Nous savions tous qu’un grand destin l’attendait. Nous l’espérions pour lui, afin qu’il puisse sortir de notre trou perdu. Que l’un des nôtres parvienne à s’extraire de l’absence, du néant, de la platitude des jours.
Un jour il n’était plus chez lui.
Plus tard nous apprenions qu’il dirigeait une entreprise de services informatiques en plein Manhattan. Ce qu’on a pu se sentir fiers ! On a organisé une fête en son honneur, de l’autre côté de l’océan. Dans notre trou perdu, juste nous cinq, le restant de la bande. En nous demandant à quoi ça pouvait ressembler Manhattan.
Il émergea de la nuit la bouche pâteuse et les muscles endoloris, comme au sortir d’une longue maladie. Le premier mot qui lui vint à l’esprit fut épigastre. Il se fit couler un café en massant son ventre puis vérifia dans le dictionnaire. Entre l’ombilic et le sternum, lui répondit le gros livre.
L’ombilic des limbes, se dit-il alors, et le visage tourmenté d’Artaud lui apparut.
Dans une rue brumeuse de janvier, il aperçut une silhouette en redingote frappant les pavés de l’extrémité métallique de sa canne puis qui vint à lui, quémandant le sens de l’existence.
C’est la première fois qu’ils sont convoqués à l’école pour leur fils. Le directeur a le visage émacié, le cheveu rare, des lèvres fines. Assis de l’autre côté du bureau, il les regarde, silencieux. Puis il agite une boite vers eux : « Cachou ? » Ils dodelinent de la tête. Le directeur hausse les épaules. Il leur annonce que leur fils est l’élève le plus brouillon et le plus agité de l’école. Les parents ne comprennent pas. Ils le disent rigoureux et organisé : tout petit déjà, il tuait des mouches et les alignait avec précision sur ses étagères.
La route déroulait son ruban de goudron sombre depuis des heures dans le bourdonnement du moteur. Elle trompait son ennui en changeant sans cesse de station radio. Et puis soudain, dans une zone de moyenne montagne où la route montait et descendait au gré du relief, une vive lumière blanche l’aveugla. Elle leva la main pour se protéger les yeux mais déjà la voiture s’enfonçait dans une mélasse blanche et inodore qui absorbait tout.
Longtemps après, elle entendit quelqu’un crier. Et lorsqu’elle retrouva enfin la vue, elle aperçut un chien d’avalanche qui la reniflait en remuant la queue.
Adepte d’arts martiaux, il transforma son garage en dojo puis son terrain en jardin zen. Pour signifier à ses enfants qu’il était l’heure de passer à table, il tapait dans un immense gong installé dans le salon. Ils mangeaient en kimono, assis en tailleur sur une table basse, du riz collant et du poulet laqué à l’aide de baguettes.
Son épouse musicienne trouvait ridicule de vivre ainsi alors qu’ils habitaient le Cantal. Lors d’un concert philarmonique à Aurillac, elle tomba folle amoureuse du chef d’orchestre et plaqua tout pour vivre avec lui. Bien sûr, il était japonais.
Sa tête était farcie d’opinions toutes faites et de pensées fixes. Elle imaginait tout un tas de choses sans tenir compte de la réalité, ni même chercher à la connaître. C’était sa manière de vivre à l’écart du rythme démentiel de l’existence.
Un jour elle a décrété qu’elle voulait visiter Grand Rapids, dans le Michigan. Juste parce que le nom la séduisait… Elle se fichait bien de savoir que le Grand désignait la rivière et non une façon de peupler le monde.
Elle est partie pour le Midwest et depuis, sa ligne téléphonique sonne dans le vide.
Après l’accident de la circulation qui a laissé le semi-remorque éventré sur le bord de la route, les singes de laboratoire ont profité de la confusion pour s’échapper de leurs cages brisées. Pour les journalistes qui ont couvert l’évènement, il s’agit de singes équipés de lunettes de réalité virtuelle alimentées par énergie solaire et qui ont, en outre, reçu un entrainement militaire de pointe. Ils se sont réfugiés dans une montagne reculée et peuplée de grizzlys qui, d’après les scientifiques, n’ont pas une chance contre ces macaques.
Pensant que les rêves ne coûtent rien, il ne s’est jamais empêché d’en faire par wagons entiers. De quoi remplir tous les tortillards qui s’enroulent au pied de la cordillère des Andes et qui rebondissent même jusqu’aux hauts plateaux du Tibet. Et puis le temps a passé, et il n’est monté dans aucun train.
Aujourd’hui c’est un vieil homme qui se déplace rarement hors de son petit studio parisien. Il attend que se produisent les choses qui doivent se produire. Et il réalise que pour des rêves non réalisés, la facture est tout de même salée.
Il lève la tête et contemple l’absence de ciel. C’est un de ces matins d’hiver posé là par oubli, ou par paresse, un matin rempli de lourds nuages abscons, emberlificotés les uns dans les autres. Et ce matin-là va durer jusqu’au soir, sans espoir de rémission car pour les ouragans, la ligne de démarcation se trouve à des milliers de kilomètres plus à l’ouest. Les aspirateurs célestes ne présentent aucun caractère divin, tout est une affaire de chaos, exactement comme dans le livre d’Artaud qu’il a commencé à lire dans la nuit.
Lorsqu’il prit la parole en visio-conférence devant ses huit mille collaborateurs, il eut le trac un instant puis son assurance naturelle reprit le dessus. Il utilisa la novlangue d’Orwell, comme tous ceux qui de nos jours se sentent tenus de parler. Je veux faire danser l’éléphant, dit-il, résumant son ambition de rendre la multinationale plus souple.
Au même instant, dans une décharge à ciel ouvert d’Inde, un éléphant se retrouva prisonnier d’un immense sac poubelle emmêlé entre ses défenses. Et le vent souffla si fort qu’il gonfla le sac et que, pendant un instant, il se mit à voler.