samedi 10 juillet 2021

Journapalm 699

Assis à sa table face à un mur gris, vierge de toute décoration, indemne de toute distraction, il se tient immobile sans parler, en tête à tête avec ses hémisphères cérébraux. Il imagine, il construit puis déconstruit, il projette, il entreprend, sa main bouge enfin, appuie la pointe du stylo sur la feuille blanche et… rien. Il pense à Mishima, à sa tête coupée, à son laborieux seppuku et à ses livres rangés dans la bibliothèque derrière lui. N’est pas Yourcenar qui veut, il n’a même pas réussi à être Belge, échouant à quelques kilomètres. Tant pis, il réessayera demain.

vendredi 9 juillet 2021

Journapalm 698

Elle se plaignait de ne pas suffisamment apercevoir la mer, aussi de temps en temps fermait elle les paupières pour se l’imaginer. Un cliché mental comme un leitmotiv pour compenser les dérives entre son quotidien et son besoin d’ailleurs. Bientôt cette méthode ne suffit pourtant plus et elle promenait en permanence un visage défait, façon voilier après une tempête. La photo de l’océan, encadrée en format panoramique dans son salon ne lui suffisait plus non plus. Alors un matin elle partit, équipée d'un simple sac à dos. On retrouva sa voiture vide stationnée au bord de l’océan, à moitié ensablée.

jeudi 8 juillet 2021

Journapalm 697

Un lapin frappé de grande curiosité cessa de gambader en se trouvant nez à nez avec un pipeline installé au milieu d’un plateau de Mandchourie. À la suite de plusieurs tentatives infructueuses, il finit par trouver l’entrée de ce qu’il pensait être un gigantesque terrier. Et comme il était à la fois très sociable et particulièrement obtus, il chercha à rencontrer le propriétaire des lieux. Il mourut après quelques secondes seulement d’une asphyxie massive après avoir trop longtemps inhalé les vapeurs de bière dans laquelle il pataugeait.

mercredi 7 juillet 2021

Journapalm 696

D’abord à peine perceptible le bourdonnement gagna en intensité jusqu’à le faire redresser, les sens en alerte. Fouillant le ciel il repéra le point sombre sur l’horizon qui, aussitôt, zébra l’azur d’un panache clair et vaguement brouillé par la chaleur de la combustion à l’intérieur des réacteurs. Avant même que le jet n’atteigne l’autre rive du ciel, un second apparut et suivit la même trajectoire dans un formidable tonnerre pétaradant.
Lorsque les chasseurs disparurent au loin, il se rallongea dans l’herbe en pensant que le progrès ultime serait d’inventer une guerre silencieuse.

mardi 6 juillet 2021

Journapalm 695

Les maisons aux façades colorées émergent de la brume qui efface tous les détails du quotidien de Reykjavik. La capitale septentrionale reste à dimension humaine, les gens s’y connaissent ou s’y reconnaissent et la brume n’y change rien. C’est la première fois que je vois quelqu’un ramasser un portefeuille dans la rue et ne pas chercher à fouiller à l’intérieur, mais au contraire aller demander à chaque personne arrêtée devant un magasin si c’est à lui – et chacun de répondre ah non, merci.

lundi 5 juillet 2021

Journapalm 694

Alignés sur leurs rayonnages silencieux, les livres ne se sont pas rendus aux urnes. Pas de scandale ni de protestation indignée dans les journaux, les livres n’ont rien proclamé, rien revendiqué et restent à leur place, sereins et sûrs de leur force. Aucun ne cherche le pouvoir ou ne se hausse du col - même si certains ont la tête de l’emploi. Il n’y aura aucune grève, pas de manifestation ou de putsch militaire dans la bibliothèque.

dimanche 4 juillet 2021

Journapalm 693

Une vache ou une pâtisserie géante en résine fixés sur le toit plat d’un restaurant installé à l’intersection de deux axes très fréquentés. Les moteurs des voitures, des camionnettes, des semi-remorques, la fumée des échappements, le goudron qui se lézarde… jusqu’aux pensées des conducteurs coincés dans les encombrements, bloqués derrière un feu rouge, composant avec leur frustration… jusqu’à abandonner le flot et grimper sur le trottoir avant de quitter leurs véhicules. Un morceau de pâtisserie ou un bout de steak avalés sur un coin de zinc à l’intérieur du restaurant, et oublier le temps.

samedi 3 juillet 2021

Journapalm 692

Toute une vie ne lui suffira pas à reconnaitre chaque arbre pour le nommer comme il se doit. Ce n’est pas une question d’alphabet, ni de problème de vue, cela ne concerne pas la façon de dompter la lumière, de décoder la courbure des troncs, de discerner la composition des feuillages ou d'interpréter la forme des branches. Il est né au centre-ville de Los Angeles, n’en a jamais dépassé les limites et son œil n’a appris qu’à déchiffrer les alignements de murs et de panneaux publicitaires, alpha et oméga de son existence de vagabond dépourvu d’ambition.

vendredi 2 juillet 2021

Journapalm 691

Dans la machine dix fois tourné, retourné, ton corps extirpé, enroulé sur lui-même puis étiré sur un fil barbelé, ta viande exposée dans une chambre froide qui mesure trois stades de football dans un pays ensablé, brûlant et toxique. Ton monde devenu une décalcomanie monochrome collée sur l’aile d’un gigantesque bombyx mori dévorant la tapisserie. Tu t’allonges et tes borborygmes émettent une musique poussiéreuse aux échos familiers et décadents, un refrain éternel qui laisse des clés de sol charbonneuses dans le sillage de ton âme.

jeudi 1 juillet 2021

Journapalm 690

Au terme d’un voyage de plusieurs mois, le vaisseau parti de Floride se pose sur Mars, évènement retransmis en direct sur Terre. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un individu va poser le pied sur la planète rouge. Le colonel Ramirez, premier cosmonaute à sortir du vaisseau descend l’échelle. Il pense à l’alunissage d’Armstrong en 1969 et à la phrase qu’il se répète depuis des mois. Mais intrigué par un objet brillant enfoncé dans le sol à proximité de l’échelle, Ramirez s’agenouille et creuse ; face caméra, il reste muet en découvrant une bouteille de Coca.