rêve d'un destin inassouvi de photographe, loin de l'ennui des plaidoiries de son métier d'avocat. Et le titre du bouquin suffit à donner des indications sur ce qu'il va arriver. Le vieux thème du personnage qui arrivé à un certain âge, se retourne sur son passé et se dit qu'il aurait peut être aimé avoir une vie différente, éculé et répandu... Pourtant Kennedy s'en sort bien. 
On se demande pendant tout le début de l'histoire quel est le climax qui va faire basculer la situation. Et une fois celui-ci arrivé, de manière peut être un peu forcée, on se demande comment les choses vont continuer pour lui. Jusqu'à l'arrivée d'un second climax qu'on n'attend pas forcément mais qui ne surprend pas non plus. Douglas Kennedy applique ici une méthode que l'on sent bien rodée et qui est enseignée dans tous les cours de creative writing aux USA... Parfois c'est efficace, comme ici. Parfois ça ne l'est pas. Et à défaut de faire un grand livre, ça fait un bon roman, et c'est déjà bien. 

Extrait
"Etonnant de constater que la vie n'est qu'une longue suite d'accumulations, la recherche permanente de moyens de combler l'espace, d'occuper le temps. Tout cela au nom du confort matériel, certes, mais surtout pour ne pas avoir à reconnaître qu'on ne fait que passer sur cette terre, qu'on la quittera bientôt sans autres biens que les habits dont sera revêtu notre cadavre. Amasser dans la seule intention de tromper le sort commun qu'est l'engloutissement à venir dans l'inconnu, de s'inventer un semblant de permanence, de croire à la solidité de ce que l'on a bâti."

Douglas Kennedy - L'homme qui voulait vivre sa vie (Pocket)

mardi 9 avril 2019

Lecture : David Foenkinos - Le mystère Henri Pick

Avant d'être un film, "Le mystère Henri Pick" fut un bouquin. C'est drôle. Je ne me tiens absolument pas au courant des sorties cinéma mais voilà un deuxième bouquin que je lis au moment même où une adaptation sort sur grand écran. Bref, il faut, semble t-il, croire en la patience des éléphants... 
En 2016, David Foenkinos publie ce roman qu'en temps normal je n'aurais peut être jamais lu. Car même si nous sommes nés la même année, Foenkinos et moi, je n'ai encore rien lu de cet homme-là. Sauf que, voilà : 
a) j'ai trouvé ce bouquin dans la bibliothèque de ma mère la dernière fois que je lui ai rendue visite.
b) le début de ce bouquin fait référence au projet de bibliothèque des manuscrits refusés tel que l'avait imaginé Richard Brautigan, un de mes auteurs totems. 
Or donc, l'addition de a) et de b) m'a conduit à emprunter ce livre et à l'ajouter à ma pile de lectures.

Reprenant l'idée de cette bibliothèque des manuscrits oubliés transposée à la Bretagne, Foenkinos imagine une intrigue autour d'un auteur mystérieux dont un éditeur retrouve un manuscrit inédit - forcément magnifique - et qui le publie - forcément avec succès. 
L'idée de base était belle. L'intention louable. Mais hélas le bouquin, pas désagréable au demeurant, rate la cible que j'en attendais. Je n'ai trouvé qu'une galerie de personnages plutôt fades placés dans une succession de situations classiques et sans grande surprise... Avec en prime quelques passages franchement mous, ennuyeux et écrits dans une totale absence de style. Là où j'espérais un bouquin décalé à la tendresse et à l'humour à cheval entre deux mondes, à la Brautigan quoi. Heureusement les chapitres courts permettent de continuer la lecture sans descendre avant la fin du trajet. Mais on ne peut s'empêcher d'être déçu à l'arrivée de la dernière page, comme on le serait devant un soufflé trop vite retombé, une promesse jamais honorée. Et quelques jours après la fin de cette lecture, j'ai racheté trois bouquins de Brautigan de la collection Titres chez Bourgois. Parce qu'on y revient toujours.  

Extrait
"Au bout d'un moment, elle pensa que ce serait une façon de le faire revivre. C'était finalement la seule idée qui comptait. On parlerait de lui, et il serait vivant à nouveau. C'est le privilège des artistes, entraver la mort en laissant des œuvres. 
(...)
C'est le privilège des artistes, entraver la mort en laissant des œuvres. Et si ce n'était que le début? Avait-il semé dans sa vie d'autres actes que l'on découvrirait plus tard. Il était peut-être de ces hommes qui prennent toute leur dimension dans l'absence."

mercredi 3 avril 2019

Lecture : Stephen King - Simetierre

Ce roman publié en 1983 aux USA sous le titre Pet Sematary et paru en France deux ans plus tard sous le titre "Simetierre" fait partie des quelques titres qui reviennent le plus souvent lorsqu'on demande aux (nombreux) amateurs de donner leurs cinq bouquins favoris du maître de la littérature d'horreur. 
Autant le concéder sans attendre, je ne suis pas un amateur de Stephen King, ni même de la littérature d'horreur. Je pense qu'il me faudrait plusieurs vies pour lire autant de bouquins de ce genre que ce que j'ai pu lire de littérature de Science Fiction entre la fin du collège et l'obtention du baccalauréat (et que depuis, je n'arrive plus à lire, mais ceci est un autre débat).
Je ne classe pas Stephen King dans mon panthéon des écrivains donc, mais je ne crache pas, à l'occasion, sur un bouquin "qui fait peur" et quitte à faire, autant voir le patron direct. Car après tout, si un martien débarquait sur Terre et me demandait à écouter du rock, je lui filerai direct l'album "Highway to Hell" d'AC/DC. Pourquoi s'emmerder avec des seconds couteaux ?

Simetierre, c'est l'histoire d'un cimetière indien dans une petite ville où on raconte qu'il se passe des choses bizarres d'animaux revenus d'entre les morts. Bref, c'est du classique, c'est du Stephen King avec tous les ingrédients habituels : la campagne américaine, ni très étrangère ni très familière, les voisins dont on ne sait pas s'ils sont dignes de confiance ou des pervers psychopathes, les familles dont on sait qu'elles vont être frappées par le malheur, les personnages auxquels on s'attache avant que ça bascule... Les recettes habituelles mais qui fonctionnent toujours. Lire pour la première fois un bouquin de Stephen King, c'est justement un peu comme écouter un album d'AC/DC pour la première fois : on sait toujours à peu près ce qu'on va trouver et on en a toujours pour son argent. Malgré les petits écueils qui vont avec : le trait forcé, les longueurs et les redites lourdingues, les ficelles un peu grosses. Mais au final, on est absorbé par la lecture, on tourne les pages et on passe un bon moment. Parce que King sait comment capter l'attention du lecteur, et même s'il la relâche parfois, il parvient toujours à la récupérer. Et ça, quoi qu'on en dise, c'est savoir raconter une histoire.


Extrait
- Je peux vous poser encore une dernière question ? demanda Louis
- Allez-y, dit Jud.
- Est-ce qu'on a jamais enterré un être humain là-haut ?
Jud sursauta avec tant de violence que son coude heurta le bord de la table et que les bouteilles de bière vides s'écroulèrent comme une rangée de quilles. Deux d'entre elles roulèrent au sol, et l'une des deux se brisa.
- Miséricorde ! s'écria-t-il. Qu'allez-vous chercher là, Louis ? Non ! Qui c'est qui s'en irait faire une horreur pareille ! Comment pouvez-vous seulement me poser la question ?
- Simple curiosité, dit Louis, mal à l'aise.
- Eh bien, il a des choses au sujet desquelles la curiosité est toujours malvenue, répliqua Jud.
Pour la première fois depuis qu'il le connaissait, Louis Creed lui trouva l'air vieux et décrépit, lui trouva l'air d'un homme qui sait que le bord de la tombe n'est plus qu'à quelques pas.
Un peu plus tard, chez lui, il réalisa que dans cet instant-là l'expression égarée de Jud avait trahi plus que ça.
Il avait eu l'air, aussi, d'un homme qui sait qu'il est en train de mentir.



mardi 2 avril 2019

Lecture : Emmanuel Carrère - Le Royaume

Emmanuel Carrère a choisi de ne plus publier de roman depuis 1995 et le très réussi "La classe de neige". Depuis il poursuit une oeuvre abondante et protéiforme qui démontre son aisance dans tous les genres de l'écriture. Enquêtes, articles de journaux, biographies : il est devenu un spécialiste d'une certaine littérature du vrai. Cinéphile averti, il intervient également dans le milieu du septième art, scénariste et réalisateur de plusieurs cours et longs métrages. 

Avec "Le Royaume" publié chez son éditeur historique POL en 2014 (et qui reste, à ce jour son dernier récit édité), l'auteur s'interroge sur la survivance des écrits de Paul et de Luc dans notre société actuelle. Au-delà, il se sert de ces questions pour s'interroger sur sa propre période mystique, trois années durant lesquelles il lisait les évangiles et les commentait. 

Ce qui est fort avec Emmanuel Carrère, c'est qu'il parvient à capter l'attention d'un lecteur à priori totalement étranger à un sujet et à l'entraîner dans son petit monde. Concernant les origines du christianisme, il s'attaque à un sacré sujet, énorme et intimidant à plus d'un titre. Pourtant il parvient à faire entrer son lecteur dans ce bouquin avec une facilité déconcertante. Le talent de Carrère relève de la sorcellerie : on a beau relire ses lignes, la façon qu'il a d'enchaîner les paragraphes, de présenter ses idées, d'organiser les voix intérieures (celle de l'auteur, celle de l'ancien pratiquant...) Tout parait tellement facile et évident : il en faut de la classe et du travail pour arriver à un résultat pareil. De quoi pas mal cogiter quand on se pique d'écrire soi-même...

Lorsqu'on referme ce bouquin, en ayant sauté pas mal de pages en ce qui me concerne, on ne peut qu'être admiratif devant le boulot accompli par l'auteur. 
Le problème, c'est que je suis réfractaire à tout sujet religieux. Même quand c'est fort bien écrit et que c'est intelligent sans être chiant, comme Carrère l'est ici. La dimension culturelle  - que je ne conteste nullement - de l'origine du christianisme ne suffit pas à m'intéresser. La religion reste, avec le football et l'économie, les trois sujets qui me donnent la nausée. Sachant qu'avec le sexe, il s'agit des quatre domaines qui font tourner le monde, on comprend aisément que j'appartiens à la catégorie des loosers. Et par la même occasion, à la catégorie de ceux qui n'ont pas accroché à ce livre, pourtant riche, foisonnant, intrigant, savant mais jamais didactique, bref, un bouquin qui ravira les amateurs de Carrère comme ceux qui veulent se payer un peu plus de six cents pages d'histoire et de critique personnelle sur le christianisme et la place de Luc et de Paul au XXIème siècle. 
Pour les autres, comme moi, il reste les interlignes, ces paragraphes intéressants qui se dissimulent dans les interstices, lorsque Carrère élabore des pensées qui dépassent le cadre du strict christianisme et qui les replace dans la cinématique du vivant, de l'homme. Ou lorsqu'il sort du cadre purement historique du récit pour y intercaler des réflexions sur les moments où sa vie personnelle a fait écho à un passage de l'évangile. Là, oui, c'est foutrement agréable à lire. 

Extraits
"C'est ce que je veux penser, de toutes mes forces: que l'illusion, ce n'est pas la foi, comme le croit Freud, mais ce qui fait douter d'elle, comme le savent les mystiques.
Je veux penser cela, je veux le croire, mais j'ai peur de cesser de le croire. Je me demande si vouloir tellement le croire, ce n'est pas la preuve que, déjà, on n'y croit plus.

(...)
Maintenant, ce qui fait la réussite d’un film, ce n’est pas la vraisemblance du scénario mais la force des scènes et, sur ce terrain-là, Luc est sans rival : l’auberge bondée, la crèche, le nouveau-né qu’on emmaillote et couche dans une mangeoire, les bergers des collines avoisinantes qui, prévenus par un ange, viennent en procession s’attendrir sur l’enfant… Les rois mages viennent de Matthieu, le bœuf et l’âne sont des ajouts beaucoup plus tardifs, mais tout le reste, Luc l’a inventé et, au nom de la corporation des romanciers, je dis : respect."

jeudi 21 février 2019

Lecture : Douglas Kennedy - La poursuite du bonheur

Parfois il est salutaire de lire certains livres. Pas les très bons, non, car c'est une évidence. Je parle ici des autres, les pas bons, je ne vais pas dire mauvais car on ne peut pas non plus dire de "La poursuite du bonheur" que c'est un livre raté. Il n'y a qu'à se promener sur le web pour trouver un nombre pharaonique de critiques positives et enthousiastes de lecteurs de ce bouquin de Douglas Kennedy. 
En revanche, je n'écrirai pas de critique positive. Ni même de critique, car je suis très mauvais critique, et au fond je m'en fous, car l'essentiel reste de lire. 

J'éprouve toujours du mal à laisser tomber une lecture. Je veux dire, d'accord je m'accroche c'est évident, mais je peux m'accrocher longtemps et il en faut pas mal pour me décourager. Mais là, quand au bout de 90 pages sur près de 700 je me répète pour la quinzième fois un truc du genre "oh merde, qu'est ce que c'est chiant ce bouquin!" c'est qu'il y a un problème. Parce qu'en plus de cela, ce livre n'est pas seulement chiant. Les situations sont d'une banalité confondante, les dialogues sont écrits à la truelle, trop nombreux et le lecteur est tellement tenu par la main de l'auteur que ses phalanges virent au blanc livide. Alors même si je n'aime pas faire ça, je vais arrêter les frais. 
Non, vraiment Douglas, là t'as déconné. Pour une première rencontre, tu m'as fait manger un étouffe chrétien de bas niveau. Oui d'accord je sais, y'avait peut être erreur de casting dès le début; après tout, les histoires d'amour et moi ça fait deux. Mais je m'étais dit qu'à 1 euro le livre je ne risquais rien d'essayer. Ben si, j'ai risqué. Et j'ai perdu. Alors je vais laisser ta Kate et son divorce, sa tante et son fils adoré et surtout ses aventures malheureuses avec Jack Malone comme je les ai trouvés, ou presque. Quatre vingt-dix pages, on pourra pas dire que j'aurais abusé. Toi en revanche, si. Alors salut, et sans rancune.