Éprouvant des difficultés à lire, la petite fille s’aidait de l’index en suivant consciencieusement les lignes de son cahier. Sa maîtresse d’école ayant vendu du beurre aux allemands en 1940 était régulièrement tondue et battue, ce qui la rendait mauvaise et irascible.
Un lundi où elle était plus acerbe qu’un autre, la maîtresse impatiente trancha le bras de la petite fille et décréta que dorénavant, elle n’en aurait plus l’usage car elle lisait très bien.
Son corps, une fois déposé sur le linceul, se mit à gonfler. Sa peau, d’ordinaire lisse et d’un grain pâle prit un aspect rêche pareil au fond d’une vieille passoire rouillée. Ses membres doublèrent de volume et gonflèrent à la manière de ballons de baudruche.
Deux heures après sa mort, son corps planait au plafond en produisant un sifflement aigu. On décida de le placer dans un cercueil plombé que l’on envoya par cent mètres de fond. Depuis, les poissons ne dorment plus.
À la ferme de l’Entrecroche ce printemps-là, Jeanne Staline accoucha d’un fils en parfaite santé. Lorsqu’il fallut baptiser l’enfant ce fut un drame car Jeanne avait promis à son père Joseph, sur son lit de mort, de donner son prénom à son enfant. Beaucoup s’y opposèrent mais le maire du village abonné à l’Humanité appuya de tout son poids pour que le destin s’accomplît. Ainsi par un beau matin de juillet, le prêtre donna sa bénédiction selon l’usage à la ferme : en selle ! Alors Joseph Staline fut baptisé sur un cheval blême et l’Enfer le suivait.
La dernière fois qu’il avait vu Marc, celui-ci était allongé dans son cercueil au milieu de l’église. Aussi Alain fut-il très étonné ce soir-là en pénétrant dans le PMU du quartier d’apercevoir Marc, accoudé au comptoir, un verre de picon bière dans la main.
Toute sa vie, Marc s’était montré irritable, colérique et violent aussi Alain se garda t-il de lui témoigner sa surprise. À la place, il s’installa au bar et commanda une bière.
Trois mois plus tard, Alain continuait de croiser Marc, sans comprendre qu’il n’avait pas réchappé à un accident de voiture.
Robert Ixe pratique la peinture en bâtiment pour remplir son frigidaire et la peinture à l’huile pour se vider l’esprit. Entre les deux, prise dans une sorte de courant d’air mystique, son épouse Danielle est victime d’un rhume de cerveau et finit par demander le divorce.
Elle décide alors de prendre un billet en aller simple en plein hiver pour la Scandinavie et ses reliefs monochromes. Après deux mois d’isolement, elle perd la tête et se retrouve enfermée dans une clinique psychiatrique où tout le mobilier est en bois brut, sans une once de peinture.
François V rêvait de devenir président de la République, comme deux autres François avant lui, mais il ignorait le sens du mot socialiste. Encouragé par ses parents, des gens qui mesuraient la tonalité du monde à l’aune de Télérama et des Inrockuptibles, il partit au Moyen-Orient pour une mission humanitaire dans la bande de Gaza. Très vite hélas, il disparut des radars. On le retrouva dix ans plus tard, devenu oracle au Népal, où les populations locales sollicitaient son grand savoir. Pourtant, il n’avait toujours pas trouvé la signification du mot socialiste.
Au trente-et-unième jour de la médiane, le prêtre-roi Henri réalisa que son épouse légitime, avec l’âge, était devenue insensible à ses charmes et qu’elle s’endormait sans un mot chaque soir dans le lit conjugal, au quinzième étage de l’ancienne Trump Tower qu’ils habitaient. Henri déploya alors des trésors d’inventivité, consulta les meilleurs spécialistes de la question mais sans trouver la faille à même de dérider son épouse. Mais parce qu’il était davantage attaché à son mariage qu’à son statut de dirigeant, il abdiqua et se reconvertit en vendeur représentant de légumes surgelés.
Son frère ainé s’était tué au volant d’une Dodge Charger et ses parents s’opposèrent à ce qu’elle achète une voiture lorsque, à son tour, Heather P obtint son permis de conduire. Elle trompa sa frustration en randonnant dans les Rocheuses. Par une nuit sans lune, elle croisa la route d’un bigfoot civilisé qui jouait de la guitare et qui portait des sandales de cuir tressé. Un mois après leur rencontre, le bigfoot fut renversé par une Dodge Charger lancée à toute vitesse, et tandis qu’un disque de Springsteen jouait à plein volume dans l’autoradio.
Un vendredi aux environs de 15:00, Charles H claqua la porte des toilettes de l’agence bancaire de Niort. Selon ses collègues présents, il quitta le bureau précipitamment, l’air préoccupé. Il aurait maugréé « C’est la goutte d’eau qui fit déborder le vase de Soissons » ce qui étonna ses collègues car Soissons et Niort sont éloignées de 510 kilomètres. Mais personne ne sut dire ce qui avait tant choqué ou peiné Charles H dans les toilettes, au point que sa femme de ménage le retrouva pendu dans sa cave le lendemain matin.
Les harmoniques, lui crache-t-elle au visage en sortant du casino. C’est ton problème, et ça l’a toujours été !
Il hausse les épaules, penaud comme à son habitude. Alors, comme cela lui arrive si souvent, il se demande pour quelle raison il a quitté sa montagne du Jura pour venir chercher des problèmes en ville. Fallait-il qu’il fût inconscient !
Ses parents l’avaient pourtant prévenu. Mais il pensait que la musique adoucissait les mœurs et que sortir avec une violoncelliste de talent le mettrait à l’abri des atermoiements de la vie de couple. Les harmoniques, tu parles !
On dit de lui qu’il fut milicien, poète, croque-mort et ventriloque. Parti de Saint-Malo, son esquif croisa vaillamment le fer avec les courants. On dit de lui qu’il faillit mourir treize fois, mais le boulier a coulé dans les abysses.
Aujourd’hui il fait ses étirements devant les statues Moaï de l’île de Pâques et joue du didgeridoo face au soleil levant.
Il parle d’hygiène personnelle mais personne ne le comprend tout à fait. Alors on le laisse là, des araignées de mer et des poissons multicolores pour spectateurs.
Elle se poste à la fenêtre, les mains posées sur le radiateur en fonte en dessous et elle regarde à travers la vitre. Il ignore quelle part d’imagination infuse dans le panorama qu’elle se construit. Parce que ses yeux n’ont jamais fonctionné tout à fait correctement, elle a cultivé ses autres sens et sa faculté de projeter des images mentales dans son brouillard intime. Vertu consolatrice de la nuit : dans un rêve qu’il fait parfois, il voit sa sœur au regard affûté qui enjambe le vide et court par-delà l’écume de l’océan.
Son père regardait le champignon atomique prendre de l’altitude et gonfler dans l’atmosphère. Déjà, les couleurs de l’accident nucléaire viraient dans les extrêmes. Autour de lui, certains devinrent nerveux. Le général en tenue de combat eut un sourire narquois : pas de panique, les lunettes de soleil développées par l’armée les protégeraient.
Un an plus tard, il était conçu lors d’une nuit d’été sur l’atoll où son père était toujours militaire. Son troisième œil qui lui poussa au milieu du crâne fut mis sur la liste des pertes et profits.
Chaque nuit, un peu avant deux heures du matin, les arbustes du jardin municipal se mettent à scintiller. Sous d’autres latitudes on pourrait croire à une aurore boréale, mais l’équateur est proche. Après des témoignages de noctambules et d’insomniaques, une équipe scientifique est envoyée sur le terrain. On déploie sondes et antennes, mais tout ce que l’on trouve, ce sont des tomates radioactives. Le maire se souvient alors des déchets nucléaires enterrés cinquante ans plus tôt… Il n’a pas oublié non plus que le corps de sa femme y est également dissimulé. Elle qui aimait tant les tomates…
L’attaque s’est produite à l’aube. Personne n’avait prévu de mouvements de troupes sitôt dans la saison. L’armées des esses, constituée de dizaines de milliers de soldats violents et revanchards, s’abattit sur la maison typographique dans un déferlement de cors de chasse qu’accompagnaient des hurlements gutturaux. Après des siècles d’exil remisés au fond d’un sac de scrabble à un point la face, les esses étaient animés par une furie viscérale et s’étaient promis d’avoir la peau des accents circonflexes.
Là-bas se trouve la fin de l’océan. Les navires fuient la zone et même les vols transatlantiques prennent soin d’éviter de la survoler. Une poignée de fous et d’exaltés s’y précipitent pourtant chaque année bissextile. Un oracle élevé au poulet du Kentucky raconte qu’une sirène aux mamelles imposantes et au rire cristallin y apparaitra un 29 février et qu’elle offrira des torrents d’or à ceux qui seront présents pour la vénérer. Bien sûr, ceci n’est qu’une légende car tout le monde sait que l’oracle est un vendu qui se nourrit de poulet transgénique et de maïs OGM.
Un vendredi matin de mai, la petite Lucille - comme toujours très calme et studieuse - quitta sa place dans la classe de Mademoiselle Humm et marcha jusqu’au fond de la salle où était installée la cage de Lapot, le lapin nain et mascotte de la classe. Mademoiselle Humm interpella Lucille, d’une voix douce puis voilée d’une inquiétude légitime lorsqu’elle vit la petite fille ouvrir la cage. Lapot renifla les doigts pâles de l’enfant et se roula en boule contre sa main. Alors Lucile se saisit du petit lapin et d’un coup de dents, elle lui arracha la tête.
Parce qu’elle a repéré qu’un coin de ciel se décollait, elle a laissé tomber ses amis et le pique-nique dans le jardin public. C’était pourtant une belle journée de printemps, peut-être la première de l’année, mais elle ne pouvait pas rester là, à regarder la catastrophe annoncée. Ses amis ont bien essayé de la dissuader mais elle a couru plus vite. Ensuite, elle a grimpé sur le mur et son corps s’est étiré vers le ciel avant de basculer dans le vide.
De lui, il ne lui reste qu’une photographie aux couleurs fanées et aux bords gondolés par l’humidité. Les soirs de pluie, les soirs d’ennui, elle regarde par la fenêtre, le vent qui agite les silhouettes des saules, les gouttes d’humidité qui s’agglomèrent contre la vitre. Elle entend le sifflement d’un train de marchandises qui entre en gare. Vingt-cinq ans, ce n’est tout de même pas rien, un quart de siècle laisse des traces, des sillons, des racines. Alors pourquoi associe t-elle au soldat inconnu l’idée qu’elle se fait de son père ?
D’une voix nasillarde, il lui avait promis qu’il se vengerait d’elle. Dix années ne suffirent pas à lui faire oublier son ressentiment. Il marcha le jour et la nuit, traversa des plaines céréalières, grimpa des falaises de craie et arpenta des sentiers au coeur de forêts primaires. Lorsqu’il la retrouva, il n’était plus que l’ombre de l’homme qu’il fut. Son corps rabougri et replié sur lui-même comme un tournesol mort. Sa haine avait eu sa peau et il mourut sur le pas de sa porte, son index squelettique à deux centimètres de la sonnette.