Jeter une canette de coca-cola vide depuis le dernier étage de la tour Eiffel un jour de vent soufflant à quatre-vingt kilomètres heure, Marianne avait pensé que cela aurait pu être sympa. C’était sans compter sur l’évènement coordonné et fortuit de la descente en parachute du député maire de Neuilly qui reçut la cannette en plein visage, la languette de celle-ci allant jusqu’à lui crever l’œil droit. Une fois descendue de la Tour Eiffel sous escorte policière, Marianne eut droit à acheter un ticket de loto mais il était perdant.
Toute ressemblance avec des personnages réels serait purement fortuite. Il reposa le livre et jeta un regard anthracite à sa fille. « Tu te foutrais pas de ma gueule ?J’ai bien compris que c’est moi le personnage débile de ton bouquin ! »
Elle haussa les épaules et mit les poings dans ses poches comme elle le faisait depuis l’enfance. Lui qui se plaignait toujours de ne pas disposer d’assez de temps pour profiter de sa vie, elle lui offrait l’éternité sur papier et il trouvait encore le moyen de râler…
Devenir légiste, c’est un but comme un autre. Certains gosses rêvent de devenir pompiers, astronautes ou conducteurs de camion poubelle. Légiste, c’est pas plus con qu’autre chose, se disait le père en fumant sa cigarette avant d’aller se coucher. Demain serait une autre journée, lui souffla sa conscience, peut-être que le gosse aurait changé d’idée d’ici là… Alors le père tira une dernière taffe puis alla se coucher en rêvant que son fils devenait fonctionnaire des impôts.
De ce qu’il s’en rappelait, sa vie d’avant ne produisait pas de symphonique grandiloquente, plutôt une petite mélodie sans prétention mais jouée sans fausses notes. Or, depuis qu’elle était morte, les canards se multipliaient et il ne trouvait aucun instrument accordé de façon correcte avec lequel reprendre le cours de son existence. On l’avait pourtant prévenu que tout serait différent maintenant qu’elle n’était plus là et qu’il devait faire une croix sur ses ambitions de petite musique jouée sans couacs. Pourtant chaque soir en s’endormant il pensait à une guitare parfaitement accordée sur laquelle jouer ses airs préférés.
Après le Nebraska elle décréta qu’elle en avait vu assez pour le mois, que le spectacle des montagnes sauvages lui retournait le cerveau un peu trop violemment. Tu comprends, lui souffla-t-elle en proie à une tension inhabituelle, ça fait beaucoup quand on arrive de Nogent sur Marne. Il hocha la tête en souriant même s’il ne comprenait pas ce qu’elle racontait : il avait grandi en plein comté Sioux et tout ce qu’il savait de Nogent sur Marne c’était que sa grand-mère y fut majorette pour la fête du vin blanc dans les années soixante.
Son prénom était imprononçable, même par un champion du monde d’élocution. Il s’agissait d’un prénom inventé par ses parents, à une époque où sous l’influence de psychologues perturbés, on autorisa n’importe quoi : chalumeau, albator, biclou ou grande draisienne : le prénom de sa sœur qui ne mesurait pourtant qu’1m58 au plus fort de la saison des pluies. Il n’aimait pas son prénom mais on ne l’aimait pas non plus, ni lui ni son prénom qu’on ne savait pas prononcer ; aussi le condamna-t-on à la pendaison un lundi de Pâques où l’asile psychiatrique organisait des portes ouvertes.
L’homme avait pris l’habitude très jeune de tracer un trait sur le mur de sa chambre après chaque journée supplémentaire vécue. Après dix ans, il contempla le résultat depuis son lit, estomaqué à l’idée que de ces milliers de jours enfuis, il ne gardait souvenir que d’une poignée.
Vingt ans supplémentaires passèrent et il ne trouva plus de place sur le mur de sa chambre. Alors, pour éviter de mourir, il changea de chambre et recommença à zéro sur un mur vierge.
Elle pensait qu’un bus scolaire jaune dans son jardin ajouterait une touche d’exotisme qui impressionnerait tous ses voisins. Mais quand son mari a eu l’idée d’apprendre à jouer du violon et qu’il s’y est attelé chaque soir en rentrant du bureau, elle a emménagé dans le bus installé sur sa pelouse et s’est félicité à plusieurs reprises de ne pas avoir choisi un jardin zen japonais pour décorer son extérieur.
Il prend son repas à vingt-heures quinze, se couche chaque soir à vingt-deux heures, s’endort six minutes plus tard en moyenne. Il vit dans une tour du XIIIème arrondissement et le samedi soir, il contemple les lumières de la ville en se demandant où iront tous ces gens une fois qu’ils seront morts : existe-t-il des supermarchés qui vendent des poulets coco dans l’au-delà ? Internet ne lui apporte pas la réponse, alors il la cherche seul, accoudé au balcon de sa nuit parisienne, tandis que les pigeons défèquent en apesanteur.
Elle vouait une vénération pour Thoreau et possédait tous les bouquins de Kerouac en plusieurs langues, surtout celles qu’elle ne parlait pas. Elle utilisait un shampoing à la bave d’escargot élaboré par un groupe de hippie de San Francisco qui célébrait encore les poètes Beat à l’heure d’Internet et de l’intelligence artificielle. Il ne faisait aucun doute qu’elle ne résisterait pas à l’avenir qui s’annonçait, replié sur lui-même et agressif, individualiste en diable et stupide au dernier degré. Elle se suicida en avalant trois tubes de Xanax et en s’endormant dans son bain avec un livre de Brautigan.