Les vieillards assis sur ce banc attendent beaucoup de choses. Et le plus drôle c’est que les jeunes types et les filles alertes qui passent devant eux les regardent en pensant que ce doit être triste d’attendre la mort sur un banc. Mais les vieux, ils s’en fichent bien de la camarde, ce qu’ils guettent c’est la pluie, les orages qui approchent, le ciel qui distribue le jeu, les accrochages au carrefour, les bagarres d’ivrognes, les piétons renversés, les rendez-vous d’amoureux, les chiens qui pissent et l’issue de tous ces évènements sur lesquels ils parient sans cesse.
Il collectionne les timbres et les cartes postales, dans des boites séparées en aluminium sur lesquelles il reste le poinçon du fabriquant et la date de mise en boite qui commence en 19 quelque chose. Quand il en ouvre une, il sent l’odeur du vieux papier et de la camomille. Sa femme les utilisait pour stocker ses sachets de thé, elle en buvait des litres chaque jour au temps où elle avait encore une bouche, un tube digestif et un estomac. Ça remonte à loin cette époque et il se sent un peu nostalgique de 19 quelque chose.
Après l’orage et la renonciation, elle dormit un moment sur la banquette arrière. De l’autre côté de sa conscience, elle manqua le passage d’un ouragan au nom de fleur exotique qui démembra le monde autour d’elle. Quand elle rouvrit les yeux, nauséeuse sur le cuir pleine fleur de sa Chevrolet de location, elle aperçut des éléphants morts couchés sur la route. En s’approchant d’eux, elle vit leurs corps gonflés d’eau et d’air vicié et elle aperçut son reflet difforme au centre de leurs pupilles gélatineuses. Ils sentaient la peur, mêlée à de la vase.
Les miradors quittèrent leur poste un instant pour trinquer à la nouvelle année. Et les douves furent laissées sans surveillance pendant la célébration. C’était plus qu’il n’en fallait pour que les quatre cavaliers de l’apocalypse prennent d’assaut la forteresse et la réduisent en cendres. Mais ce jour-là, les quatre cavaliers de l’apocalypse étaient fatigués et ils demandaient à leurs montures de se hâter avec lenteur. Les fruits de mer absorbés la veille déchaînaient en effet des orages carabinés dans leurs intestins délicats. Et il est bien difficile d’attaquer un château fort quand on souffre de colique.
En vieillissant, il devient réfractaire à la lumière. Il préfère l’atmosphère confuse de l’hiver, recroquevillé sous une couverture de fortune dans son canapé. Là, il n’ouvre qu’une seule fenêtre, la plus petite, la plus étroite, juste de quoi émasculer la lueur du jour. Le grisâtre lui convient, surtout quand il pleut, comme aujourd’hui. Alors il reste là, à ne rien faire d’autre que méditer en observant la pluie et en comptant les gouttes d’eau qui s’écrasent au sol. On lui a dit que la traversée du fleuve des morts se ferait de nuit. Ça le rassure un peu.
Il n’a pas de quoi se payer un voyage. Et même s’il pouvait, il ne saurait pas où partir. Alors pour tromper son ennui, les jours où le ciel est dégagé, il va passer un moment sur la plage de Malo-les-Bains et il contemple les reflets verts de la Manche.
Et quand il lui prend des envies de voyage, il lève la tête et regarde passer les avions transatlantiques, le New York Francfort ou bien le New York Munich qui passent à la verticale de Dunkerque. Il attrape des bouts d’ailleurs dans les traces de condensation de leurs réacteurs.
Allongé dans l’herbe fraîchement coupée, Marcel S. s’imagine dans le parc du Presidio de San Francisco. En fermant les yeux, il imagine le Golden Gate dont les piliers jouent au yoyo avec le brouillard qui s’est levé et qui efface le mont Tamalpais, de l’autre côté de la baie.
Un écureuil s’approche de lui avec précaution et lui demande à quelle heure passe le prochain cable-car de la ligne 61. Marcel S. l’observe, goguenard. Cet écureuil est si vieux qu’il attend un cable-car à un arrêt fermé depuis plus de soixante ans...
Elle les imagine tous lancés dans une poursuite qui n’en finit plus, chacun sur un cheval d’airain vrillant l’espace, découpant la couche extérieure de la nuit, comme s’il s’agissait de la peau d’un pamplemousse. Au cœur de l’hiver, quand l’obscurité prend ses aises, elle les entend foncer sur les voies périphériques de l’atmosphère terrestre, et elle peut même voir leurs sourires étincelants sous les casques. La course ne s’achève jamais, les virages succèdent aux virages, et les moteurs turbocompressés lancent des hululements d’acier qui perforent le temps. Alors elle se sent vibrer, encore une fois.
On lui avait parlé d’une espèce d’escargot spectaculaire et en voie de disparition, l’escargot toupie qui, comme son nom l’indique, possède une coquille en forme de toupie et aux teintes nacrées. Excité par cette découverte, il a sauté dans un avion, traversé les océans et foncé à travers les territoires inhospitaliers d’une province d’Amérique du Sud oublié des cartes. Après deux nuits de recherche intensive à la lampe torche, on ne l’a plus jamais revu. Ce qu’on ne lui avait pas dit, c’est que l’escargot toupie est un mollusque carnivore qui possède cinquante-huit crocs rétractables et un appétit démesuré.
- Elle est atteinte de nimbulophilie.
- De nain quoi ?
- Nimbulophilie, en cinq syllabes.
- Mais ça n’existe pas !
- Le mot existe, puisque je viens de le prononcer.
- Et ça veut dire quoi ?
- Qu’elle collectionne les souvenirs des nuages dans le ciel. Et qu’elle est capable de te dire où et quand elle a vu des nimbus stupéfiants au crépuscule, ou des cumulus titanesques en Orient.
- C’est complètement impossible.
- Dans ma tête, si. Et c’est ça qui compte !