Elle roule en Porsche, pratique la chirurgie plastique dans une clinique privée dont elle détient la majorité des parts et joue au golf chaque samedi matin. Elle possède un QI de 160, une résidence secondaire à Ramatuelle, taille 36 malgré ses cinquante ans et n’a pas eu besoin de recourir aux services d’un collègue pour refaire ses seins parfaits au naturel. Pourtant chaque soir elle refuse les invitations à des repas, soirées et autres festivités, préférant rentrer chez elle, enfiler sa robe de chambre et lire des auteurs de la beat génération, maudits, toxicomanes et alcooliques notoires.
Le store électrique qui remonte, les échos lointains d’un avion, le brouhaha indécis d’une voiture, le bourdonnement fatigué d’une camionnette, le sifflement pachydermique d’un poids-lourd et puis entre deux plages de trafic routier, les piaillements d’un passereau et les chants de deux oiseaux qui dessinent une ligne de portée sur l’aube. Tous prisonniers d’un quotidien qui se répète ad nauseam, en surimpression d’une vie qui a perdu toutes ses nuances à force de copier-coller les instants qui comptent.
Arrivés sur le toit de l’immeuble, ils sont restés silencieux un moment, comme frappés de stupeur. Le vent soufflait fort, menaçant de les renverser comme de vulgaires pantins. Ils se tenaient aux grilles des imposants climatiseurs pour conserver leur équilibre. Et puis l’un d’eux a parié qu’il avait les tripes de se lâcher et même de marcher jusqu’au bord du toit. Il n’avait plus rien à perdre, la chute ne l’inquiétait pas. Les autres ont tenu le pari aussi s’est-il mis à marcher. Mais une rafale l’a soulevé et il a disparu dans le ciel, gobé par un cumulus.
Le neuvième livre est tombé de l’étagère sans que personne ne s’en soit approché, comme jeté au sol par un puissant courant d’air. Mais fenêtres et volets restaient clos depuis des semaines et depuis longtemps la demeure plongée dans le noir ne résonnait plus d’aucun souvenir de vie. Pourtant le neuvième livre est tombé et le bruit sourd a fait sursauter les enfants. Dans l’éclat de la torche que tenait le plus grand, on apercevait le livre ouvert sur le plancher et ses pages qui tournaient seules. Alors tous les gamins ont détalé comme des lapins.
Après avoir accompli trois révolutions autour du globe, il se posa dans un coin abandonné aux herbes hautes et aux coquelicots. S’allongeant sur le tapis végétal en prenant garde de ne pas écraser trop de coccinelles, il fixa le ciel bleu et entreprit de cartographier les cumulus qui défilaient au-dessus de lui. Son congé sabbatique s’achevait aujourd’hui, et le lendemain il retrouverait le bureau pour un lundi qui cristallisait déjà tous les lundis du monde. Alors à cet instant il décida que tous les lundis à venir seraient des coccinelles.
Après quatre décennies tout ce qu’il reste de ce transatlantique, c’est un squelette naval échoué sur un banc de sable, à la façon d’une baleine rouillée. Les habitants de l’île qui avaient pillé le navire, égorgé les hommes d’équipage et violé les passagères sont tous morts depuis longtemps, de malnutrition ou de malaria. Sur l’île, une végétation épaisse et verdoyante a mâché les ruines de leurs paillotes et des papillons multicolores volent d’une fleur exotique à l’autre tandis qu’au cœur de la forêt résonnent les cris des vieux singes, derniers témoins à avoir vu des hommes.
Il voulait trouver une femme de l’Est, et à tout prendre, il préférait une Hongroise parce que, disait-il, les Hongrois avaient renversé les cocos avant les autres. C’est ainsi qu’il partit pour Budapest au début du mois de mai, avec de l’argent en liquide et une valise pleine d’habits raffinés. Avec l’âge, son ventre avait enflé, son visage grêlé mais qu’importe, il voulait ramener une Hongroise pour finir ses jours. Il m’a envoyé des cartes postales, trois exactement, et avec la dernière, une photographie de bottes : tout ce qu’il restait là-bas d’une statue de Staline renversée en 56.
Derrière le mur au carrelage sale, il y a ce bar à l’angle de la rue. Les piétons qui s’en approchent doivent baisser la tête et empoigner leur col pour affronter les bourrasques. Il pleut souvent ici, et le grésil ne s’absente jamais très longtemps. Quand on entre dans le bar, vos lunettes se chargent de buée, la chaleur vous assaille et l’odeur des alcools vous prend à la gorge. Il suffit de s’accouder au zinc et de commander. Ensuite, on contemple l’océan derrière la vitre, le temps et les nuages qui passent, comme un succédané de voyage.
La double bande jaune au milieu de la route distillait une impression d’exotisme qui troublait ses sensations. Après plus d’un millier de kilomètres parcourus dans le panier du side-car pétaradant, elle somnolait plus souvent qu’elle observait le paysage. Pour se distraire, dans les lignes droites, elle feuilletait un dictionnaire de citations à la couverture défraîchie et aux pages cornées. Soudain elle eut l’idée de chercher l’entrée side-car et elle s’enthousiasma de lire la définition « motocyclette à panier adjacent ». Alors, reportant son attention vers les forêts qu’ils traversaient elle pensa « je suis une passagère adjacente ».
Il commence à la base de la fenêtre du deuxième étage, juste à l’aplomb du toit, pour filer tout droit en pente vertigineuse jusqu’à deux mètres du sol. Tout ce qu’on balance depuis la fenêtre glisse à toute vitesse puis bascule dans le vide et tombe dans la benne située en dessous. C’est un toboggan sinistre, celui de la destruction, celui du dernier déménagement d’une maison qui en connut d’autres. Mais les usines de sidérurgie ferment pour de bon alors il faut partir, tenter sa chance ailleurs et laisser la forêt recouvrir ses souvenirs, effacer ses traces.