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vendredi 29 mai 2020

L'extrait du... 29 mai

« Dans le courrier, avec le manuscrit d'un de mes romans que me renvoyait un agent de New York, j'ai trouvé une lettre. Je l'ai lue en buvant une bière et en fumant une cigarette. Elle disait (en plus de "Cher Monsieur Barlow") : 
"Nous vous renvoyons votre roman, non parce qu'il n'est pas publiable, mais parce que le marché, actuellement, n'est guère réceptif à des histoires de camionneurs ivres transportant du bois, de bouseux et de chasse au cerf. […]"
C'était signé par un quelconque connard. Je n'ai pas lu son nom. J'ai glissé une feuille de papier dans ma machine et j'ai rédigé ma réponse :
"Vous, monsieur, n'êtes qu'un ignare. Comment pouvez-vous savoir que ça ne se vendra pas, bordel, si vous n'essayez même pas ? Et puis, est-ce que vous croyez que je peux vous en chier un autre en cinq minutes ? Ce putain de roman m'a pris deux ans de travail. Avez-vous la moindre idée de ce que ça coûte à quelqu'un ? Vous aimez jouer au Dieu tout-puissant avec nous, là-haut. Vous avez gardé mon manuscrit trois mois sans même le faire passer à des éditeurs. Alors que moi, pendant ce temps-là, je croyais que quelqu'un se tâtait pour l'acheter. Je regrette que vous ne soyez pas dans le coin. Je vous botterais le cul. Je vous le défoncerais à coups de pompes et j'y ferais un trou boueux que j'essuierais avec mes semelles. Espèce de bouffeur de merde. Je vous souhaite de perdre votre job. De toute façon vous le faites comme un con. Je souhaite que votre femme vous file la chaude-pisse. J'aimerais bien que vous fassiez mon boulot et moi le vôtre. Ça vous dirait de peindre quelques maisons par quarante degrés ? Je peux vous garantir que c'est pas si marrant que ça. Je vous souhaite de vous faire écraser par un taxi en rentrant chez vous. Et puis de crever au bout d'un mois dans des douleurs atroces."
J'ai remonté la feuille et je l'ai lue. Elle m'a paru pas mal. Elle exprimait exactement ce que j'éprouvais. Grâce à elle, je me sentais bien mieux. Je l'ai relue, puis je l'ai sortie de la machine, je l'ai déchirée et je l'ai jetée. »

Larry Brown - 92 jours (Gallimard, trad. Pierre Furlan)

vendredi 30 août 2019

L'extrait du... 30 août

"J’ai vu toutes les sortes d’homme défiler ici. Vu tout ce qui peut leur arriver comme crasse, aussi. C’est qu’un dépotoir, ici. Ils te collent ici quand ils savent plus quoi faire de toi. Quand plus personne veut de toi, quand ta famille veut plus de toi, quand ta mère est morte et qu’il y a plus personne."

Larry Brown - Sale Boulot 
(Gallmeister / Traduction Francis Karline)

vendredi 30 juin 2017

L'extrait du... 30 juin

"Domino savait que la vie se mesure parfois en intervalles qui, bien que minuscules, sont cruciaux. Ainsi, quand on baisse les yeux pendant juste une seconde pour allumer une cigarette alors qu'un véhicule arrive en sens inverse. Ou si on se torche le cul avec le billet de loterie gagnant parce qu'on a pas d'autre papier dans son portefeuille à part des billets de banque. Ou si on est trop pressé de remonter sa braguette et qu'on coince un peu de peau tendre entre les petites dents de laiton et puis qu'on reste là tout seul devant l'urinoir sans pouvoir baisser ou monter la fermeture éclair, qu'on se débat silencieusement en essayant de ne pas hurler."

Larry Brown - L'usine à lapins (Folio) / Traduction de Pierre Furlan

mercredi 22 mars 2017

Lecture : Larry Brown - Fay

Emporté trop tôt par une crise cardiaque, Larry Brown n'a certainement pas eu le temps d'exprimer la plénitude de son talent d'écrivain. 
Je n'ai découvert que récemment ce conteur de l'Amérique des démunis et des sans grade, à l'occasion de deux lectures coup sur coup, "Père et fils" et "Joe". 
Profitant de la récente réédition chez Gallmeister d'un bouquin écrit en 2000, je me suis donc attelé à la lecture de "Fay", 550 pages qui s'intéressent au destin de Fay, jeune femme déjà apparue dans "Joe". Donnant son prénom au roman, Fay est un personnage fort qui découvre la vie en même temps qu'elle découvre les émois qu'elle inspire aux hommes sur sa route. On reconnait tout de suite le style Larry Brown : une écriture qui s'attache à des détails insignifiants de l'existence en réussissant à en extirper la moelle la plus intime pour en faire des épisodes marquants. Plus : des personnages attachants de loosers magnifiques, des paumés qui s'évertuent à vivre malgré l'absurdité de certaines situations et la grossièreté de ceux qui les entourent. 
Grand médiateur des âmes tourmentées de l'Amérique rurale white trash, Larry Brown promène une nouvelle fois son regard bienveillant sur ces personnages attachants en diable. Peut-être moins économe de moyens qu'il ne l'avait été pour "Joe", ce bouquin-là reste en dessous de celui-ci mais n'en demeure pas moins un très bon roman des oubliés qui s'évertuent à vivre. Le lecteur s'attache à Fay et à son destin, tremblant devant son inconscience mais vibrant en la découvrant prête à tout pour assumer sa vie. Au final 550 pages qui passent à toute vitesse et dont on ressort rasséréné et confiant sur la grandeur de certaines âmes perdues.

Quatrième de couverture : "À dix-sept ans à peine, Fay fuit une vie de misère. Elle s’élance sur les routes du Mississippi pour gagner la mer et un autre avenir. Elle n’a pas mis les pieds à l’école depuis longtemps, ignore beaucoup des règles de la vie en société et ne sait pas vraiment ce que les hommes attendent des femmes. Belle, lumineuse et parfois inconsciente, elle trace sa destinée au hasard de ses rencontres, s’abandonnant aussi facilement qu’elle prend la fuite. Mais cette femme-enfant qui ne réalise qu’à demi l’emprise qu’elle exerce sur ceux qui croisent son chemin, laissera dans son sillage une traînée de cendre et de sang".

Extrait : Fumer à nouveau.En avoir une entre les doigts.Tous les chewing-gums et les bonbons qu'elle s'était mis dans la bouche, puis l'hypnose, à laquelle elle s'était soumise, à Tupelo, et arrêter, arrêter jour après jour, tout ça pour quoi?Pour se retrouver à nouveau avec une cigarette entre les doigts. si on se rendait malheureux en arrêtant, pourquoi arrêter? Et si ça tuait, merde, elle pouvait se tuer sur cette route, cet après-midi, mais ça ne signifiait pas que ça arriverait. On pouvait se faire tuer en traversant la rue. Bon sang, cent cinquante kilos de merde gelée pouvaient tomber d'un avion et écrabouiller dans son fauteuil un type plongé dans la lecture du dernier Danielle Steel. Merde, on pouvait se faire tuer en allant à l'église.Crise cardiaque. Boum! De toute façon,il fallait bien mourir.  

Larry Brown - Fay , Gallmeister . 560 pages - 12 € 

mardi 24 janvier 2017

Lecture : Larry Brown - Père et fils

Suite de ma double lecture dos à dos de deux romans de Larry Brown. Après "Joe" dont j'ai parlé la semaine dernière, c'est au tour de "Père et fils".
Ecrit en 1996, soit cinq ans après "Joe", ce roman s'intéresse à nouveau à la vie de modestes êtres humains du Sud des Etats-Unis, vaguement désabusés, qui se débattent avec leurs pulsions, leurs idées de justice et d'amour, leurs histoires de famille et leurs quotidiens pour essayer de vivre. Thème ultra classique cher à nombre d'auteurs, américains en tête, mais pas toujours traité de façon équilibrée. 
Publié une première fois chez Gallimard en 1999, ce roman a été republié par Gallmeister dans la collection Totem en 2016.

J'ai beaucoup aimé ce bouquin d'un réalisme saisissant, collant comme la chaleur du Mississippi, sec et aride comme la poussière du sud. 
Psychologique, introspectif, ce récit est prenant, joue sur le clair-obscur et s'attache à des personnages en marge qui composent avec la violence naturelle de leur condition.
Le Glen de ce récit est un authentique salopard superbement mis en mots par un Larry Brown inspiré. Quant à ses relations avec celle qu'il prétend aimer et avec son père, l'étude de moeurs à laquelle nous convie l'auteur ne manque pas d'intérêt. Alors oui ce n'est pas lumineux, ce n'est pas exempt de quelques longueurs et ce n'est pas pour les acharnés de l'action permanente. Mais il y a cette voix particulière, le chant lancinant de l'auteur qu'on entend tout au long de ces plus de 400 pages et qui font voyager le lecteur dans les champs de coton, sur le chemin de la rédemption et de la folie humaine. 

Quatrième de couverture« Après trois ans derrière les barreaux, Glen sort tout juste de prison. Il rentre chez lui, dans ce Sud écrasé par la chaleur où son père, son frère, sa petite amie et le fils qu’elle a eu de lui, l’attendent. Quarante-huit heures plus tard, Glen a déjà commis un double meurtre. Aucun indice ne peut mener jusqu’à lui. Mais tout va conduire à faire rejaillir à la surface les secrets enfouis depuis deux générations, les démons qui hantent les âmes en peine de cette famille aux prises avec son destin. »

Père et fils Traduction de Pierre Ferragut - Editions Gallmeister, collection Totem, 416 pages, 11 €

vendredi 20 janvier 2017

Lecture : Larry Brown - Joe

Le talent de Larry Brown ne s’est pas exprimé longtemps. Cet auteur américain originaire du Mississippi a publié cinq romans et deux recueils de nouvelles entre 1988 et 2003 avant de décéder d’une crise cardiaque en 2004 alors qu’il n’avait que 53 ans. L’intégralité de son œuvre a été traduite en français chez Gallimard dans la collection "La noire" puis en poche dans la collection "Folio Policier". Même si c’est anecdotique, force est de constater que la classification française et cette habitude poussiéreuse de tout cataloguer sous des étiquettes ne fait pas bon ménage avec la liberté de ton et de style de la littérature, américaine de surcroit. Mais rien de nouveau sous le soleil, il s’agit là d’une rengaine bien connue. D’ailleurs, et pour finir sur le sujet, il est amusant de constater que dans certaines librairies les livres des éditions Gallmeister sont classées sous le thème « Nature Writing » où cela ne se justifie pas toujours.

Mais qu’importe, louons cette initiative des libraires qui permet de regrouper les titres de cette maison de qualité que sont les éditions Gallmeister qui republient –entre autres- l’œuvre de Larry Brown. J’ai profité de quelques jours de congés à noël pour lire d’affilée deux de ses romans dans cette collection « Totem » que j’affectionne pour plusieurs raisons (format, maquette, papier et bien sûr le plus important, la qualité et l’homogénéité des textes). Voici un petit avis sur le premier d’entre eux, "Joe" écrit en 1991.
Ce bouquin est sûrement celui qui a fait le plus connaître son auteur, puisqu’il a bénéficié d’une adaptation (plutôt bonne) au cinéma, du même titre, réalisé par David Gordon Green avec un très bon Nicolas Cage dans le rôle de Joe, le personnage principal. Un personnage qui est l’archétype de l’anti-héros, buveur, violent, mais qui a un sens appuyé de la justice et de la liberté individuelle. Un homme aux réactions spontanées et au passé agité dans lequel il essaye de ne pas replonger. Certains individus semblent toutefois avoir un destin auquel ils ne peuvent pas échapper. Voilà, en résumé, le petit grain qui fait tout l’intérêt de ce bouquin. Et aussi le personnage de Gary dont la vie va basculer au contact de Joe. Ce roman s’intéresse aux personnages marginaux, ceux qui semblent condamner à patauger dans les difficultés et qu’une malédiction rejette tout en bas lorsqu’ils parviennent à s’élever. L’écriture est à l’image de ces caractères forts et introvertis : brûlante et sans fioriture. On se sent immergé dans le récit, capté par les images d’un sud des Etats-Unis rural et violent, austère et brut. Le tout dans une écriture qui ensorcelle. Un très chouette bouquin, noir, oui, sûrement.

Quatrième de couverture : « Gary Jones a peut-être bien quinze ans. Sa famille vagabonde, arpente les rues et les bois du Mississippi tandis qu'il rêve d'échapper à cette vie, à l'emprise de son bon à rien d'ivrogne de père. Joe Ransom a la quarantaine bien sonnée. Il ne dénombre plus les bouteilles éclusées et les rixes déclenchées. Lorsqu'il croise le chemin de Gary, sauver le jeune garçon devient pour Joe l'occasion d'expier ses péchés et de compter enfin pour quelqu'un. Ensemble, ils vont avancer et tracer à deux un cours sinueux, qui pourrait bien mener au désastre… ou à la rédemption. »

Extrait : « On peut pas vivre vingt ans avec quelqu’un sans le connaître, comme moi je la connais. Elle va tout le temps à l’église et moi jamais. Elle aime pas être avec des gens qui boivent, elle aime même pas sentir l’odeur de l’alcool. Moi je bois, et j’aime ça. C’est tout. Si t’es obligé de te disputer avec quelqu’un jour après jour, tu finis par en avoir marre de vivre avec lui. Et ça change rien si tu l’aimes. »

Joe Traduction de Lili Sztajn - Editions Gallmeister, collection Totem, 336 pages, 10 €

jeudi 12 janvier 2017

Sorties Gallmeister de Janvier

Il va falloir vous y faire. Les éditions Gallmeister c'est mon dada. Je tiens à préciser tout de suite que je touche rien sur les ventes, et que je n'ai aucun contact avec cette maison pour être édité. Mais bon sang, voilà un éditeur qui nous propose des romans américains avec une voix, une tonalité, un univers auquel j'accroche à chaque fois. 
Je vous dois une double chronique de deux romans de Larry Brown (non, pas le basketteur) un des écrivains le plus doués de la seconde moitié du XXème siècle mais qui est hélas disparu trop tôt (1951-2004). Faut juste que je prenne le temps de la soigner cette double chronique parce que nom de zeus, ces deux romans-là étaient vraiment excellents. 
En attendant, je signale la sortie des nouveautés Gallmeister de Janvier, en particulier dans la collection Totem qui reste ma préférée, lisant énormément dans le train pour aller bosser, ce format "poche" est excellent. Le Larry Brown est sur ma pile de lectures, je vous en dirai plus bientôt.
 
 Fay de Larry Brown.

4ème de Couverture : 
À dix-sept ans à peine, Fay fuit une vie de misère. Elle s’élance sur les routes du Mississippi pour gagner la mer et un autre avenir. Elle n’a pas mis les pieds à l’école depuis longtemps, ignore beaucoup des règles de la vie en société et ne sait pas vraiment ce que les hommes attendent des femmes. Belle, lumineuse et parfois inconsciente, elle trace sa destinée au hasard de ses rencontres, s’abandonnant aussi facilement qu’elle prend la fuite. Mais cette femme-enfant qui ne réalise qu’à demi l’emprise qu’elle exerce sur ceux qui croisent son chemin, laissa dans son sillage une traînée de cendre et de sang.
 Pike de Benjamin Whitmer. 

4ème de couverture :  
Douglas Pike n’est plus le truand d’autrefois. De retour dans sa ville natale des Appalaches proche de Cincinnati, il vit de petits boulots et tente de combattre ses démons du mieux qu’il peut. Jusqu'au jour où il apprend que sa fille, depuis longtemps perdue de vue, vient de mourir d’une overdose. Et où il découvre par la même occasion l'existence de sa petite-fille âgée de douze ans. Tandis que la gamine et lui tentent de s’apprivoiser, un flic brutal et véreux commence à manifester un intérêt malsain pour la fillette.