jeudi 10 septembre 2020

Journapalm 397

La ville est devenue un fil de fer translucide vidée de ses automobiles et de ses obèses, de ses fumeurs et de ses noceurs, de ses bouquinistes et de ses fous. Parfois l’un d’eux essaye de revenir par voie fluviale et essuie une volée de plombs préalablement dépollués par la grande essoreuse du Grand Prêtre Écologiste. Après quelques instants de trouble à l’ordre d’un public lobotomisé, la ville reprend alors ses assouplissements de fil de fer abscons.

mercredi 9 septembre 2020

Journapalm 396

Allongé dans mon lit, une migraine d’outre-tombe bombardant ma conscience de Little Boy miniatures, ouvrant le livre d’Emmanuel Venet intitulé « Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud » je trouve des graines d’ailleurs disséminées entre deux pages poussiéreuses et me retrouve, pantelant, dans un de ces grands lits à cadre en bois, un édredon trop lourd sur mon corps écrasé, au milieu d’une pièce qui sent la fumée et le renfermé, avec pour seuls compagnons un appareil à électrochocs et le coucou déréglé d’une vieille horloge qui sonne en même temps que le clocher de l’église de Rodez.

mardi 8 septembre 2020

Journapalm 395

M. emménagea dans le Morvan au début des années deux mille avec l’intention de prendre du recul sur la vie et en finir avec les attentats islamistes, le réchauffement climatique, la pollution, les antennes relais, les OGM, les marées noires, les actualités en continu qui alimentent psychoses et névroses et facilitent les thromboses. 
Vingt ans plus tard, devenu un bibliophile boulimique et bienheureux, M. vit dans un corps de ferme transformé en librairie d’occasion ouverte sept jours sur sept. Il ne possède ni télévision ni téléphone portable mais une cave remplie de vins de Bourgogne.

lundi 7 septembre 2020

Journapalm 394

Après avoir enfilé ses chaussettes fantaisie achetées la veille, le fraîchement retraité de l’administration regarde ses pieds posés sur le parquet de sa chambre. Il n’a pas l’habitude de les voir se tordre de rire dans des couleurs criardes et sous des motifs gais. Pendant des décennies ses pieds ont conjugué le fil d’Écosse et le noir, ne s’accordant qu’en de rares occasions certaines nuances de gris. Il hésite un moment, se dit qu’il ne peut pas sortir ainsi chaussé et puis il se décide et se mêler aux autres pensionnaires de la maison de retraite.

dimanche 6 septembre 2020

Journapalm 393

Le 4x4 produit en Allemagne n’existait qu’en version gris tourterelle et chez le constructeur bavarois, on ne transigeait jamais avec ce principe remontant à 1926 et la mise au point du premier camion à transmission intégrale. Alors, quand il reçut ses trois véhicule pour les repérages de son prochain tournage en Afrique Noire, le cinéaste Alfred Moore fit repeindre le sien en vermillon éclatant. 
Il y eut une embuscade au passage d’une rivière où un groupe de rhinocéros chargea les trois véhicules. Les 4x4 gris tourterelle en réchappèrent mais les animaux réduisirent en bouillie le 4x4 vermillon et ses occupants.

samedi 5 septembre 2020

Journapalm 392

Le mur ambulant déménage chaque jour d’un endroit à l’autre de la principauté. C’est un mur de briques troué dans sa partie supérieure pour une manipulation plus aisée. Le porteur ne se déplace qu’à bicyclette, et passe littéralement son bras à travers le mur pour le transporter sur son épaule lorsqu’il pédale. Les occasions ne manquent pas pour faire appel aux services du mur ambulant : impression avant travaux, mesures, photos de décor. Et chaque fois le porteur pédale pour se rendre d’un rendez-vous à l’autre. Et sur la route on voit passer le mur à bicyclette.

vendredi 4 septembre 2020

Journapalm 391

C’est un cimetière confortable et moderne bâti au sommet d’une bute, à l’ombre de grands arbres à feuilles persistantes et posé sur une baie jouissant d’un climat océanique. Aussi, personne ne s’explique pourquoi cette nuit tous les morts ont quitté leurs tombes pour s’enfuir à bord de plusieurs bus aux étincelants fuselages, abandonnant dans leurs sillages des sépultures vides.

jeudi 3 septembre 2020

Journapalm 390

Rex est un vieux chien, ce qui signifie qu’en langage vétérinaire, il est sept fois plus vieux qu’un vieil homme : c’est donc un très vieux chien. Ses yeux sont si bleus qu’ils semblent blancs : à présent il ne distingue plus que des formes approximatives et de vagues tâches sombres. Il n’entend plus rien depuis deux ans déjà. Toutefois avant de mourir, il aimerait monter dans un grand huit une dernière fois. Mais les manèges ont disparu, ça ne rapporte pas assez et puis les forains font peur aux gens.

mercredi 2 septembre 2020

Journapalm 389

Je voulais aller à Providence alors j’ai allumé l’ordinateur, lancé le monstre polymorphe fabriqué par une batterie de myopes californiens et en deux mouvements de souris, je suis arrivé à Providence. Lovecraft continuait de fermer les yeux sous la dalle grise géométrique portant son nom un peu effacé, à l’intérieur du Swan Cemetery et à part le chant régulier et lointain de quelques oiseaux, la ville semblait effacée elle aussi. De l’autre côté d’un océan et à des milliers de kilomètres de là, rien de nouveau.

mardi 1 septembre 2020

Journapalm 388

Bruno profita du trimestre de confinement pour ne plus se raser. Naturellement peu velu, presque imberbe, ces quatre-vingt-dix jours d’ensauvagement barbier lui permirent d’afficher sur ses mâchoires un bataillon efflanqué de poils longs et épars. Estimant qu’il ressemblait maintenant à un homme, il se prépara longuement dans sa salle de bains le matin où le confinement fut levé. Soudain à la radio un flash d’information annonça que le port du masque devenait obligatoire dans les rues. Une heure plus tard, le regard en berne, Bruno marchait en ville avec un masque lui dissimulant le visage.