Ses parents disaient de lui qu’il était précoce. Lorsqu’il eut six ans, Joan décréta que plus tard il deviendrait réalisateur. L’année suivante, il vola l’iPhone de son père pour tourner son premier film avec, dans le rôle principal, son petit frère de cinq ans monté sur le dos du chien de la famille, un dogue allemand impassible. Mais au lieu des félicitations parentales, il ne recueillit que leur colère : « Ton frère aurait pu se blesser ! On ne vole pas le téléphone de son père ! » Joan comprit très tôt qu’il serait un cinéaste incompris.
Il ne sait pas partir. Il souhaiterait pourtant quitter la ville, sa vie, son quotidien mais chaque fois qu’il essaye, il échoue. Il a acheté une valise qu’il a bourrée de vêtements, de souvenirs et de photos qui datent de l’époque où il pensait parvenir à tout résoudre. Lorsqu’il croyait qu’il n’existait que des solutions. La valise est prête. De temps en temps il la sort et la pose devant chez lui, sur la route puis il s’installe sur sa terrasse et il la regarde. Il a l’impression que l’amorce d’un illusoire départ l’apaise.
Elle lui demanda où il aimerait fêter son anniversaire. Il haussa les épaules mais elle lui fit remarquer qu’il fêtait son millième anniversaire et qu’il convenait de marquer l’évènement. Il n’était pas du côté des célébrations, la routine lui convenait. Mais comme elle insistait, il répondit qu’il irait bien voir la fête foraine.
Après le grand huit et le stand de tir, il voulut essayer le train fantôme. Ils s’installèrent dans le chariot brinquebalant et pénétrèrent dans le royaume des morts-vivants. Et il se trouva si bien parmi ceux-ci qu’il descendit du chariot et y resta.
Le blob progresse sur le tronc du chêne, il étend son rhizome jaune aux quatre coins de la forêt, il mange la région puis avale le pays. Elle se réveille en sueur. Son cœur est donné gagnant à trois contre un dans la cinquième. Des bruits contre la vitre, de la pluie ou autre chose. Elle se lève, la tête pleine de miasmes de nuit. Dans la pénombre, elle heurte une chaise, un coin de table, hésite puis détache les volets. Là, dehors, dans le jour de sept heures, des vaches jaunes broutent une herbe blob.
Quand il sortit de prison, le plus difficile fut de se réhabituer au silence de la nuit. Après plusieurs insomnies, il décida de quitter son studio vide et de se rendre sous un pont autoroutier pour profiter du bruit des voitures. Des types en loques vivaient déjà là, dans un camp de fortune, regroupés autour d’un braséro qui les réchauffait. Ils se jaugèrent du regard puis les locaux lui firent une place. Il s’y trouva si bien qu’il décida d’y rester.
Depuis l’adolescence il s’intéressait aux troubles psychiatriques. Le fonctionnement du cerveau humain et la façon avec laquelle certains individus se retrouvaient frappés de folie le passionnait. Il se lança dans des lectures approfondies de tous les manuels et les livres qui listaient les désordres mentaux en qui en décrivaient les manifestations comportementales. Pendant que ses amis prenaient du bon temps et vivaient leur jeunesse, il vécut des années reclus dans les bibliothèques. Mais après avoir échoué pour la troisième fois aux concours de médecine, il abandonna l’idée de devenir psychiatre et choisit d’entrer en politique.
Richard se réveille courbaturé. La première sensation est celle du sang dans la bouche. Quand il ouvre les yeux il aperçoit le fil barbelé accroché à ses vêtements, sur ses bras, son torse, son ventre, dans son dos et tout autour de ses jambes. Plusieurs épaisseurs de métal gris hérissé de pointes qui mâchent sa peau.
Quand il se présente devant le médecin des urgences, celui-ci badigeonne son barbelé d’un produit antirouille et lui suggère d’entrer dans l’armée où il fera une arme utile pour le corps à corps. De toute façon, au prix du fer…
La première fois qu’elle a pris le volant, elle s’est sentie une autre personne. Assise dans le siège conducteur, il lui semblait apercevoir les choses sous un angle nouveau, forte d’une acuité visuelle rehaussée. Le contraste des choses autour d’elle soudain accentué.
Au début tout se passa bien, l’utilisation de l’embrayage pour changer les vitesses, pas trop d’à-coups sur le frein, la pédale d’accélérateur maîtrisée… Et puis elle aperçut un homme en haut de forme et redingote noire qui traversait devant elle, sur la plage. C’est à cet instant qu’elle comprit qu’elle rêvait.
Elle se souvient de la balançoire sous la pluie et de leurs rires qui rebondissaient jusqu’à l’intérieur de la maison. Lorsqu’elle ne s’inquiétait pas du lendemain ni des heures qui passent sur l’horloge de l’entrée. Mais elle est incapable de citer la somme de toutes ces petites choses qui se sont produites depuis et qui l’ont transformée en cette femme inquiète et obèse qu’elle est devenue.
Il sort du sommeil par inadvertance : son esprit opprimé vient de couper les ailes de la nuit. Alors il hisse son corps brinquebalant jusqu’à la fenêtre et ses doigts entrouvrent les stores. Le jour naissant se découpe en lamelles parallèles couleur de feu et dégage des odeurs de soufre. Il comprend que l’heure est venue. Il lasse ses chaussures, enfile un tee-shirt qui pue moins la transpiration qu’un autre et sort de son abri. Exactement au moment où le moteur d’un bombardier déchire le silence puis qu’une pression sur un bouton éteint l’aube d’un tapis de bombes.