lundi 23 novembre 2020

Journapalm 470

On lui demanda de se présenter à l’arrêt de bus, place de la République à 9h15. Elle ignorait de quelle ligne de bus il s’agissait et toute la nuit elle retourna la question dans son lit, matérialisant l’endroit, se relevant pour imprimer le plan de circulation et l’étudier, sélectionnant les six lignes de bus putatives et cherchant laquelle correspondrait le mieux à celle qu’utiliseraient des ravisseurs. Il s’agissait d’un exercice difficile pour quelqu’un qui n’avait jamais rien ravi à personne. Alors elle laissa la chance décider pour elle et jeta un dé avant de se rendormir.

dimanche 22 novembre 2020

Journapalm 469

C’est un bord de rivière qui pourrait en être un autre, un bout d’affluent de quelque chose dans une campagne où le soleil obéit aux injonctions des poètes. Certains viennent potron-minet pour en capturer un morceau et le mettre dans une boite pour plus tard, comme ces restes de repas que l’on met dans une boite au restaurant pour emmener chez soi. Et les chevaux morts qui jonchent le chemin de halage, qui va les ramener chez eux ?

samedi 21 novembre 2020

Journapalm 468

En séchant, la peinture a dessiné sur la table du jardin une croix maladroite ni vraiment rouge ni tout à fait jaune. Le vieil indien paralysé qui n’observe plus le monde qu’à un mètre vingt de hauteur considère le renflement coloré puis appuie sur ses roues pour s’en approcher avant de tourner autour en ahanant dans une langue obscure. Et lorsque les premières gouttes de pluie s’abattent dans le jardin, inondant la table, il se met à rire comme la première fois.

vendredi 20 novembre 2020

Journapalm 467

Elle comprenait en les apercevant qu’elle ne saurait jamais les noms des arbres. Il en poussait pourtant autour de son enfance en Charente, tout autour d’elle encore et à tout moment, des tordus et des ventrus, des faméliques et des opulents, des caduques et des persistants. Mais elle vivait comme les autres, entre une rocade et une station de train, le cerveau prisonnier de l’oppression publicitaire sur les murs de briques. Alors, les noms des arbres… Elle y penserait peut-être à l’ombre d’une pierre tombale sous un cyprès.

jeudi 19 novembre 2020

Journapalm 466

Dehors les rideaux de pluie viennent frapper contre la vitre mais personne ne leur ouvre car personne ne comprend leur morse humide. 
On a remisé la Remington poussiéreuse sur une table de la véranda que l’on n’utilise pas, la faute à une infiltration d’eau qui chaque automne rend la table impraticable. 
Quelqu’un aurait pu penser à la déplacer mais la Remington ne crache plus, son clavier est édenté comme ce vieux chanteur de folk irlandais qui ne chante plus, alors autant la laisser là, comme un chien mécanique oublié sous la pluie.

mercredi 18 novembre 2020

Journapalm 465

Elle aurait aimé suivre ses amies après l’école pour se faire offrir un ballon en forme de cheval et pour manger une barbe à papa rose plus grosse que sa propre tête. Il aurait pu lui offrir l’usine qui fabriquait les ballons de baudruche ainsi que l’atelier où l’on assemblait les machines à barbes à papa. Mais il ne l’emmenait jamais à une fête foraine. Il répétait que les forains ne sont pas des gens fréquentables et elle ne comprenait pas pourquoi il disait cela.

mardi 17 novembre 2020

Journapalm 464

Agitation sonore au fond de l’autobus : une sauterelle joue les passagers clandestins et sème le chaos dans les jambes des enfants. Le chauffeur insomniaque et sourd entend « chanterelle » et démarre le véhicule en rêvant d’omelettes aux champignons. Trois cents mètres plus loin, la sauterelle a remonté l’allée centrale et saute sur ses genoux. Surpris, le chauffeur braque le volant, l’autobus défonce le parapet du pont et saute dans le vide.

lundi 16 novembre 2020

Journapalm 463

Habitués à se fuir les hommes ne se sont bientôt plus reconnus. Parfois on en apercevait un plus téméraire que les autres approcher un congénère, paupières tombantes et rictus de surprise sur le visage, tournant autour de l’individu, le reniflant comme s’il s’agissait d’un morceau de viande… jusqu’à refermer ses mâchoires sur ses flancs et lui arracher un lambeau de chair.

dimanche 15 novembre 2020

Journapalm 462

Le chant d’un oiseau le réveille, à moins que ce ne soit la brise du matin. Il ouvre les yeux et prend conscience de l’état de son corps douloureux, roulé en boule. Il se déplie lentement, se redresse doucement et pose les pieds sous le banc. 
Le temps passe.
Le soleil apparait au-dessus des immeubles de l’autre côté du fleuve, des voitures roulent dans la rue, des messieurs en costumes et des femmes en tailleurs se pressent au travail, des gens courent dans le parc, d’autres promènent leurs chiens. Mais lui, il ne va rien faire de tout cela.

samedi 14 novembre 2020

Journapalm 461

Elle arrive trempée devant la gare et reste encore quelques instants sous le violent orage pour s’assurer de bien lire le nom sur le panneau. Des gares, il y en a huit dans la ville, alors elle doit être sûre… Quand elle pénètre à l’intérieur de l’immense verrière, la chaleur humaine et les piaillements de la foule lui soulèvent le cœur. Derrière ses lunettes pleines d’eau et de buée, elle n'aperçoit que des silhouettes brumeuses et des dos sombres. Son fils est pourtant certainement ici mais une nouvelle fois, elle ne le trouvera pas.