Il n’y eut ni iceberg ni orchestre jouant jusqu’à la dernière minute avant qu’il ne sombrât. Le navire ne portait pas un nom à consonance héroïque ou biblique. Il coula seul et ignoré de tous, emportant dans les abysses douze marins dont les familles ignorèrent ce qu’il leur était arrivé. Il y eut un article dans le journal local et c’en fut terminé. Ensuite, douze cérémonies funéraires sans corps dans un village celte perché sur une colline d’herbes et de roches sombres. Et plus personne n’en parla ailleurs qu’au pub du port, certains soirs de brouillard.
Faire fumer les crapauds ne lui suffisait plus. Il a découvert que les enfermer dans des boites en plastique remplies de soda décolorait leur peau et que les crapauds se prenaient alors pour des caméléons dont la transformation était irréversible. Puis il eut l’idée de les découper en tranches et de les cuire au barbecue avant de les jeter dans le mixeur électrique puis de les faire manger à son petit frère. Première étape sur le chemin d’une irréversible folie qui le conduirait à devenir vingt ans plus tard le maître du monde par suffrage universel.
Longtemps il pensa que sa vie d’adulte serait un pays de lumières et de mystères, remplis de défis qu’il relèverait avec brio, empilant les succès et les victoires. Il ignorait alors qu’il pût exister des limbes obscures et des brouillards épais. Il lui fallut quelques échecs mémorables pour comprendre son erreur. Mais l’avènement du haut débit lui permit de noyer sa frustration dans une lente lobotomie volontaire et à l’amnésie scintillante en haute définition.
Dans la gueule du loup il fait plutôt sombre et la température descend plus bas que nécessaire au maintien des individus en condition opérationnelle. Ils n’ont toutefois pas eu le choix, ce loup est arrivé plein de bonnes intentions dans une voiture anglaise de luxe, précédé d’une flatteuse réputation. Et les agneaux qui réclament la tonte ont tous sauté à l’arrière, attirés par l’odeur du cuir pleine fleur et les alcools de marque du minibar. Ils n’ont maintenant plus d’autre choix que d’attendre l’indigestion et d’être recrachés par leur geôlier.
Sur l’avenue qui fut jadis l’une des plus fréquentées du monde, il n’y a plus rien à présent que des empreintes de pas et des confettis collés au sol. Les lignes blanches marquent les repères d’un monde qui n’existe plus. Les panneaux routiers deviennent des œuvres d’art conceptuel et plus personne n’y prête attention. Attirés par l’insolite silence, les rats s’aventurent hors des égouts. Leurs silhouettes hirsutes au pelage gras traversent l’avenue et partent à la conquête d’un nouveau monde.
Entre les interstices du néant, fracturant la couche de goudron en provoquant de minuscules séismes à bas bruit, la brindille s’est élevée à la recherche de lumière. Contraignant les éléments à ne pas suivre leur voie naturelle, elle a émergé à la surface au milieu de la géométrie bétonnée et de la ferraille. Maintenant qu’elle est devenue un arbuste qui se plie encore les jours de vent, personne ne viendra plus la raisonner. Cette zone que les hommes pensaient stériles a été abandonnée aux forêts éternelles. La brindille agissait en éclaireur.
Son visage est blanc, strié comme un meuble ancien. De son crâne chauve jusqu’à la bouche, parcouru de sillons et de plis. Sa barbe grise vire au jaune au coin des lèvres, la faute à trente ans de tabagisme actif. Quand il se tient à côté de moi, je sens son odeur sèche et forte et je l’entends respirer avec ce sifflement caractéristique de ceux qui ne sont pas ressortis indemnes d’une vie passée sous terre. Mais lorsqu’il lève la tête et que ses yeux se plissent en contemplant le ciel ensoleillé, son visage parait serein. Il m’apaise.
Elle lui disait de grimper là-haut, qu’il verrait Montmartre. Il n’avait que sept ans et une vague idée de ce dont il s’agissait : une butte à huit cents kilomètres de là dont il se demandait s’il était possible de l’apercevoir de si loin. Mais il n’essayait jamais pour autant, redoutant l’échec. Depuis, il vivait en marge du fantastique et de l’irrationnel, une vie ordonnée et bien rangée à l’ombre des lois scientifiques qui le rassuraient. Et pour éviter de produire des rêves fantasques la nuit venue, il prenait soin de toujours faire son lit au carré.
Depuis l’enfance, il n’avait jamais su sur quel pied danser, tantôt souriant, tantôt en pleurs, un jour choisissant le noir, un jour préférant le blanc. Certains disaient que c’est ce qui faisait son charme, cette irrésolution, cette incapacité à choisir.
Elle descendit du train et elle l’aperçut sur le quai, soucieux mais tremblant d’impatience et elle remarqua sa main gauche dissimulée derrière le dos. Elle marcha jusqu’à lui heureuse en se demandant s’il s’était souvenu de ses fleurs préférées. Au moment de s’enlacer, il leva son bras gauche et la clé de douze la frappa sèchement à la tête.
Il aurait voulu jouer au golf au-dessus des falaises d’Étretat, un jour de tempête. Ses amis lui répondaient que c’était stupide, et qu’il ne savait même pas jouer au golf. C’était vrai. Quand il partait courir sur la large piste bordée d’épicéas, il espérait toujours apercevoir le dos noir d’un ours émerger des fougères. Ça non plus ce n’était pas souhaitable et sûrement que c’était stupide, et un peu puéril aussi. Mais c’était plus fort que lui, il ne pouvait se satisfaire de son quotidien de professeur de solfège.