Dans l’autobus, lorsqu’elle pense au Japon, elle pense au pays du soleil levant et elle fronce les sourcils pour se protéger de l’éblouissement.
Mais son voisin ne comprend pas ce qu’elle lui reproche au Japon : si cela lui fait froncer les sourcils ainsi, ne devrait-elle pas plutôt songer au Mexique ou au Guatemala ?
Elle hausse les épaules et demande à son voisin de se mêler de ce qui le regarde et de la laisser penser au Japon à sa guise.
Ayant quitté une soirée professionnelle barbante et démagogique, Antoine R conduisit dans la nuit, en proie à l’épuisement et à la frustration.
Parvenu à l’angle de sa cinquante-neuvième année, sa vie ressemblait à un cul-de-sac au cœur d’un bidonville. Il rata un virage et sa voiture s’abima dans un lac en contrebas.
Éjecté du siège conducteur sous la violence de l’impact, il coula dans l’eau froide sous laquelle il aperçut, médusé, des kilomètres de bières fraiches et un bar derrière lequel officiaient des serveuses en petite tenue. Il décida de laisser couler.
Elle aime lire sous le saule pleureur au fond du jardin. Le chant des grenouilles en bande son couvre les lointains murmures de l’autoroute qui vomit ses voitures. Lorsque le vent souffle un peu trop fort, des chenilles mal arrimées aux branches du saule tombent sur la petite fille allongée dans l’herbe. Loin de s’en émouvoir, celle-ci les croque avec délectation en guise de quatre heures, trop heureuse de prouver à ses parents qu’elle s’est bien acclimatée à la vie loin de la ville.
La première fois qu’elle vit la machine à remonter le temps que son mari venait de fabriquer après dix ans de soirées studieuses dans son garage, Louise la trouva laide et encombrante. Quand il fut question de l’essayer, elle fut difficile à convaincre. Elle accepta toutefois, à condition de choisir la date de leur destination. Son mari acquiesça et régla la machine sur la date de leur rencontre, quinze ans plus tôt. Croisant son mari pour la seconde première fois, Louise détourna la tête et poursuivit son chemin seule.
Hugo ne supportait pas d’être un descendant du terrible Vlad l’empaleur. Ses grandes oreilles pointues, la forme ovoïde de son crane chauve, ses canines aigues jouaient contre lui. Recourant à la chirurgie esthétique, il adopta un visage lisse et passe-partout.
Devenu invisible, il tomba dans un anonymat qui le déprima car plus personne ne le remarquait. Fou de rage, il se mit à empaler les passants à l’aide de la hallebarde familiale.
Charles L était d’un naturel si distrait que le lendemain de son mariage, il oublia sa jeune épouse sur le quai d’une gare. L’ayant retrouvée, il lui fit un enfant que dix ans plus tard, il oublia de venir récupérer là l’école. Son épouse étant décédée entretemps et son fils ayant hérité de la distraction paternelle, personne ne s’en inquiéta et on garda l’enfant à l’école dont il devint la mascotte. Quand l’adolescent se fit écraser par le camion d’un livreur, on le naturalisa et on l’installa sur l’armoire de la classe de biologie.
Cet homme n’est pas né sous une bonne étoile, au moment d’une éclipse totale de soleil.
Âgé de deux ans, il marchait déjà un kilomètre sur les mains et parlait couramment trois langues et quatre dialectes. Étant né asexué, il vécut une adolescence indolente mais développa une maladie rare qui l’obligeait à se présenter à la selle toutes les vingt-neuf minutes.
Devenu un scientifique renommé et bien payé, il se fit construire une villa somptueuse dont toutes les pièces étaient équipées de toilettes grand luxe. Et il recevait ses disciples et les journalistes sur le trône.
Le 34 décembre n’aura pas lieu parce que les gens ne sont pas prêts à encaisser trois jours supplémentaires de gueule de bois consécutive à la Saint Sylvestre. Et aussi parce que des mimosas en fleurs et un marché provençal juste avant le premier de l’an, cela ferait désordre. Les mœurs ont le foie fragile et l’instinct conservateur.
D’aucuns prétendent que le 34 décembre est encore une de ces idées désespérées qu’a lancé un gouvernement tétanisé de se présenter aux prochaines échéances électorales sans rien pour sa défense.
Plus que tout au monde, il souhaitait changer de job avant de devenir fou. Le bureau de l’emploi dont il dépendait lui fit passer une batterie de tests pour déterminer quel métier serait fait pour lui.
Quand les résultats révélèrent qu’il disposait de toutes les qualités pour devenir pizzaïolo, il fondit en larmes.
On ne comprit que plus tard la raison de cet insondable chagrin : l’homme travaillait comme agent d’entretien des autoroutes. Toute l’année il ramassait des motards qui chutaient en short et en sandales.
La société change, on n’arrête pas de le dire. Combien les temps anciens n’étaient qu’une époque obscure, outrageusement dominée par le grand méchant homme blanc patriarcal, colonisateur et castrateur. Aujourd’hui, on avance la mine réjouie sur le chemin lumineux d’une humanité 2.0 plus juste, plus radieuse et plus ouverte.
Emile L voulait bien changer mais il préférait rester blanc et hétérosexuel. On lui fit comprendre que ce n’était pas très correct aussi choisit-il de devenir chien. Depuis, il marche à quatre pattes derrière sa maîtresse, une drag-queen tatouée qui a rompu les attaches avec un père militaire de carrière