Dans ton grand cahier sans couleur tu as épluché le dictionnaire de tes rêves et secoué l’encyclopédie de tes nuits. Il en est tombé plusieurs lettres argentées, certaines plus graves que d’autres, une poignée plus aigües que les autres mais tu disais souvent que tu appréciais la musique dissonante. Un jour, c’est certain, il ne tombera plus aucune lettre et tes nuits resteront silencieuses à nos oreilles orphelines.
Braque, Cendrars et Modigliani peuvent bien s’en jeter un derrière la cravate dans un PMU du vieux Paris, qu’est-ce que ça va changer à ta vie ? Tu ne t’intéresses qu’aux auteurs qui viennent de l’Est, les Tchèques et les Russes, les Polonais et les Moldaves. Tu gardes un portrait de Kafka accroché au-dessus de ton lit et une carte des Balkans déployée dans ton bureau et sur lequel figurent des pastilles de couleur pour chaque auteur mort ou vivant, c’est là toute ta géographie intime.
Elle voulait l’appeler Winston par admiration pour Churchill mais il préférait Enzo par passion pour les bolides italiens. Leur enfant naquit sous un pommier parce qu’elle n’eut pas le temps d’atteindre la maternité et que le champ qui bordait la route paraissait plus confortable que le bas-côté. Parvenue à la dernière contraction, elle mit tout ce qui lui restait d’énergie et l’enfant poussa son premier vagissement tandis qu’au même instant, dans le champ qui bordait la route, une pomme mûre tomba avec une bruit sec. On baptisa l’enfant Isaac.
L’enfant qui a grandi dans la ville opercule a longtemps reniflé les vapeurs de napalm tandis que ses grands-parents, puis tous les anciens de son entourage tombaient un à un, les os en miettes, la chair pantelante, leurs corps en version pissenlits par la racine. Il a observé la mort des autres sous tous les angles cet enfant et maintenant il a besoin d’écouter les grondements des moteurs de B52 captés sur une cassette pour réussir à s’endormir.
Les sauvages débarquent en meutes masquées dans les avenues de la ville cannibalisée par la canicule. L’inconfort est préférable à l’esclavage aussi conservent-ils leurs passe-montagnes, cagoules et autres couvre-chefs tous plus inattendus les uns que les autres. Certains se sont même coiffés d’une serpillère rouge. Alors, lorsqu’ils galopent vers les façades de la mairie en armant leurs bombes de couleur, on se croirait au milieu d’une peinture animée du Douanier Rousseau.
Sur la colline, les mats en acier dessinent des fleurs handicapées mais parce que la novlangue est devenue une réalité et que plus personne d’autre que de vieux croûtons s’intéressent encore à la poésie, on les nomme éoliennes ; cela heurte moins les sens, un mot rempli de voyelles, il semble que ça coule de source et que c’est rempli d’écologie jusqu’à ras bord.
Avec sa journée découpée en tranches de vingt-quatre unités régulières, elle pensait maitriser le temps et ne plus se retrouver obligée de courir ici et là. Mais elle souffrait d’une diplopie sévère et ses tranches de temps mesuraient quarante-huit unités posées sur du pain à la mie bleuie qui laissait un arrière-goût de poussière dans la bouche au moment d’aller se coucher.
Ils déploient des avions de chasse au beau milieu de la ville mais ils les repeignent en vert et disent qu’il ne s’agit jamais que d’imposants nénuphars. Toi, tu n’es pas dupe et tu leur fais remarquer la peinture grise qui continue d’apparaître sur le dos des fuselages. Alors on te répond qu’il s’agit de gorilles adultes de type dominant au dos argenté qu’il convient de ne pas déranger.
Au bord du canal, là où en hiver, parfois, des hommes sautent dans l’eau pour sauver un chien et finissent par se noyer, il y a cet endroit mal isolé où des rayonnages disjoints contemplent le monde. Cela n’a rien d’étouffant ou même d’intimidant : c’est un lieu qui guérit un peu des douleurs récalcitrantes, qui agit à la manière d’un baume que les fantômes de ceux partis trop tôt te prodiguent, l’air de ne pas y toucher, entre deux rangées de livres, à l’abri de la tramontane qui, dehors, siffle dans les arbres devenus fous.
Tu as traversé ta propre vie comme d’autres traversent la rue, le nez en l’air et pas vraiment conscient de la direction à suivre. Une fois parvenu de l’autre côté de ce qui se révéla être un boulevard de ceinture, tu n’as plus reconnu ton environnement et tu as oublié la raison qui t’avait poussé à venir ici. Alors tu as envisagé de prendre une autre route pour ailleurs mais on t’a rattrapé pour te dire que ton temps de flânerie était écoulé.