vendredi 8 mai 2020

Journapalm 272

Fuyant les avenues bondées et les trottoirs encombrés de la ville, il a pris le premier vol disponible pour un désert de sable et de dunes. 
Arrivé au cœur de l’aridité solitaire à dos de chameau grabataire, il a posé les pieds au sol avec le sentiment de toucher le paradis. Jouissant du silence et de la solitude quelques instants avant qu’une caravane de plusieurs centaines de marchands ambulants ne vienne s’installer autour de lui, marquant le début de la grande braderie annuelle du désert.

jeudi 7 mai 2020

Journapalm 271

- Mais qu’est-ce que vous croyez docteur ? Quand on craque, on craque ! On ne choisit pas le moment.
- Je sais bien madame mais tout de même, en plein supermarché... 
- C’est arrivé comme ça je vous dis, je n’ai pas calculé ! 
- Oui mais tout de même. De là à fracasser le crâne de votre mari avec un espadon ! 
- Mais j’étais devant le rayon surgelés, c’est comme ça, je n’y peux rien !

mercredi 6 mai 2020

Perdu au supermarché : la version de Ginsberg

I'm all lost
I'm all lost
I'm all lost
I'm all lost in the supermarket (...)


En 1979, les Clash chantaient qu'ils étaient paumés dans le supermarché. Mais plus de vint ans auparavant, de l'autre côté de la grande mare étiquetée Océan, Allen Ginsberg écrivait un poème rempli lui aussi de supermarché, de grande distribution américaine et de Walt Whitman. En voici un extrait, tiré de la version de Christian Bourgois Howl et autres poèmes (traduction Robert Cordier).

"Un supermarché en Californie

Voilà ce qui me vient à ton propos ce soir, Walt Whitman, car j’ai arpenté les contre-allées, gêné par un mal de tête, et j’ai regardé la pleine lune à travers les arbres. Fatigué et affamé, cherchant des images à consommer, je suis entré dans un supermarché aux fruits de néon, en rêvant à tes énumérations !
Quelles pêches et quelles éclipses ! Des familles entières qui font leur course en pleine nuit ! Des allées pleines de maris ! Les femmes dans les avocats, les bébés dans les tomates — et toi, Garcia Lorca… Que faisais-tu parmi les pastèques ?
Je t’ai vu, sans enfants, Walt Whitman, vieux tripoteur solitaire, farfouiller dans les viandes du réfrigérateur, tout en matant les jeunes livreurs.
Je t’ai entendu poser des questions à chacun. Qui a tué ces côtes de porc ? Combien les bananes ? Veux-tu être mon bon ange ? J’ai fait des allées et venues entre les étincelantes piles de boîtes de conserve en te suivant, suivi à mon tour, imaginais-je, par le vigile du magasin.
Nous avons parcouru ensemble des allées dégagées, unis par nos chimères solitaires, goûté des artichauts, savouré des friandises glacées, sans jamais passer à la caisse.
Où aller maintenant, Walt Whitman ? Les portes ferment dans une heure. Quelle direction indique ta barbe ce soir ? (Je pose la main sur un livre de toi, je rêve à ton odyssée dans un supermarché et je me sens idiot.)
Marcherons-nous toute la nuit dans des rues désertes ? Les arbres ajoutent de l’ombre à l’ombre ; les lumières dans les maisons seront éteintes et nous nous sentirons tous deux solitaires.
Flânerons-nous en regrettant l’Amérique de l’Amour, le long d’automobiles bleues, jusqu’à notre petite maison silencieuse ?
Ah, cher père, chère barbe-grise, vieux professeur de courage,
Quelle Amérique était la tienne, quand Charon a cessé de pousser son bac, que tu es descendu sur la berge fumante et que tu as regardé son bateau disparaître sur les eaux noires du Léthé ?"

Journapalm 270

Elle rêvait de Big Sur et de l’odeur iodée des vagues du Pacifique qui bruissent sur les plages de Californie. Il l’emmenait en pèlerinage à Paris sur les lieux où se déroule l’action des Rougon-Macquart. Elle ne lisait que Kerouac et la beat generation, il ne jurait que par Zola et le naturalisme fin XIXème. 
Leur histoire vouée à l’échec s’est achevée à Plougonvelin, sur la pointe Saint-Mathieu… Pas vraiment à mi-chemin de Paris et de la Californie, mais avec le cri des mouettes du Finistère pour bande son.

mardi 5 mai 2020

L'extrait du... 5 mai


"La dictature parfaite: une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s'évader. 
Un système d'esclavage où, grâce la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l'amour de leur servitude."

Aldous Huxley - Le meilleur des mondes 
(Pocket, Trad.Jules Castier)

Journapalm 269

En prévision des jours où l’amour s’étiolerait, il prit l’habitude de réaliser des tirages papier de leurs moments heureux. Le moindre week-end au bord de l’océan, la moindre sortie au restaurant devenant un prétexte à une séance photos. Les semaines suivantes, il prolongeait les tendres parenthèses en disposant ces dernières dans des albums qu’il rangeait par ordre chronologique dans la bibliothèque. 
Bien des années plus tard, cherchant de la place dans le salon, elle suggéra de monter les albums au grenier. Il comprit que le moment était venu de faire sa valise.

lundi 4 mai 2020

Journapalm 268

Elle se tient à un mètre de la falaise mais n’ose pas vraiment regarder en-dessous. La dernière fois qu’elle est venue voir le Grand Canyon, elle n’avait pas vingt-cinq ans, elle était moins sujette au vertige. C’était Alain surtout, qui adorait cet endroit. Ils y retournèrent ensuite dix fois au cours de leur mariage. 
Cette fois, Alain l’accompagne dans une urne métallique. Lorsqu’elle renverse celle-ci au-dessus du vide, les cendres s'envolent en un éclair. Et elle pense que c'est tout de même drôlement rapide pour des funérailles aussi chères.

dimanche 3 mai 2020

Journapalm 267

Comme il se targuait d’être un professeur de géographie accompli, elle lui demanda de citer les cinquante états des USA en deux minutes. Sûr de lui, il accepta le défi sans hésiter. Et oublia l’état du New Hampshire. 
- C’est troublant que tu aies précisément oublié celui-ci. 
- Pourquoi ? 
- La devise du New Hampshire est : Vivre libre ou mourir
- Et alors ? 
- Et alors je te quitte. Je vais m’installer à Manchester. 
- En Angleterre ? 
- Non justement, dans le New Hampshire.

samedi 2 mai 2020

Journapalm 266

Albert eut une mère aimante et dévouée qui essaya de lui transmettre sa passion du piano. Hélas, Albert hérita surtout du caractère indolent de son raté de père, fainéant et alcoolique. 
Une lueur d’espoir brilla dans l’œil maternel lorsque Albert se mit à lire « Jouer du piano ivre comme d'un instrument à percussion jusqu'à ce que les doigts saignent un peu » de Bukowski. 
Elle espérait qu’il s’agissait d’une méthode moderne qui ferait aimer le piano à son fils. Mais en plus de rester éloigné de tout instrument de musique, Albert se mit à picoler davantage.

vendredi 1 mai 2020

Journapalm 265

La pluie tintinnabule sur le vasistas de sa chambre et l’empêche de se rendormir. Elle se tourne, fronce les sourcils comme pour effrayer le réveil mais sans succès. Dehors l’aube hésite encore. Elle se lève et sort en chemise de nuit. Cette fois c’est décidé, elle va flinguer la pluie. 
Armée d’un canon à confettis elle vise au hasard dans le ciel d’ébène et tire. Le couvercle produit un plop pastique puis les confettis s’éparpillent au-dessus d’elle avant de retomber. Alors elle rentre chez elle, trempée de confettis collants : ce-matin, la pluie est multicolore.