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mardi 27 août 2019

L'extrait du... 27 août

"Il avait dépassé de beaucoup d'âge normal de mourir pour un chien, mais il était sur le chemin de la mort depuis si longtemps qu'il s'y était perdu.

C'est ce qui arrive à bon nombre de vieilles personnes dans ce pays. Elles deviennent si vieilles et vivent si longtemps avec la mort qu'elles finissent par se perdre quand vient l'heure de mourir vraiment."

Richard Brautigan - La vengeance de la pelouse 
(10/18, traduction Marie-Christine Agosto)

mardi 9 avril 2019

Lecture : David Foenkinos - Le mystère Henri Pick

Avant d'être un film, "Le mystère Henri Pick" fut un bouquin. C'est drôle. Je ne me tiens absolument pas au courant des sorties cinéma mais voilà un deuxième bouquin que je lis au moment même où une adaptation sort sur grand écran. Bref, il faut, semble t-il, croire en la patience des éléphants... 
En 2016, David Foenkinos publie ce roman qu'en temps normal je n'aurais peut être jamais lu. Car même si nous sommes nés la même année, Foenkinos et moi, je n'ai encore rien lu de cet homme-là. Sauf que, voilà : 
a) j'ai trouvé ce bouquin dans la bibliothèque de ma mère la dernière fois que je lui ai rendue visite.
b) le début de ce bouquin fait référence au projet de bibliothèque des manuscrits refusés tel que l'avait imaginé Richard Brautigan, un de mes auteurs totems. 
Or donc, l'addition de a) et de b) m'a conduit à emprunter ce livre et à l'ajouter à ma pile de lectures.

Reprenant l'idée de cette bibliothèque des manuscrits oubliés transposée à la Bretagne, Foenkinos imagine une intrigue autour d'un auteur mystérieux dont un éditeur retrouve un manuscrit inédit - forcément magnifique - et qui le publie - forcément avec succès. 
L'idée de base était belle. L'intention louable. Mais hélas le bouquin, pas désagréable au demeurant, rate la cible que j'en attendais. Je n'ai trouvé qu'une galerie de personnages plutôt fades placés dans une succession de situations classiques et sans grande surprise... Avec en prime quelques passages franchement mous, ennuyeux et écrits dans une totale absence de style. Là où j'espérais un bouquin décalé à la tendresse et à l'humour à cheval entre deux mondes, à la Brautigan quoi. Heureusement les chapitres courts permettent de continuer la lecture sans descendre avant la fin du trajet. Mais on ne peut s'empêcher d'être déçu à l'arrivée de la dernière page, comme on le serait devant un soufflé trop vite retombé, une promesse jamais honorée. Et quelques jours après la fin de cette lecture, j'ai racheté trois bouquins de Brautigan de la collection Titres chez Bourgois. Parce qu'on y revient toujours.  

Extrait
"Au bout d'un moment, elle pensa que ce serait une façon de le faire revivre. C'était finalement la seule idée qui comptait. On parlerait de lui, et il serait vivant à nouveau. C'est le privilège des artistes, entraver la mort en laissant des œuvres. 
(...)
C'est le privilège des artistes, entraver la mort en laissant des œuvres. Et si ce n'était que le début? Avait-il semé dans sa vie d'autres actes que l'on découvrirait plus tard. Il était peut-être de ces hommes qui prennent toute leur dimension dans l'absence."

mercredi 30 janvier 2019

Bon anniversaire Richard

S'il n'avait eu la fâcheuse (ou salvatrice?) idée de se faire sauter la cervelle avec une balle de .44 magnum au milieu des années 80, Richard Brautigan aurait eu 84 ans ce mercredi. 

Alors, bon anniversaire Richard !

Et en cadeau, un extrait tiré du roman "Un privé à Babylone" : 
"(...) Mon appartement est si sale qu'il n'y a pas longtemps, j'ai remplacé toutes les ampoules de soixante-quinze watts par des ampoules de vingt-cinq pour ne plus être obligé de voir tout ça. (...)"

Richard Brautigan 
(30 janvier 1935 - 14 septembre 1984)

lundi 10 décembre 2018

Lecture : Richard Brautigan - Le monstre des Hawkline

Richard Brautigan est une preuve du pouvoir de la littérature. D'un point de vue objectif et rationnel, ses livres sont souvent mal gaulés sur le plan formel, erratiques, mal équilibrés mais toujours très bien traduits (normal c'est Brice Matthieussent qui opère). 
Pourtant, à chaque bouquin de lui que je lis - ou plutôt que je relis depuis quelques années - je suis emporté par un enthousiasme débridé. C'est à l'occasion de la nouvelle édition dans la collection "Titres" des éditions Bourgois que je me suis offert la relecture de son "Monstre des Hawkline". Et une nouvelle fois je me suis replongé dans son univers décalé, poétique et foutraque avec le même plaisir. Malgré l'effet de surprise de la découverte qui s'est envolé depuis longtemps déjà. 

Avant de déconstruire le polar dans l'excellent "Un privé à Babylone" trois ans plus tard, Brautigan s'attaque au western dans "Le monstre des Hawkline" en 1974. On y retrouve l'univers déjanté du poète beat c'est à dire ces situations loufoques et ses phrases qui poussent comme des roses trémières sur un périphérique urbain. Ce qu'on aime chez lui, ce sont ces personnages qui n'entrent pas dans les cases et ce style inimitable. Des héros qui n'en sont pas, comme ces deux cow-boys chasseurs de primes qui sont engagés par Magic Child et Miss Hawkline pour les débarrasser d'un étrange monstre vivant sous leur maison. 

Comme souvent chez Brautigan, le début du roman est très réussi. Le lecteur est immédiatement capté dans ses filets, relâchés et étranges, comme un monde enfanté dans les émanations de la marijuana. La suite est parfois un peu plus discutable, l'auteur se perd un peu dans les explications parfois vraiment perchées sur la présence du monstre sous le plancher de Miss Hawkline. Et c'est peut être révélateur d'un certain inconfort de Brautigan à expliquer l'inexplicable, pourquoi pas y voir une tentative de justifier ce qui n'a pas à l'être, comme sa vie elle-même qu'il chercha à expliquer sans y parvenir. Bref, la suite souffre de quelques atermoiements coupables mais le style est toujours là, avec au détour d'un paragraphe un peu discutable une de ces phrases dont il a le secret : "Puis le monstre des Hawkline se coula jusqu'en haut de l'escalier, comme une chute d'eau à l'envers

Extrait
Ils étaient tapis avec leurs carabines dans le champ d’ananas et regardaient un homme donner à son fils une leçon d’équitation. Cela se passait à Hawaii en 1902.
Ils n’avaient rien dit depuis un long moment. Ils restaient simplement accroupis là à épier l’homme, l’enfant et le cheval. Et ce qu’ils voyaient ne leur plaisait pas.
- Je ne peux pas, dit Greer.
- Quelle déveine ! dit Cameron.
- Je ne peux pas tuer un homme en train de donner à son fils une leçon d’équitation. Ce n’est pas dans ma nature, dit Greer.
Greer et Cameron se sentaient dépaysés au milieu de ce champ d’ananas. Hawaii ne leur convenait guère. Tous deux portaient des vêtements de cow-boy qui évoquaient l’Oregon de l’est

Richard Brautigan - Le monstre des Hawkline (Bourgois) 208 pages, 7 €

jeudi 30 novembre 2017

L'extrait du... 30 Novembre

Extrait de Richard Brautigan 
dans le recueil "Journal Japonais"


Lorsque s’éveillent les rêves
La vie s’achève.
Alors s’envolent les rêves.
S’envole la vie.


lundi 22 mai 2017

Lecture : Richard Brautigan - C'est tout c'que j'ai à déclarer

Richard Brautigan a sa place dans les nuages. Et depuis qu'il a décidé de nous quitter un jour funeste de 1984 du côté de Bolinas, personne ne l'a vraiment remplacé. C'est peut être tant mieux, du reste... Parce que Brautigan, c'est Brautigan et que vous pouvez faire ce que vous voulez, l'aimer ou le détester, ça reste Brautigan, unique et à part dans la littérature américaine. Romancier ? Beat ? Poète ? Un peu des trois sûrement, mais surtout poète. Oui, poète assurément. Et qu'importe les quelques romans qu'il a écrits, qu'importe les milliers de textes ultra courts qu'il a produits, il reste avant tout un poète. 
Brautigan disait de ses poésies qu'il s'agissait de « fleurs de papier avec de l’amour et de la mort ». Insolite au possible, original jusqu'à la caricature, il a signé quelques poèmes tout à fait incroyables, avec une économie de mots et de moyens qui force le respect. Car derrière cette apparente décontraction, l'homme souffrait et savait témoigner de cette incompatibilité chronique de caractère avec l'existence. Obsédé par la mort, il a survécu jusqu'à la révérence finale en se gavant d'amour et de mots, de whisky et de rêves. 

Il est temps que tu t’entraînes
à dormir de nouveau tout seul
et c’est foutrement dur.

Ses productions poétiques sont doucereuses et amères, cyniques et vibrantes, loufoques et désespérées. Elles soufflent le chaud et le froid des émotions humaines, sont vibrantes de vie et nostalgiques du temps qui passe. Lire la poésie de Brautigan, c'est comme monter dans un wagon de montagne russe avec un inspecteur des impôts. 
Avec trois fois rien, Brautigan nous emporte dans ces poésies. Vers des acrobaties syntaxiques, des folies métaphoriques et surtout dans une incroyable puissance stylistique, émouvante et folle. 

Le Castor Astral a publié en novembre 2016 un immense pavé de 800 pages en version bilingue de l'intégralité de la poésie de Brautigan. Il faut réaliser l'ampleur de la tâche car c'est une première mondiale. Ceci n'a à ce jour jamais été fait, et dans aucun autre pays du monde. Même aux USA, il n'existe aucun recueil de l'intégralité des poésies de l'auteur. Alors merci au Castor Astral pour ce beau cadeau.
En fan de Brautigan, j'ai lu ce pavé sur plusieurs semaines, y picorant chaque soir avant de m'endormir quelques lignes pleines de couleurs et de dinguerie. En lisant directement en VO parce qu'il s'agit d'une poésie jouant sur un vocabulaire simple. Il y a tout là-dedans, toute la production poétique d'un homme en marge de tout et il s'agit d'un bouquin essentiel, à coup sûr la plus grande publication poétique de toute l'année 2016 en France. Alors investissez les 32 euros nécessaires pour cette bible ou demandez-le à votre bibliothèque mais faites bon accueil à ce formidable bouquin. 

Tous surveillés par des machines d’amour et de grâce
Il me plaît d’imaginer (et
le plus tôt sera le mieux !)
une prairie cybernétique
où mammifères et ordinateurs vivent ensemble dans une harmonie mutuellement programmée
comme de l’eau pure effleurant un ciel serein.
Il me plaît d’imaginer
(tout de suite s’il vous plaît !)
une forêt cybernétique
peuplée de pins et d’électronique où le cerf flâne en paix
au milieu des ordinateurs comme s’ils étaient des fleurs
à boutons rotatifs.

Richard Brautigan - C'est tout c'que j'ai à déclarer
Castor Astral, 780 pages, 32 €

mardi 18 avril 2017

Lecture : Richard Brautigan - Tokyo Montana Express

Richard Brautigan adorait le Japon. Jusqu'à y partager sa vie avec son ranch dans le Montana dans le seconde moitié des années 70. Il y aurait beaucoup à dire sur le sens poétique de la culture japonaise à laquelle Brautigan ne pouvait qu'être sensible. Dans cette façon de célébrer l'épure comme une respiration jusqu'à en imprégner ses plus beaux poèmes. Nul doute que le poète beat aurait aimé naitre japonais. Ses histoires d'amour avec le Japon lui auront toutefois permis d'imaginer ce qu'il aurait pu en être. Et à nous, lecteurs, de profiter de ces instants de grâce. Une partie des poèmes japonais de Brautigan écrits lors d'un séjour au pays du soleil levant est compilée dans l'indispensable "C'est tout ce que j'ai à déclarer" paru récemment au Castor Astral (chronique bientôt à suivre).
Pour les autres textes en rapport avec le Japon ou avec le Montana, ce recueil de 131 textes se propose d'en faire un voyage en classe bucolique, en prenant les chemins de traverse qui plaisaient tant à l'auteur. Et qui en font tout le charme. Il ne faut pas être pressé avec Brautigan, c'est le luxe de ceux qui ont le temps, Brautigan.
J'ai donc relu récemment ce recueil, même s'il ne fait pas partie de mes bouquins préférés de l'auteur. Mais je me suis mis dans la tête de relire tout Brautigan, parce que ces textes-là sont des bouts de fiction à tiroirs. Ils peuvent vous tomber des mains une fois et vous enchanter la fois suivante. Et l'inverse est vrai aussi. Parce que nous sommes des êtres de chair et que la littérature est une matière vivante, loin des étagères poussiéreuses des académies. Lire Tokyo Montana Express c'est à la fois s'enivrer d'un voyage dans un express à grande vitesse et souffrir du mal des transports puis c'est louper un train régional qui se traine et qui tombe en panne. Certains morceaux de cette composition rateront leur cible, d'autres la toucheront en plein cœur. C'est le jeu. Brautigan était un auteur foutraque, il ne faut pas s'attendre à ce que son oeuvre soit pondérée ou même classique. Ici le Japon et le Montana se côtoient dans un rapprochement culturel et géographique qui parait d'une limpidité absolue. Dans l'unique conjonction de temps et d'espace où la tradition japonaise peut cohabiter avec la culture américaine des années 70 : au croisement des rêves éthérés que fabrique le cerveau de Richard Brautigan. Ici, les deux pays se mélangent et se repoussent, s'attirent et s'ignorent avec un dédain et un éclat similaires. 

Extrait

"La plus petite tempête de neige jamais recensée

Il y a une heure de ça, dans le jardin de derrière chez moi, s’est produite la plus petite tempête de neige jamais recensée. Elle a dû faire dans les deux flocons. Moi, j’ai attendu qu’il en tombe d’autres mais ça n’a pas été plus loin. Deux flocons : voilà tout ce qu’a été ma tempête."

Richard Brautigan - Tokyo Montana Express, Christian Bourgois, 302 pages, 15 €

vendredi 10 mars 2017

Richard, encore

Voilà. J'ai démarré la lecture de ce pavé bilingue absolument dingue que constitue "C'est tout ce que j'ai à déclarer" (éditions du Castor Astral), la première édition totale et complète de l'intégralité des poèmes de Richard Brautigan parue au monde. 780 pages dans la face. Et en plus c'est un éditeur français qui nous offre ça, et en plus elle est bilingue. Bon, j'en ai souvent parlé ici et j'en reparlerai souvent parce que l'air de rien c'est à mes yeux l’événement éditorial numéro un de l'année 2016. Et bien sûr c'est passé totalement sous les radars de la majeure partie des critiques. Voici un poème extrait de cette bible..



Tous surveillés par des machines d’amour et de grâce (1967)
Il me plaît d’imaginer 
(et le plus tôt sera le mieux !) 
une prairie cybernétique 
où mammifères et ordinateurs vivent ensemble dans une harmonie mutuellement programmée 
comme de l’eau pure effleurant un ciel serein. 
Il me plaît d’imaginer 
(tout de suite s’il vous plaît !) 
une forêt cybernétique 
peuplée de pins et d’électronique où le cerf flâne en paix 
au milieu des ordinateurs comme s’ils étaient des fleur
à boutons rotatifs.

vendredi 10 février 2017

Richard se rapproche


L'énorme pavé "C'est tout ce que j'ai à déclarer" que j'ai reçu à Noël et qui reprend pour la première fois dans le monde l'intégralité de l'oeuvre poétique de Richard Brautigan - qui plus est en version bilingue - me fait de l'oeil. Je vais bientôt m'y atteler (le temps de finir la relecture d'un autre Brautigan).
Pour patienter, je partage extrait d'un poème publié dans une précédente édition incomplète mais déjà chez le pertinent Castor Astral.


Je vais me coucher à Los Angeles en pensant à toi.
Lorsque je pissais il y a quelques instants
j’ai contemplé mon pénis avec affection.
Je sais qu’il a été en toi
deux fois aujourd’hui 
et du coup je me sens très beau.

Richard Brautigan ~ Il pleut en amour © Le Castor Astral

mardi 7 février 2017

Lecture : Richard Brautigan - L'avortement

L'avantage, quand on a découvert un auteur que l'on apprécie particulièrement, c'est que l'on peut décider de lire toute sa production.
L'inconvénient, quand on a découvert un auteur que l'on apprécie particulièrement et dont on a décidé de lire toute la production, c'est qu'il arrive un moment où on a tout lu. Et même relu parfois. Souvent même. Et du coup, la filière s'épuise de façon irrémédiable. Alors, on se met parfois à écrire à son tour, parce qu'on ne trouve plus ce ton, ce style, cet univers qui nous plaisait tant. Parce que des Brautigan, on n'en rencontre pas tous les jours. 

"L'avortement" a été écrit en 1971 et reste un (court) roman très connu de son auteur par l'idée qu'il y développe de cette bibliothèque imaginaire qui accepterait de mettre en rayons tous les manuscrits refusés ailleurs. Récemment encore, David Foenkinos a repris cette idée dans son roman "Le mystère Henri Pick" paru chez Gallimard. 
Mais cette idée, toute excellente qu'elle soit, ne constitue pas le seul intérêt de ce roman de Brautigan qui fait partie des derniers ouvrages de l'auteur que je n'avais pas encore lu. On y retrouve le style poétique à nul autre pareil de l'écrivain américain, ses métaphores décalées et pleines de sons et de lumières. 
Les femmes, grande obsession de Brautigan, sont bien sûr très présentes, une femme en particulier, belle à en faire mourir d'émoi bien des hommes, mais qui pourtant choisi ce petit bibliothécaire et qui va même tomber enceinte. Le titre du roman révèle bien sûr l'intrigue de l'histoire mais en aucun cas la poésie, les trésors d'inventivité syntaxique et de situation que l'auteur sait mettre en oeuvre. Fragilité des êtres, sensibilité de leurs relations, tendresse pour les personnalités décalées : la patte Brautigan fait toujours recette. 
Bon je vous l'accorde, je suis fan de l'auteur donc mon avis est forcément orienté. 

Extraits : 
"Les toilettes étaient si élégantes que j'avais l'impression que j'aurai du me mettre en smoking pour pour pisser un coup".
"C'est une décision difficile à prendre, s'il faut commencer une fille par le haut ou par le bas."
" Il fallait que je prenne ce corps étendu devant moi et que j’enlève ses vêtements de manière que nous puissions joindre nos corps comme un pont au-dessus d’un abîme."

Richard Brautigan, L'avortement, Points, 192 pages. 6,5 €

mercredi 23 novembre 2016

Lecture : Richard Brautigan - Un privé à Babylone

J'ai rencontré Brautigan avec ce livre. C'était il y a longtemps, au début des années 2000 et j'ai eu cette sorte de choc en refermant le bouquin que j'avais à l'époque lu d'une traite. Deux cent quarante pages totalement barrées mais poétiques aussi, parce que le n'importe quoi ça ne tient pas toujours la route bien longtemps. Et puis il y avait ça dans ce bouquin : "Elle m'a fait un geste du regard. C'était un geste bleu". Voilà, ces deux phrases m'ont totalement décalqué à l'époque, et ce sont elles qui m'ont fait aimer Brautigan. La suite, ça a été la lecture compulsive et effrénée de toute sa production republiée en poche chez 10/18.
Brautigan, c'est une source d'inspiration pour moi. C'est lui qui m'a totalement décomplexé sur l'écriture de textes très courts, de quelques lignes seulement et qui m'a permis de retrouver le chemin de l'écriture après quelques années où je n'avais plus le goût d'écrire. Pour cela je lui vouerai une reconnaissance éternelle (au moins). Aussi je serai sûrement un peu orienté quand je parlerai de mes lectures de Brautigan, je ne suis pas objectif, vous voilà prévenus. J'ai eu envie ces jours-ci de relire une nouvelle fois ce bouquin...

"Un privé à Babylone", traduit par Marc Chénetier, c'est le polar dynamité par Brautigan. L'explosion du genre, avec les codes inversés ou satellisés. Le narrateur est un raté mais un raté chez Brautigan ça reste poétique et un peu mélancolique aussi. Décalé, assurément. Un privé qui n'a pas un sou d'avance et qui au début du bouquin est obligé d'aller emprunter une arme et des balles à de vieilles connaissances parce qu'il a rendez-vous avec un client et que, tout de même, ça ne fait pas sérieux un détective désarmé. Et bien vite on apprend que ce privé là préfère rêver de Babylone plutôt que d'enquêter. Une métaphore sur ce que l'auteur pensait de la vie et sur la puissance de la rêverie ? 
La suite c'est comme toujours avec Brautigan une histoire qui part dans des directions totalement imprévisibles et des personnages échappés d'un univers à mi-chemin de celui des films des frères Coen et d'un Bukowski propre sur lui. Un truc inclassable, un style météorique et qui souffle sans cesse le chaud et le froid. Et posées sur une écriture parfois minimaliste des métaphores qui font mouche, des inspirations enlevées qui changent tout : "Un chauffeur avec un cou gros comme un troupeau de buffles."
Parfois il en fait un peu trop et parfois on sent que c'est la facilité qui prend les commandes mais cela ne dure jamais bien longtemps, il y a toujours au détour d'une page un mot, une expression, une métaphore qui vous saisit et qui vous retourne pour de bon. Un truc qui vous remet dans le droit chemin et vous rappelle que vous êtes chez Brautigan et qu'ici, la déco n'est pas la même que chez les autres. Quant aux personnages... "Elle était assise tout près de moi et son haleine ne sentait pas du tout la bière. Quand je pense qu’après avoir fini les six bières elle était tout de suite remontée en voiture sans aller aux toilettes : à se demander où la bière avait bien pu foutre le camp.
 
Brautigan a longtemps été un auteur incompris et du reste, je ne suis pas sûr qu'il soit mieux compris depuis qu'il est mort. Quand je vois que certains le réduisent à quantité négligeable ou auteur de divertissement, je me sens un peu triste. Célébré par les hippies, adoubé par les nihilistes, reconnu par la génération beat, il n'était sûrement de nulle part et d'aucun mouvement car il ne rentrait dans aucune case. Et c'est justement ce qui en faisait tout le charme. Il était une météore qui n'a pas vraiment trouvé une place où il se sente chez lui et cette mélancolie d'un paradis perdu qu'il cherchait entre les interstices de la vie se ressent dans tous ses livres. Après tout, n'a t-il pas écrit : "Nous avons tous une place dans l'histoire. La mienne c'est les nuages"... Alors si vous vous sentez de taille à lire un morceau de nuage un de ces quatre, essayez donc un Brautigan, n'importe lequel. Faudrait que ce soit remboursé par la sécu. 

Extrait : 
"J'ai trouvé mon copain de la morgue au fond, dans la salle d'autopsie, en train de contempler les seins morts d'un cadavre de dame allongé sur une table. Il était complètement absorbé dans la contemplation de ses nichons. 
Elle était belle, mais elle était morte."

jeudi 13 octobre 2016

780 pages de Brautigan

Arrêtez tout. Débranchez vos iMac, vos iPhone, vos eBooks sans saveur et vos iDioties quotidiennes alimentaires. Sortez de chez vous et regardez devant vous et pas vos écrans bordel. Enfin si, juste le temps de finir cet article...

Les éditions du Castor Astral viennent d'annoncer la sortie imminente d'un pavé absolument indispensable. "C'est tout ce que j'ai à déclarer" sortira en novembre prochain et rassemblera la masse de l'oeuvre poétique du prodigieux et inégalé Richard Brautigan. 
Le Castor Astral n'en est pas à son coup d'essai avec Brautigan et nous offre là un livre bilingue de 780 pages que j'attends avec la même excitation impatiente qu'un gamin le jour de noël. C'est à coup sûr LE bouquin de l'année dont on parle là, rien de moins. Et même si j'ai déjà la majorité de tous ces textes disséminés dans plusieurs livres, je vais m'empresser de commander cette nouvelle déclaration du génie inclassable qu'est Brautigan. 
Et si d'aventure vous ne connaissiez pas encore ce fou furieux poétique qui fut le premier à casser les conventions de ton et à lisser les frontières entre les genres littéraires avec autant de classe et de finesse, alors jetez-vous dessus. 

Après, si cela vous passe au-dessus alors oui, vous pourrez retourner à vos mortifères collections d'iTrucMuche en vous disant que votre place à vous n'est pas dans les nuages. Et bien c'est foutrement dommage. 

jeudi 8 septembre 2016

Richard "Cœur de Tout" encore...

Régulièrement / Couramment / Toujours (rayer la mention inutile) j'éprouve la frénétique nécessité de relire quelque chose du regretté Richard Brautigan, l'un de mes auteurs totems. Parce que Brautigan a le don d'adoucir tout et même les nuages. Alors voilà... Citation de Richard "Cœur de Tout":


Richard Brautigan (1935-1984)

Je ne sais pas ce qui se passe, mais je ne me fais pas confiance quand je commence à beaucoup aimer une fille.
Ça me rend nerveux. Je ne dis pas ce qu’il faut ou alors peut-être que je commence à examiner,évaluer, calculer ce que je suis en train de dire.

Si je dis : « Tu crois qu’il va pleuvoir ? » et qu’elle me dit : « Je ne sais pas », je me mets à gamberger : est-ce qu’elle s’intéresse vraiment à moi ? Autrement dit ça me fiche un peu la trouille.

Un de mes amis m’a dit une fois :« C’est vingt fois mieux de faire copain-copain avec quelqu’un plutôt que d’en tomber amoureux. »
Il a raison, à mon avis, et à côté de ça il pleut quelque part, ça fabrique des fleurs et ça rend les escargots heureux.
Tout ça, c’est déjà réglé.