D’après mon boucher, c’est parce qu’on a souhaité interrompre la chaine que les autorités ont modifié le code pénal et l’ont expurgé de l’article « tout condamné à mort aura la tête tranchée » puisque, de facto, tout bourreau était à son tour condamné et perdait la tête ainsi que son travail. De fil en aiguille, il ne restait plus de bourreau, sans compter que la profession connaissait une crise des vocations. J’ai répondu au boucher que je comprenais tout à fait et comme je ne souhaitais pas le contrarier, je lui ai demandé de la tête de veau.
Quand il l’observe, il est animé d’une certitude qui prend du gîte sitôt qu’il détourne la tête, aussi reporte t-il une fois encore son regard sur elle. Il ne peut tout de même pas lui avouer qu’il l’a déjà croisée quelque part, c’est d’un commun… Pourtant, il est certain de l’avoir déjà vue. Il s’en souvient maintenant, elle était allongée sur un corail rouge, par cinquante mètres de fond, à proximité des Açores, ce devait être au printemp, vers 1750 ou 1752.
Sur les bancs de la faculté, elle s’ennuie et regarde par la fenêtre. Mais l’amphithéâtre ressemble à une geôle ou bien à un monastère de béton imaginé par Le Corbusier. Au lieu des baies vitrées lumineuses, il n’y a que des ouvertures étroites et en hauteur à travers lesquelles on n’aperçoit que des bandes de nuages gris et jamais un coin de ciel bleu. Et dire qu’ils appellent ça l’université radieuse…
Bien qu’ils aient plus de dix-sept ans, ils n’ont rien oublié de la douceur des mercredis de leur enfance, lorsqu’ils se rendaient chez mademoiselle Berthéas qui leur offrait des fraises Tagada en leur enseignant le catéchisme. Au fond ce n’est que pas pure nostalgie, et peut-être par une petite jalousie d’avoir été remplacés dans le coeur de la vieille fille qu’ils ont lapidé ces trois enfants, près de la rivière.
Ils ont mis les petits plats dans les grands, du camembert dans des assiettes à soupe et du munster dans des ramequins. L’odeur des fromages monte à travers les étages et le bureau morne du boulevard prend des airs de palais d’orient. La visite des huiles à barrettes sur la poitrine tient même les mouches au garde-à-vous. C’est dire si l’effet de l’uniforme n’est pas soluble dans la crème du fromage.
Quand le ciel s’enténèbre, que les nuages soufflent dans un cor de chasse et que les oiseaux détalent en zigzags sombres, tu sors sur ton balcon, tu humes les odeurs du néant et du cosmos mêlées.
Là, tu laisses ton esprit inventer des conjonctions de coordination pour assembler des morceaux de ciel fracturés avec des lignes d’horizon pointillées. Tu deviens un monsieur Loyal destitué, chassé du monde des vivants pour cause de rêverie intempestive.
Alors tu souris aux escargots patients et tu regardes converger les trainées de pluie avec béatitude.
Chaque lundi matin il monte dans le métro, regarde les gens autour de lui sans les voir, puis il marche sur le trottoir où les rats ont remplacé les pigeons. Assis à son bureau, il s’efforce de trouver un sens et beaucoup de sérieux à ses préoccupations d’adulte. Mais quand l’horloge annonce 17h00, il regarde par la fenêtre les branches des eucalyptus et pense à sa mère qui va venir l’attendre à la sortie de l’école… avant de réaliser que c’est lui, maintenant, qui doit récupérer un enfant devant les grilles. Et il ne peut s’empêcher de trouver ça grotesque.
Sa théorie psychologique de l’enfance tient en peu de lignes : les enfants qui utilisent beaucoup de couleurs dans leurs dessins deviennent des adultes superficiels mais souriants qui s’adaptent à une société qui leur ressemble. À l’inverse, ceux qui versent dans le monochrome deviennent des adultes psychotiques, seuls et dépressifs. Et parce qu’il est un peu pervers, l’instituteur se fait un malin plaisir de ne distribuer que des crayons de couleur noire à ses élèves lors des cours de dessin du vendredi matin.
De ce village isolé dans la haute vallée, il a gardé intact le souvenir des jeux et des rires l’été, au bord de la rivière. Longtemps il a pensé que l’été durerait plusieurs années et qu’avec lui, les rires et les jeux ne s’interrompraient jamais.
Quand il revient au village aujourd’hui, il échappe toujours à ses obligations d’adulte, de mari et de père pour venir s’asseoir au bord de la rivière et fumer une cigarette en discernant les silhouettes fantomatiques de son enfance qui s’éclaboussent et qui rient.
Le vendeur de fruits et légumes est originaire de Corée, il a fui son pays lorsque les communistes l’ont envahi. Depuis, il vend des fruits et légumes aux Américains, et il essaye d’en devenir un. Malgré les réflexions du vieux Lewis qui lui demande toujours de lui faire cadeau des citrons, en ajoutant qu’une face de citron devrait offrir ses citrons. Ce matin, on a retrouvé le vieux Lewis mort dans sa cuisine. D’après la police, il se serait étouffé en avalant de travers un demi-citron.