Ta tête est une machine à moudre le café et depuis ton enfance, tu n’as jamais été en rupture de stock de grains de moka. Tu hausses les épaules, cela ne te semble pas plus difficile que de respirer.
Et pourtant, dit la vieille femme au corps ratatiné dans son fauteuil roulant, un jour pour toi aussi, respirer deviendra une épreuve.
Alors, réponds-tu, tu continueras à tourner la manivelle et à moudre le café psychique qui te permettra de continuer à respirer une fois sur deux.
Son grand-père était un homme célèbre dont on louait le courage et l’abnégation dans une période sombre de l’Histoire. Quand les professeurs lui tapotaient sur l’épaule et que les autres élèves le considéraient avec des regards jaloux, il hochait la tête, ennuyé. Un grand homme, oui. Et il ne fallait pas dévier de cette vérité qui bâtissait des légendes utiles au roman politique du pays.
De toute façon personne ne croirait jamais les horreurs qu’il pourrait raconter sur la vérité qu’il avait expérimentée au sujet du vieil homme, juste parmi les justes.
Était-ce dans une ruelle pavée d’Édimbourg ou bien dans l’arrière-cour d’un restaurant à proximité des docks de Londres ? Avait-il eu tort de la laisser là, comme elle le lui avait demandé de sa voix plaintive, l’implorant presque de ne plus influer dans sa vie ?
Aujourd’hui, regarderait-il son corps tailladé et blanc dans un sac poubelle, au cœur de cette forêt s’il avait refusé de baisser les bras et de l’écouter ? De toute façon, pensa-t-il, les remords sont inutiles et les fleurs se fanent vite.
Archibald R. construisait des machines un peu folles dont la finalité échappait toujours à ses contemporains. Après la voiture à roues crantées pour gravir les falaises et les chaussures autonomes qui marchaient seules, il mit au point un dirigeable en forme de baignoire.
Lorsque les orages de grêle devinrent quotidiens, tout le monde s’équipa et en commanda de multiples exemplaires. Bientôt, on en vit des centaines au-dessus des propriétés qui recueillaient la grêle et sauvaient les récoltes et les voitures. Devenu richissime, Archibald R. déménagea dans un pays ensoleillé.
L’odeur du poisson cuit dans de l’huile de friture et le bruit de la pluie qui tombe par rafales sur la fenêtre qui donne sur le cimetière. Forcément, dit l’ambulancier, ça n’incite pas à l’enthousiasme. Le néo-veuf hoche la tête. Il se souvient de leur emménagement dans le quartier, quarante ans plus tôt, avant le bétonnage en règle et les tirs de mortier les jours de fête, les descentes de flics et les nuits de canicule les fenêtres ouvertes sur le boulevard périphérique. Une mauvaise décision ne compte pas, c’est le manque de courage de changer qui tue vraiment.
Ils ne t’ont laissé qu’une chance mais ils t’ont fait croire que tu pourrais toujours choisir de changer. Ils t’ont fait croire que c’était facile, qu’il suffisait d’un formulaire à remplir : une formalité. L’administration de ta vie a joué les prolongations et lorsque ton navire a coulé, même les rats ont choisi d’abandonner, eux qui se voyaient si beaux après des siècles de fables. Ils ne t’ont même pas laissé deux feuilles, juste une, à toi de choisir quel en serait le meilleur usage.
Châteaux imprenables aux donjons bâtis dans le sang, douves vertigineuses où agonisent des bêtes immondes, créatures horrifiques aux silhouettes légendaires, combats titanesques livrés au solstice d’été sur une terre éternelle bénie des Dieux…
Hélas tu es né un peu trop tard et tout l’exotisme auquel tu as droit, c’est un monospace climatisé pour passer le week-end dans un Center Parcs au milieu de la Beauce. Il parait qu’avec de la chance on peut y apercevoir des sangliers à moitié domestiqués.
Coincée entre une fenêtre aux carreaux dépolis et une armoire normande, une frêle étagère recueille depuis quinze ans ses angoisses et ses états d’âme. Juliette n’attend rien ni personne, elle sait que la rue regorge toujours plus de Père Fouettard et jamais de Roméo. Alors elle serre les dents quand il se couche sur elle et qu’il l’étreint avec maladresse et violence. Puis quand enfin il s’endort, elle écrit des mots qu’elle cachète dans des enveloppes qu’elle entrepose sur cette étagère pour plus tard, pour ailleurs.
Les sourcils froncés, les lèvres fermées, le ciel se retrousse les manches et fonce vers des lendemains que l’on ne dit plus enchantés. Hier encore, les cumulus multipliaient les assouplissements, les yeux bridés comme un soir de samouraï. Quelque part dans un livre sacré, il est écrit que le jour de la mort de Mishima, l’orient se couvrira d’or et de larmes roses au crépuscule. Mais Mishima est mort et le ciel reste plus vide que jamais, les bras maigres comme ceux d’un enfant.
Tu as rêvé de longue sieste à l’ombre d’un tilleul, de la musique du vent dans les branches et des odeurs d’herbe coupée. Tu te trouvais dans un champ saturé de vert et ton corps jeune ne vibrait d’aucune passion, ne se crispait d’aucune douleur. Pour quelques minutes d’un rêve plus vrai que nature, tu voudrais remonter à l’endormissement qui le précéda. Quand demain pointe déjà le bout de ses chaussures à l’angle de la prochaine rue, tu es nostalgique d’un rêve qui s’étiole déjà.