Parce qu’il trouvait que le temps passait trop vite dans son coin rabougri de région parisienne, Ernest a donné sa démission, a quitté son appartement sombre accroché au périphérique et il a pris un vol pour l’Arkansas. C’est dans une ville perdue au milieu d’un état dont il ne sait rien qu’il a planté son ancre, employé dans un petit garage dirigé par Bob, un vétéran d’Irak qui y a laissé une jambe et qui aime passer ses journées dans les moteurs de vieilles camionnettes en écoutant de la country.
Hughes L. banquier de son état, s’en revenait chez lui après une dure semaine de labeur dans les bureaux impersonnels d’une banque d’affaires londonienne. La perspective d’un week-end dans sa charmante maison normande, avec sa non moins charmante épouse l’enchantait.
Las ! Une pluie fine doucha son enthousiasme et il accomplit le trajet de la gare à sa maison en trottinant. Quand il arriva devant chez lui, un malabar aux bras tatoués d’ancres de marine lui barra le passage. Sa femme apparut alors et lui expliqua qu’ayant pris un amant à crédit, elle n’avait plus besoin de lui.
Ses genoux pâles posés sur le goudron, l’enfant observe le fascinant spectacle qu’offre une colonie de fourmis occupée à se repaître d’un cadavre d’escargot de bourgogne. Il regarde les insectes avec attention, détaillant chacun de leur rôle bien défini, pareils aux membres d’un corps expéditionnaire lancés dans une mission stratégique. La colonie s’étire sur plus de deux mètres entre le gastéropode baveux immobile et l’orifice terreux où elle le rapatrie dans son garde-manger. Mais l’enfant aimerait bien savoir à quel moment les fourmis ajoutent le beurre d’ail.
En pleine après-midi, Antoine se trouvait accoudé au zinc, occupé à s’enivrer avec une rare application, un verre de pastis après l’autre. L’alcool et moi avions fait sécession depuis quelques années déjà, pour une raison que je préférai oublier mis qui me semblait légitime. Sous l’œil malicieux d’Antoine, j’entrai dans le bar, la conscience chargé de la légitimité d’un prêtre pénétrant dans un bordel. Mais le grand écrivain ne s’est pas départi de son sourire roublard quand je me suis approché de son zinc et que, d’une voix tremblante, j’ai commandé un vichy avec une tranche de citron.
La petite fille a perdu son doudou sur la route. Un jeu maladroit près de la vitre arrière laissée ouverte. Pour ne pas provoquer la colère paternelle, elle n’a rien dit. Sur le coup elle s’est sentie très triste et très seule. Mais maintenant elle pense surtout à son doudou, après des jours de trafic et d’intempéries, sur le bas-côté. Des flaques de boue et des enjoliveurs abandonnés pour paysage et des emballages de barres chocolatées comme voisins instables. Les doudous disparaissaient-ils peu à peu, comme ces cadavres d’animaux écrasées et qu’une pluie abondante finit de gommer ?
Par habitude autant que par ennui, le soir avant de s’endormir, il note un résumé de sa journée, qui tient en une phrase, sur un calendrier au mur de la cuisine. Un matin de septembre, une corneille entre par la fenêtre laissée ouverte, vole dans la pièce et décroche le calendrier d’un coup de bec avant de repartir avec. Depuis, il a perdu la mémoire des neuf derniers mois. Les médecins parlent d’Alzheimer précoce mais lui ne dort plus. Il s’attend à ce que le corvidé chapardeur le fasse chanter, maintenant qu’il sait tout de sa vie.
Elle rêvait de journées qui ne finissent pas et de vieilles pierres enflammés par la lumière du couchant. Elle parlait des ciels immenses au-dessus des montagnes, des coquelicots sur les flancs des collines comme des décorations sur le poitrail d’un militaire en retraite. Et puis des cyprès qui gardent l’entrée des villages. Alors nous avons pris la route pour visiter l’Extremadura. Mais le moteur a rendu l’âme à peine franchie la frontière espagnole et nous sommes rentrés à Paris en autobus, sous la pluie et dans la lumière grise d’octobre.
Théorème absurde : si la mère de Newton n’avait pas quitté son père, une Tesla ne serait pas en orbite.
Preuve idiote : le beau-père ne souhaitant pas s’encombrer du petit Isaac, celui-ci fut donc confié à la garde de ses grands-parents. Son aïeule qui cuisinait des tartes aux pommes demandait souvent à Isaac d’aller chercher des fruits dans les pommiers des environs. On connait la suite… Or, si sa grand-mère avait préféré la tarte aux fraises, c'est toute la science qui aurait balbutié quelques centaines d’années supplémentaires et Tesla n’aurait pas envoyé de voiture dans l’espace. CQFD
Il voulait tellement se trouver aux premières loges qu’il a fini par construire sa terrasse au-dessus de la Caldera de Santorin. Certains grecs du coin n’osaient même pas venir manger chez lui tellement ils redoutaient le vide sous leurs yeux. La terrasse s’est écroulée un matin de printemps, alors qu’il buvait son café. Une chute de cent mètres, à pic dans la mer Égée. Mais il a conservé sa tasse de café dans la main jusqu’au bout. Et depuis, on aperçoit régulièrement un aileron de dauphin accro à la caféine venir roder à l’endroit du drame.
Aux alentours du château toujours debout entre les barres d’immeubles, on aperçoit parfois le fantôme du chevalier H. Il est le dernier représentant de son espèce : partout ailleurs, les révolutions successives ont rasé toute trace de l’ancien régime. Et les fantômes des châtelains ont disparu avec leurs bâtisses.
Personne ne sait pourquoi ce château-là a échappé aux élans atrabilaires du peuple avide de sang. Alors, condamné à hanter les lieux, le fantôme du chevalier H. s’ennuie ferme les jours de semaine, languissant toujours l’agitation du dimanche, jour de marché.