Après avoir très nettement distingué six énormes champignons rouges en apesanteur au-dessus de l’avenue, il décida que le cocktail d’opium et d’alcool de riz ne lui réussissait vraiment pas. Son compagnon de chambrée lui aussi penché à la fenêtre d’une tour de Paris 13ème haussa les épaules et se concentra sur l’avenue, où le fascinant convoi bordé par des dragons de carton célébrait le nouvel an chinois.
Tout de même, pense le père Ambroise, on en a enterré, du monde dans cette église, depuis tout ce temps… Se saisissant de la coupelle d’hosties, il descend en grimaçant les marches qui le séparent de ses fidèles. « Le corps du Christ » … Il dépose l’hostie dans la bouche d’une plus vieille que lui.
Oui, on en a enterré du monde dans cette église, pense-t-il, à commencer par le sien, rempli de voyages au long cours et de rêves morts nés d’une vie alternative, abandonnés sur cet autel depuis un demi-siècle.
Après avoir envisagé l’étendue des possibles, Anthony décida de collectionner les pigeons. Sa mère qui ne vivait que pour le bonheur de son fils digéra l’annonce avec un aplomb martial puis elle commença à se renseigner sur les volières et les pigeonniers, inquiète de l’encombrement à venir dans son jardin. Anthony lui expliqua toutefois que des boites à chaussures empilées feraient très bien l’affaire : il envisageait en effet de collectionner les pigeons morts. Sa mère approuva l’idée avec soulagement et décida de planter deux rangées supplémentaires de cyclamens dans son jardin.
Lorsqu’elle s’éveilla, Mathilde L. ressentit que quelque chose n’allait pas. Il était encore tôt, elle pouvait rester allongée mais quelque chose la perturbait et elle devait se lever pour vérifier que tout allait bien. Rejetant les draps au bas de son lit, elle pivota sur le côté mais quand elle bascula son bassin dans le vide, elle perdit l’équilibre et tomba. Alors dans la chiche lumière de sa lampe de chevet, elle constata que ses jambes avaient disparu. Ses genoux représentaient l’ultime frontière de son corps : spongieux et verdâtres, ils adhéraient au plancher. Alors elle commença à ramper.
C’est le rond-point le plus couru de la région. Certains ajoutent même « de France » et d’autres plus fiers corrigent : « du monde ! » En lieu et place du terre-plein central habituellement décoré d’une sculpture artisanale censée incarner les symboles de la commune, ce rond-point-là consiste en un gouffre de vingt-cinq mètres de diamètre plus sombre qu’un ciel d’hiver sans étoile et qui selon les estimations atteint une profondeur de cinq cents mètres. Toutefois, aucun conducteur à s’y être aventuré n’en est revenu pour en préciser la mesure.
Le train de 7h17 s’immobilisa sur la voie après 17 kilomètres. Certains voyageurs ouvrirent un œil mais la plupart ne remarqua rien. Antoine K. se trouvait aux toilettes quand l’évènement se produisit. Il entendit une déflagration colossale à l’extérieur du train et sentit la cabine exiguë autour de lui se mettre à tanguer. En regagnant sa place, il remarqua les vitres brisées sur la moquette et les visages en lambeaux des passagers dont il ne restait plus que des masques mortuaires évoquant des faces momifiées. Le train se remit en route à 7h21 et Antoine se rendormit.
Dès que le feu passa au vert, il klaxonna à la voiture qui le précédait. Une habitude développée peu après son installation dans la banlieue de Nice dont la circulation rappelait la frénésie italienne toute proche. La voiture devant lui ne démarra pas. Pire, les portières s’ouvrirent sur trois malabars qui se dirigèrent vers lui, le crâne luisant et l’épiderme tatoué. Ils l’invectivèrent dans un dialecte inconnue propre aux contrôleurs de bus. L’extirpant de sa voiture, ils le rouèrent de coups. Sous la pluie de marrons, il entendit une voix intérieure lui ordonner de prendre le bus.
Après avoir vu Le Parrain il enfourna deux cotons qu’il bloqua de part et d’autre de sa bouche. Ensuite il se rendit à l’école en s’obligeant à ne baisser les yeux devant personne. Lorsque les caïds du collège vinrent lui chercher des poux, il s’efforça de paraître détendu et sûr de lui, de parler lentement et en articulant mal, grâce aux cotons. Le petit rondouillard vicieux de la classe de 4ème5 perdit patience et lui balança un coup de poing dans l’estomac qui lui fit recracher le subterfuge. La lendemain, il décida de regarder un Tex Avery.
Il court les échoppes de la cité, le visage grave et le pas leste. On l’aperçoit sauter d’un trottoir à l’autre, fondre sur un commerce puis son faciès maigre et hirsute s’inscrire dans l’entrebâillement de la porte avant de dévisager le maître des lieux d’un air préoccupé puis de l’interpeller : « Dîtes, vous n’auriez pas une échelle, des fois ? »
Le monde est à portée de clic : Patagonia, Arizona, 1237m, 881 hab (2018), Vol de 19h29 min à partir de 1192 €.
On se raccroche à cette idée farfelue : si on le souhaitait vraiment, on pourrait embarquer pour des cieux immenses et des horizons à rebrousse-poil, mais bien souvent on ne fait que rêver en se trompant de cible. Alors sûrement n’irai-je jamais visiter Patagonia, Arizona, là où le fantôme de Jim continue de fumer en regardant la terre s’embraser.