mardi 19 janvier 2021

Journapalm 527

Elle enveloppe son mug de café brûlant pour picorer un peu de chaleur. Les matins d’hiver se ressemblent tous mais les rites du quotidien lui paraissent plus abrasifs encore en cette saison. Ses semelles plombées sur le carrelage et ses yeux qui tentent une échappée à travers le double vitrage. 
Là-bas, derrière les briques et les fils qui ne chantent plus depuis la mort de Cochise, après les files de voitures, au-delà des lignes SNCF et des carrefours pâles, elle devine un coin de ciel plus rose que bleu et une vache en forme de lendemain.

lundi 18 janvier 2021

La citation du... 18 janvier




"Soyez audacieux, lisez beaucoup, écrivez beaucoup, publiez peu, tenez-vous à l’écart des petits esprits et n’ayez peur de rien".



Edgar Allan Poe (1809-1849)

Journapalm 526

Le noir et blanc du dimanche soir ne le rassurait plus sur la perspective de la semaine à venir. Depuis le remplacement du ciné-club par une émission de propagande sur la meilleure manière de fabriquer sa lessive, son savon ou son pain, il se gavait chaque dimanche d’anxiolytiques pour parvenir à s’endormir à une heure toujours plus tardive. Jusqu’au moment où, pendant une publicité pour un Zoo en Normandie, il aperçut un panda à l’écran. Ce noir et ce blanc au milieu des bambous lui apparut comme une révélation. C’était décidé : il deviendrait montreur de pandas.

dimanche 17 janvier 2021

Journapalm 525

Dans un fourmillement électrique faisant passer la production de Tricastin pour une frontale de campeur, le vaisseau spatial se posa sur l’Aubrac à minuit trois. 15 janvier, trente centimètres de neige, un vent glacial à décorner les aurochs… Les martiens prospectèrent les environs déserts de leur atterrissage mais ne trouvant que vide et froid, ils repartirent aussitôt et oublièrent la Terre. Depuis, chaque année le 15 janvier, une grande fête est célébrée dans le monde en l’honneur de l’Aubrac et de Shanghai à Buenos Aires, on y avale des milliers de tonnes d’aligot.

samedi 16 janvier 2021

Journapalm 524

Né dans un carton parallélépipédique il passa les premières années de sa vie à errer de jardins publics en halls de gares. Se réveillant un matin avec une fente rectangulaire à la place de la bouche, tout parut se mettre en ordre. Le monde entier devint soudain carré, les questions géométriques et leurs solutions logiques. Ses idées s’ordonnèrent, bien arrêtées dans son crâne. Alors il s’installa au centre de la ville dans un ancien square abandonné et se proclama oracle municipal.

vendredi 15 janvier 2021

Journapalm 523

Furieux il se lève de table tel un diable sortant de sa boite puis jette sa serviette à carreaux dans son dos avant de sortir de la maison, tel un matador jetant la muleta. Quand il allume sa cigarette sous le lampadaire public, il a déjà oublié la cause de son courroux. Mais il décide d’afficher sa colère boudeuse jusqu’au lendemain, envisageant même de s’en composer un masque pour toute la prochaine journée. Il lui semble salutaire de s’opposer ainsi à l’oppressante incongruité de son existence.

jeudi 14 janvier 2021

Journapalm 522

Ernest F. écoute le bruit de la pluie qui tombe en pelotons épars sur la vitre de sa chambre. L’eau ne regimbe pas, elle creuse son chemin dans les dévers et les rainures, s’infiltre, goutte et s’écoule sans qu’aucun dispositif ne l’en empêche et quand il la croit stoppée, patiente elle imbibe la matière, la fait grossir jusqu’à l’implosion pour reprendre sa course insaisissable et lui échapper. Dépité, Ernest F. ouvre son carnet d’apprenti chaman à la page du jour et, une nouvelle fois, note un zéro en face du défi "Arrêter la pluie".

mercredi 13 janvier 2021

Journapalm 521

Ils sont tous venus, pareils à des bougies sur un gâteau d’anniversaire. C’est une pâtisserie de sable, à l’ouest d’un pays fou de vent et de vin, aux embruns canailles et aux crépuscules toujours verts. Ils n’ont pas eu besoin de se concerter, tout le monde savait que cela se produirait aujourd’hui. Les enfants et les chiens sont venus aussi, on n’allait pas les laisser mourir seuls à la maison.
Leurs silhouettes sur la plage évoquent les troncs d’arbres sans branches ni feuilles, plantés face au vent. Ils sont seuls et s’enroulent de leurs bras en attendant la fin.

mardi 12 janvier 2021

Journapalm 520

Tous les évènements d’une vie ne suffiraient pas à remplir les bordures de cette route qui relie le volcan à l’océan. Beaucoup pourtant s’y essayent tandis qu’ils roulent sur cette langue de goudron, des souvenirs qui culbutent dans leur esprit sans ordre ni méthode, jetés dans leur esprit comme un jeu de dés. En procédant au décompte de leur frêle existence, ils ralentissent, en établissant le constat de leur fragilité incommensurable, ils ralentissent encore. Si bien que jamais aucun véhicule ne parvient jusqu’à l’océan et que les voitures immobiles s’accumulent sur la route comme de grosses punaises mortes.

lundi 11 janvier 2021

Journapalm 519

Depuis que dans un rêve il s’était vu mourir à l’intérieur d’un théâtre de province aux plâtres abimés et aux dorures rococo, Yevkine enchainait les représentations avec sa troupe itinérante dans toute l’Ukraine. Ils jouaient Boulgakov six soirs par semaine et le reste du temps ils roulaient sur des axes délabrés, des routes même pas secondaires, un réseau de saignées vaguement goudronnées reliées entre elles par des intersections sans éclairages ni signalisations. Mais toujours Yevkine haranguait sa troupe, enthousiaste et jamais rassasié de l’espoir de retrouver le théâtre rêvé où enfin il pourrait jouer sa dernière représentation.