Un chapeau mou, informe et vaguement tâché sur la tête pour dissimuler ses cheveux ramenés en un chignon approximatif, elle descend de la voiture et fonce en direction des poissons. Nous n’avons pas bu, ce sont bien des poissons d’un mètre de large fichés dans le sol : une enseigne décolorée par le soleil du Dakota qui indique le point de vente à emporter. Enfant, ma mère m’obligeait à manger un écœurant fish and chips chaque vendredi. Aujourd’hui je n’aime toujours pas le poisson mais en cavale et le ventre vide, nous n’avons plus le choix.
Ces oiseaux ont poussé au milieu du néant en une seule nuit. Les campeurs venus s’isoler dans ce bout de terre perdu, écrasé par un ciel pourtant bien trop vaste pour inspirer la sérénité, se sont réveillés au petit matin cernés par des volatiles hauts comme des immeubles. Et les oiseaux ont entrepris de picorer le monde en commençant par les tentes à montage rapide qu’ils considéraient comme des sucreries à déguster en guise d’apéritif. Quant au plat principal, il continuait de crier et de courir nu entre les rangées de voitures.
L’empereur de la chaussure s’est fait bâtir une maison en forme de soulier au bord de l’autoroute qui traverse le pays. Il ne s’agit pas d’une simple maquette mais d’un authentique logement comprenant un séjour, deux chambres, une salle de bains et une cuisine (située dans le talon). Les automobilistes pressés sont des milliers à passer devant chaque jour, sans même l’apercevoir. Depuis l’avènement d’internet, certains sites en font mention avec un avis laconique « à voir si vous n’avez rien d’autre à faire ». Alors quelques touristes curieux s’arrêtent, photographient la maison et repartent aussi sec vers les plages.
Cette nuit de novembre en transit dans un aéroport est restée présente dans son esprit alors qu’il ne lui était rien arrivé de remarquable. Pourtant il avait noté sur son carnet à spirales des impressions de voyage, des mots simples mis bout à bout pour former des souvenirs sur une ligne en forme de lunette longue portée.
Vingt ans plus tard, à l’enterrement de ses parents, il se souvient de cette nuit d'aéroport et des avions qui décollaient sans lui. Aujourd’hui il règne la même ambiance de zone de transit entre les stèles du cimetière.
Elle répétait souvent que son truc c’était les voyages et que celui qu’elle avait en tête maintenant se situait entre les Rocheuses et les grandes plaines de l’ouest, à Boulder, Colorado. On lui répondait qu’elle pourrait envisager les choses sous un autre angle, parce que dix voyages aux USA en douze ans, ça représentait déjà un chiffre drôlement élevé, et qu’il serait peut-être intéressant d’aller voir ailleurs à quoi ressemblait le monde. Alors son visage se renfrognait, elle secouait la tête vigoureusement et s’enfermait dans trois jours de mutisme. Notre mère nous a vraiment dégoûté des USA.
Après avoir cherché la petite bête des heures durant, il l’a trouvée, armée d’un immense couteau dont l’être arachnoïdien tenait adroitement le manche à l’aide de la moitié de ses pattes velues. Il la regarda un instant, comme frappé de stupeur inquiète. L’instant d’après le couteau s’abattit dans son cou et lui trancha la gorge. Il s’agissait d’une lame forgée par un forgeron japonais du XVème siècle réputé pour son habitude de s’adresser à ses interlocuteurs en leur coupant la parole et les cheveux en quatre.
Longtemps elle a pensé que chaque fois qu’un tremblement de terre se produisait, c’était parce qu’un géant assommé de fatigue s’asseyait en pyjama sur son lit et remontait son antique réveil. En grandissant elle a compris que les géants ne possédaient pas de réveil particulier que l’on remonte, puis qu’il n’existait pas de géant, puis que les choses arrivaient parce qu’elles arrivaient – et les tremblements de terre aussi.
Cette comptine tourne en boucle dans son esprit, cet air entêtant et ces paroles puériles. Alors il essaye de fixer son attention sur la fille en maillot deux-pièces assise sur sa serviette et qui fume une fine cigarette. Il se demande à quoi elle peut penser sous son chapeau en paille à larges bords, le regard dissimulé par des lunettes de soleil, la tête tournée vers le large, comme pénétrée de grandes questions existentielles. Elle essaye pourtant de se souvenir des paroles de cette comptine qu’enfant elle aimait tant…
Les humains agissent machinalement tandis que les ordinateurs apprennent l’intelligence artificielle. Les impôts nous assomment mais on bade des footballeurs sachant à peine parler et qui gagnent des salaires indécents… Les conversations ne changent pas au zinc du bistrot en bas de chez lui, il en arrive à regretter le confinement qui le tenait à l’écart de ces hommes robots enfilant les lieux communs et les verres de blanc. Si seulement la météo redevenait normale… Ah ! Voilà qu'il s'y met, lui aussi...
Si vous poursuivez ce chemin de terre creusé d’ornières et de sillons humides de profondes flaques d’une eau boueuse, vous atteindrez le bout du monde. Il vous faudra rouler quelques heures à peine, et comme il n’y a pas de station essence vous ne pourrez pas effectuer le voyage retour. Vous trouverez des abris en tôle ondulée, des maisons approximatives en zinc, des amoncellements de débris, des empilements de pneus en colonnes futiles et des arbres détrempés de pluie qui n’ont jamais aperçu d’êtres humains. Mais vous pourrez dire que vous avez atteint le bout du monde.