Pavol a trouvé au fond d’un pays balte un hangar abandonné sous des gravats et des blocs de rochers. L’entrepôt pue l’oubli, les fougères ont peu à peu recouvert sa structure. C’est un hangar pas très sûr de lui qui se tient là, fébrile, à la façon d’un chien perdu sous la pluie. Mais lorsqu’il le découvre, Pavol comprend qu’il a trouvé sa voie : il sera ferrailleur.
Un recueil de Blaise Cendrars dans une main, une guitare Weissenborn en bandoulière, Richard M grimpe dans un train arrêté en pleine voie au cœur de la nuit. Quelques cônes de lumière jaunes et des aboiements de chiens trahissent la présence de soldats dans le lointain. Richard M se fait tout petit au fond du wagon, entre une chèvre aux pis rachitiques et un moine aveugle qui lit dans l’avenir, sans se douter qu’il vient de prendre un billet sans retour pour le monde des spectres.
Le dimanche se referme
livre de recettes pour autrefois
souvenir de la nuit par-delà les falaises
du minuscule au télescope.
Odeurs de thym,
rochers pâles dans la garrigue
des avens pour tout relief
le trou dans la terre définit le monde.
Demain est un autre jour
murmure la vieille femme cheveux filasses
collection d’outrages envolés
sa peau papyrus effritement différé.
Demain rien n’importe
le temps toujours pose ses conditions
et la lande sommeille
des z entortillés sur du fil barbelé.
L’homme se prenait pour un autre depuis toujours. Coureur modeste de 10 kilomètres, il s’inventa un palmarès de champion. Joueur occasionnel de tennis il s’inventa un classement. Marcheur du dimanche, il s’inventa des participations à des treks exotiques et éprouvants. Las de subir ses affabulations perpétuelles, son chat s’inventa un destin de lynx et il le dévora un soir de chandeleur.
Enfant il se comportait de façon polie et discrète. Nourrisson il pleurait peu, mangeait quand on le lui proposait et dormait quand on le lui imposait. Sans récrimination ni plainte. Aussi ses parents cherchèrent-ils une explication chez ses professeurs lorsqu’à douze ans dans la cour de l’école, il étrangla une camarade de classe sur le front de laquelle il écrivit au feutre indélébile le mot SORCIERE.
Rentrant chez lui tardivement à cause d’un dossier qu’il avait éprouvé de grandes difficultés à ficeler avant la date limite, Ronald F s’endormit au volant de sa berline allemande. Quittant la route panoramique dans un virage, il grimpa sur le talus, défonça la barrière de sécurité et sauta dans le vide.
Réveillé alors qu’il chutait, Ronald F se souvint soudain qu’il avait oublié de joindre une version synthétique de son dossier à destination des actionnaires de son entreprise. Une faute à laquelle il pensa pendant les deux secondes qui précédèrent l’impact et qui lui gâcha sa mort.
Parce qu’il avait ramené du Viet Nam une nostalgie pour le napalm en plus d’une chaude pisse, le caporal Harrington aimait regarder des vidéos d’essais nucléaires le soir avant de s’endormir. Son épouse, responsable d’un salon de coiffure d’un village du Kentucky, affirmait qu’il ronflait beaucoup moins depuis qu’il avait pris cette habitude. Pour la chaude pisse en revanche, les avis divergent.
Depuis qu’il avait pris sa retraite, le quotidien de Robert L était d’une profonde inutilité. Certains esprits chafouins avançaient que déjà du temps de son activité d’employé municipal, l’inutilité lui collait à la peau comme un sparadrap.
Pour fuir cet ennui sidéral qui étendait son étendard chaque jour plus loin sur son territoire intime, il décida de partir à bord de son cabriolet Fiat.
Rejoignant sa voiture après un arrêt pipi dans la plaine du Pô, il trouva un chimpanzé installé à l’arrière. Il interpréta cet évènement comme le signe évident qu’il en avait terminé avec l’ennui.
La dernière fois qu’il avait photographié un renard se tordre de rire, le cliché vendu à un journal animalier lui rapporta un petit billet. L’expression de l’animal était telle que l’on aurait pu penser à un être humain déguisé en renard.
Ce jour-là il retourna dans les bois bien décidé à renouveler l’expérience mais à peine eut il franchi l’orée de la forêt qu’une déflagration douloureuse lui hacha l’épaule. Il perdit l’équilibre et s’étala sur le sol. La dernière chose qu’il vit fut un renard dressé sur ses pattes arrière, un fusil en bandoulière.
Le journal l’annonçait : la guerre ! Cette fois, les politiciens adeptes du faux-semblant ne pourraient rien faire. Le tyran Ursule avait décidé de plier le monde à sa botte. L’Occident envoya un fabricant de chaussures italien parlementer avec le redoutable Ursule : des bottes en cuir de crocodile, faites main, à vie.
Celui-ci, bête comme ses pieds, accepta et le modeste bottier de Vénétie sauva le monde libre. Le lendemain, le journal annonça des soldes monstres chez les vendeurs de chaussures et la société put reprendre sa vie d’avant.