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mardi 12 mai 2020

L'extrait du... 12 mai

"New York ! D'abord j'ai été confondu par ta beauté, ces grandes filles d'or aux jambes longues.
Si timide d'abord devant tes yeux de métal bleu, ton sourire de givre
Si timide. Et l'angoisse au fond des rues à gratte-ciel
Levant des yeux de chouette parmi l'éclipse du soleil.
Sulfureuse ta lumière et les fûts livides, dont les têtes foudroient le ciel
Les gratte-ciel qui défient les cyclones sur leurs muscles d'acier et leur peau patinée de pierres.
Mais quinze jours sur les trottoirs chauves de Manhattan
– C'est au bout de la troisième semaine que vous saisit la fièvre en un bond de jaguar
Quinze jours sans un puits ni pâturage, tous les oiseaux de l'air
Tombant soudain et morts sous les hautes cendres des terrasses.
Pas un rire d'enfant en fleur, sa main dans ma main fraîche
Pas un sein maternel, des jambes de nylon. Des jambes et des seins sans sueur ni odeur.
Pas un mot tendre en l'absence de lèvres, rien que des cœurs artificiels payés en monnaie forte
Et pas un livre où lire la sagesse. La palette du peintre fleurit des cristaux de corail.
Nuits d'insomnie ô nuits de Manhattan ! si agitées de feux follets, tandis que les klaxons hurlent des heures vides
Et que les eaux obscures charrient des amours hygiéniques, tels des fleuves en crue des cadavres d'enfants."


Léopold Sédar Senghor - Ethiopiques (Le Seuil)

mercredi 6 mai 2020

Perdu au supermarché : la version de Ginsberg

I'm all lost
I'm all lost
I'm all lost
I'm all lost in the supermarket (...)


En 1979, les Clash chantaient qu'ils étaient paumés dans le supermarché. Mais plus de vint ans auparavant, de l'autre côté de la grande mare étiquetée Océan, Allen Ginsberg écrivait un poème rempli lui aussi de supermarché, de grande distribution américaine et de Walt Whitman. En voici un extrait, tiré de la version de Christian Bourgois Howl et autres poèmes (traduction Robert Cordier).

"Un supermarché en Californie

Voilà ce qui me vient à ton propos ce soir, Walt Whitman, car j’ai arpenté les contre-allées, gêné par un mal de tête, et j’ai regardé la pleine lune à travers les arbres. Fatigué et affamé, cherchant des images à consommer, je suis entré dans un supermarché aux fruits de néon, en rêvant à tes énumérations !
Quelles pêches et quelles éclipses ! Des familles entières qui font leur course en pleine nuit ! Des allées pleines de maris ! Les femmes dans les avocats, les bébés dans les tomates — et toi, Garcia Lorca… Que faisais-tu parmi les pastèques ?
Je t’ai vu, sans enfants, Walt Whitman, vieux tripoteur solitaire, farfouiller dans les viandes du réfrigérateur, tout en matant les jeunes livreurs.
Je t’ai entendu poser des questions à chacun. Qui a tué ces côtes de porc ? Combien les bananes ? Veux-tu être mon bon ange ? J’ai fait des allées et venues entre les étincelantes piles de boîtes de conserve en te suivant, suivi à mon tour, imaginais-je, par le vigile du magasin.
Nous avons parcouru ensemble des allées dégagées, unis par nos chimères solitaires, goûté des artichauts, savouré des friandises glacées, sans jamais passer à la caisse.
Où aller maintenant, Walt Whitman ? Les portes ferment dans une heure. Quelle direction indique ta barbe ce soir ? (Je pose la main sur un livre de toi, je rêve à ton odyssée dans un supermarché et je me sens idiot.)
Marcherons-nous toute la nuit dans des rues désertes ? Les arbres ajoutent de l’ombre à l’ombre ; les lumières dans les maisons seront éteintes et nous nous sentirons tous deux solitaires.
Flânerons-nous en regrettant l’Amérique de l’Amour, le long d’automobiles bleues, jusqu’à notre petite maison silencieuse ?
Ah, cher père, chère barbe-grise, vieux professeur de courage,
Quelle Amérique était la tienne, quand Charon a cessé de pousser son bac, que tu es descendu sur la berge fumante et que tu as regardé son bateau disparaître sur les eaux noires du Léthé ?"

mardi 31 mars 2020

L'extrait du... 31 mars


Les yeux d’une morte
M’ont salué,
Enchâssés dans un visage stupide
Dont tous les autres traits étaient banals,
Ils m’ont salué
Et alors je vis bien des choses
Au-dedans de ma mémoire
Remuer,
S’éveiller.

Je vis des canards sur le bord d’un lac minuscule,
Auprès d’un petit enfant gai, bossu.



Ezra Pound - Poèmes 
(Gallimard, trad.Michèle PinsonGhislain Sarrois et Alain Suied)

lundi 19 novembre 2018

L'extrait du jour

L'extrait du jour provient de la lecture en cours du recueil de poèmes de Jim Harrison intitulé "Une heure de jour en moins". 

jeudi 13 octobre 2016

780 pages de Brautigan

Arrêtez tout. Débranchez vos iMac, vos iPhone, vos eBooks sans saveur et vos iDioties quotidiennes alimentaires. Sortez de chez vous et regardez devant vous et pas vos écrans bordel. Enfin si, juste le temps de finir cet article...

Les éditions du Castor Astral viennent d'annoncer la sortie imminente d'un pavé absolument indispensable. "C'est tout ce que j'ai à déclarer" sortira en novembre prochain et rassemblera la masse de l'oeuvre poétique du prodigieux et inégalé Richard Brautigan. 
Le Castor Astral n'en est pas à son coup d'essai avec Brautigan et nous offre là un livre bilingue de 780 pages que j'attends avec la même excitation impatiente qu'un gamin le jour de noël. C'est à coup sûr LE bouquin de l'année dont on parle là, rien de moins. Et même si j'ai déjà la majorité de tous ces textes disséminés dans plusieurs livres, je vais m'empresser de commander cette nouvelle déclaration du génie inclassable qu'est Brautigan. 
Et si d'aventure vous ne connaissiez pas encore ce fou furieux poétique qui fut le premier à casser les conventions de ton et à lisser les frontières entre les genres littéraires avec autant de classe et de finesse, alors jetez-vous dessus. 

Après, si cela vous passe au-dessus alors oui, vous pourrez retourner à vos mortifères collections d'iTrucMuche en vous disant que votre place à vous n'est pas dans les nuages. Et bien c'est foutrement dommage. 

dimanche 29 mai 2016

La place des nuages

"All of us have a place in history. Mine is clouds" (Richard Brautigan).

Et je ne résiste pas au plaisir de copier/coller ce poème fantastique que l'on peut lire dans le recueil "Il pleut en amour" en VF :

Qu'est-ce que c'est agréable 
de pouvoir se lever le matin 
tout seul 
et de ne pas avoir à dire 
aux gens que vous les aimez
quand vous ne les aimez plus.

Brautigan par Dave McKean
Richard Brautigan fait partie, avec John Fante et Charles Bukowski des auteurs qui m'ont le plus marqué dans mes lectures d'adulte. Ceux pour lesquels j'ai cherché à chaque fois à lire toute l'oeuvre, de façon compulsive, sans méthode, sans ordre, simplement poussé par cette inextinguible envie de m'enivrer de leur monde et de leurs mots. 
On n'en a jamais fini avec Brautigan, son oeuvre est bouillonnante, poétique et dingue comme une cavalcade de mustangs sur la neige. Désolé, je ne suis pas Richard, je n'ai pas son talent de la métaphore décalée et romantique.
En attendant de corriger un recueil de chroniques et de textes courts pour lesquels je lui dois beaucoup (j'y reviendrai en temps et en heure), je n'ai pas pu résister au plaisir de glisser un clin d’œil au grand bonhomme dans l'un des chapitres du roman que je suis en train de terminer.
Bref, le troisième jet sera bientôt terminé et ce sera une bonne chose pour moi.
En attendant, pour en apprendre davantage sur Richard Brautigan, voici un site qu'il faut consulter : http://jimharrison.free.fr/RichardBrautigan.htm