Cela ne ressemblait pas aux maisons pleines de charme qu’il voyait dans les revues chez son dentiste. Il s’agissait d’un appartement mal isolé et mal insonorisé depuis lequel il essayait de survivre en attendant des jours meilleurs. Ce n’est pas toujours évident d’attendre les jours meilleurs, surtout quand on ne sait pas s’ils vont arriver en bus ou en train, ni même quel jour. Mais il patientait, fort de stocks de livres et d’images d’ailleurs plein sa tête. Et lorsque ça ne suffisait plus, depuis le vasistas de sa chambre au dernier étage, il regardait le ciel étoilé.
Beaucoup lui disaient que faire cohabiter un kangourou et un chimpanzé ne constituait pas une bonne idée, surtout dans un simple rez-de-jardin, et surtout dans le Jura, peu réputé pour son climat facile l’hiver. Facteur aggravant, le chimpanzé souffrait de bouffées délirantes. Le matin du 24 décembre, il se mit à neiger en abondance. Le chimpanzé enfila un bicorne noir puis sauta sur le dos du kangourou comme s’il s’agissait d’un cheval et l’attelage mit le cap sur Moscou. Deux-cents ans et six mois après le début de la campagne de Russie.
Elle ne parlait que des falaises d’Étretat, il ne jurait que par la baie de Cadaquès. Elle adorait les falaises blanches de la Normandie et l’histoire du débarquement. Il raffolait des rochers peints par Dali et des histoires de pirates. Mais comme aucun ne voulait céder, ils se sont installés à mi-chemin, à Eyjeaux, commune de 1300 âmes, à l’est de Limoges.
Alors chaque premier vendredi soir du mois, ils organisaient une séquence de projections d’images sur leur home cinéma : Étretat les mois pairs, Cadaquès les mois impairs. En mangeant des glaces pour tenir le coup.
En arrivant sur la terrasse, les propriétaires remarquèrent les traces de pas suspectes. Puis ils aperçurent la vitre brisée de la véranda. La femme mit la main à la bouche et ses yeux commencèrent à s’humidifier. Derrière la baie vitrée on apercevait des bibelots brisés au sol, les bibliothèques renversées, les tapis retournés… Le mari se saisit de son téléphone et composa le numéro de la police. Mais quand le fonctionnaire lui demanda son adresse, l’homme coupa aussitôt la communication. Il n’avait aucune idée de l’endroit où ils se trouvaient, mais ce n’était pas chez eux.
C’était une boutique qui vendait des sucreries, de toutes les couleurs et pour tous les goûts. Placée sur le chemin de l’école, promise à un chiffre d’affaire rondelet. Et puis l’école a déménagé : un projet économique auquel le maire du village tenait plus que tout. Le gérant de la boutique a cherché à faire de même mais les tarifs fonciers de la zone choisie l’en dissuadèrent. Alors la boutique ferma, sans repreneurs. Les saisons laissèrent leurs stigmates sur les murs et sur l’enseigne. Les mauvaises herbes la recouvrirent. Et un matin la boutique s’écroula.
Le dernier jour du procès est arrivé. Dans le box des accusés, l’imposant Timothée Wilbur, poursuivi pour le meurtre de son épouse, considère les jurés avec une attitude détendue. Lorsque le juge s’adresse à lui et qu’il le regarde par-dessus ses lunettes en demi-lune, Wilbur hausse les épaules. Puis il répond d’une voix détachée : « moi je n’ai fait qu’appuyer sur la détente. Après, si elle est morte, c’est une affaire entre elle et Dieu... »
Il rêvait de conquérir les sommets. Il s’imaginait gravir tous les 6000 mètres en solitaire et sans oxygène. Puis de s’attaquer aux 8000 mètres. Devenir une légende de l’altitude terrestre. Le plus haut des hommes avant les nuages, un oiseau sans aile, une inspiration. Mais l’histoire en a décidé autrement. Il est mort d’une insolation dans la cuvette de la Badwater, 85 mètres sous le niveau de la mer.
L’oisillon sautille sur le sol et vient boire un peu d’eau de ruissellement au fond d’une cuvette fissurée, vestige d’un siège de WC soufflé par l’explosion de gaz. Ailleurs un chien affamé s’est assis sur le corps d’une femme obèse morte dans l’écroulement de la maison et entreprend de la dévorer. Dans une autre vie ce chien fut employé par les secours pour retrouver les victimes de pareille catastrophe. Mais depuis l’augmentation du prix des croquettes et les rationnements, les chiens ont pris leur indépendance et refusent de travailler.
Le 4x4 ralentit puis s’immobilise devant la fracture. Ici la route n’est plus qu’un souvenir, emportée par un torrent de boue. Vingt mètres plus loin, le goudron reprend, comme atteint d’Alzheimer. Des piétons surgissent du néant, ponchos ruisselant de pluie sur leurs dos voûtés par le poids de leurs sacs à dos. Arrivés à hauteur du 4x4, ils secouent la tête et lancent le même regard impuissant au conducteur. Celui-ci hausse les épaules puis enclenche la marche arrière. Le pont de Normandie coupé en deux disparait déjà dans les brumes d’un temps nouveau.
Quand le grand-père eu quatre-vingt ans on lui demanda ce qu’il lui ferait plaisir. « Voir la tombe d’Audrey Hepburn ! » Malgré son côté inattendu, sa requête put toutefois être honorée.
On le conduisit sur la rive Nord du Lac Léman un dimanche. Il tombait de la bruine. La tombe était située dans le tout petit cimetière d’un village suisse de 1800 habitants. Il y avait un match de football amateur à proximité du cimetière. Le grand-père s’est recueilli sur la tombe d’Audrey Hepburn dans un silence entrecoupé par les coups de sifflet de l’arbitre sur la pelouse voisine.