Émile T. vécut les évènements de 2020 avec philosophie et détachement. Ne voyageant pas, ce banquier de province agoraphobe, alcoolique misanthrope et passionné de lecture traversa les différentes mesures sanitaires et autres confinements avec une sérénité de moine zen et un ravissement intérieur sans limites. Aussi, à l’annonce de la propagation du variant tchécoslovaque, il se replongea dans Henry James et dans le Chablis.
Casqué, le pilote Jody Sheckter lève les bras pour enjoindre les secours à se presser. Derrière lui, on aperçoit les restes de la Tyrrell de François Cevert enroulée autour des rails de sécurité. Deux agents de sécurité tentent gauchement d’éteindre l’incendie mais il est trop tard.
Avant de sortir de chez lui pour reprendre son macabre sacerdoce, il contemple cette photo prise en 1973 sur le circuit de Walkins Glens et réalise que ce que le temps passé n’a pas encore effacé, le futur s’en chargera. Rasséréné, il reprend sa mission, appareil photo dans une main, pistolet dans l’autre.
Descendant du sommet de son arbre, le roi des singes fait admirer ses mouvements d’une grande souplesse ainsi que la précision de ses gestes. Dans l’assistance subjuguée des Hommes, on pousse des « oh » admiratifs. Et lorsque la bête au cul rouge attrape un nourrisson que sa mère surveillait avec paresse avant de remonter tout en haut de son royaume sylvestre, personne n'intervient.
Il rêve d’un bar sur une planète derrière la ceinture des astéroïdes, quelque part où il pourrait déguster un verre de chouk de Jupiter en terrasse devant le lever des deux lunes de Proxima du Centaure dans une nuit qui dure deux mois. Mais soudain il se rappelle qu’il doit être dans cinquante minutes à l’aéroport JFK pour accueillir Don Carmine Di Giantonnio, capo di capo en visite exceptionnelle dans la grande Amérique. Et il se souvient des paroles de son vieux père le conseillant de choisir une bonne fois pour toutes entre scénariste et homme de main.
Ulysse Dimitroussi vivait seul dans sa ferme du Péloponnèse, élevant des moutons par atavisme familial et quelques cochons par opportunité. Au fil du temps il développa pour Mickey, un verrat obtus et goinfre, un grand attachement. Lorsque le cochon mourut, Ulysse fut inconsolable. Son voisin, l’habile Santos lui proposa de naturaliser le porc et après une soirée arrosée, Ulysse accepta.
Depuis, Mickey trône, empaillé, sur un buffet de la cuisine, sa queue remplacée par un véritable tire-bouchon qui ajoute à l’objet décoratif un usage social : les curieux se pressent pour partager une bouteille ouverte par la queue du verrat.
Il plongeait depuis l’enfance, quel que soit le temps. Connaissant le rivage comme sa poche, il savait d’instinct où trouver les plus grosses coquilles, celles qu’il pourrait revendre au meilleur prix sur le marché de la ville.
Ce matin-là soufflait un fort vent d’est qui ourlait la mer de fronces blanches d’écume. Il plongea depuis son embarcation son épuisette à la main. Mais parvenu près de la falaise, par environ trois mètres de fond, un poulpe gigantesque le surprit et l’entraina dans les abysses. Il fut démembré et ses organes cédés aux piranhas sur le marché des profondeurs.
A 8h08 la pluie tombe sans discontinuer et les piaillements des étourneaux qui montent des cyprès sonnent faux, comme ajoutés par un technicien maladroit lors du montage d’un documentaire à petit budget. En revanche le glas sonne de façon distincte et rythme le temps avec une précision implacable : même la pluie semble s’éteindre pour lui laisser toute la place. Il est 8h11, le glas s’interrompt et les étourneaux reprennent leurs piaulements, éclatants et incessants, pareils à de volatiles commérages.
Le moteur tourne depuis l’aube, le vrombissement grave se répercute sous le ciel pâle griffé de cirrus. Le vent qui fait plier les branches abimées des platanes emporte sous son aile furieuse la plainte de la machine, lancinante et monolithique, qui fait fuir les chats errants et écrase les autres sons de la campagne. Tandis qu’à l’intérieur du gymnase contre lequel ahane le moteur, les préposés au découpage des cadavres poursuivent leur tâche sans répit, dissimulés sous des combinaisons de plastique couleur grenadine, leurs mains maladroites fermement accrochées aux scies électriques.
Bien sûr il ne savait pas que cela arriverait ce soir. Mais il n’ignorait pas que la mort finirait par débarquer : au printemps dernier les toubibs lui donnèrent six mois, peut-être huit. Et l’automne frappait à la porte, avec lui les températures plus fraiches en fin de journée, et la lumière rasante chargée d’orange comme un tampon médicinal. Il est sorti faire pisser son chien à 19h10 mais le fox-terrier est rentré seul, sa laisse trainant derrière lui comme une attache rompue. Alors ses enfants sont partis à sa recherche dans le quartier, déjà bien conscients de la suite.
Après avoir tutoyé les dix milliards, la population mondiale est retombée à cinq puis à trois, pour se stabiliser à deux après une série d’inondations bibliques causées par la montée du niveau des océans ainsi que par des perturbations climatiques au pôle Nord.
Les Jeux Olympiques 2104 se tiennent dans le Dakota du Nord, couverts par une poignée de journalistes car on sait déjà qu’aucun record ne sera plus jamais battu, les sportifs sélectionnés par le groupe Amazon n’ayant droit qu’à trois jours déduits de leur paye pour participer et attendus dans leur entrepôt de rattachement dès leur finale disputée.