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mercredi 26 octobre 2016

Lecture : Dan Fante - Limousines blanches...

Il y a onze mois de cela, Daniel Smart Fante, plus communément appelé Dan Fante a rejoint son célèbre et encombrant père l'écrivain et scénariste John Fante dans le monde qui commence après la fin. 
La plupart des lecteurs ne le liront jamais. J'avoue que s'il n'avait pas été le fils de son illustre père, pas sûr que j'aurais franchi le pas il y a bientôt vingt ans. 
Comme j'en parlais ici même il y a peu, la vie de Dan Fante n'a pas été un long fleuve tranquille. Reconnu sur le tard, il a publié cinq romans, un recueil de nouvelles et deux recueils de poésie entre 1998 et 2014.
Les quatre romans de son cycle ayant pour personnage principal Bruno Dante sont ses bouquins les plus connus. Ils peuvent se lire dans n'importe quel ordre, j'indique ici l'ordre de publication chronologique aux USA : 
  • Chump Change - 1998  (en VF : "Les anges n'ont rien dans les poches")
  • Mooch - 2001 (en VF : "La tête hors de l'eau")
  • Spitting off tall buildings - 2002 (en VF : "En crachant du haut des buildings")
  • 86'd - 2010 (en VF : "Limousines blanches et blondes platine")

Avec la lecture de "Limousines blanches et blondes platine", je termine ce cycle que j'avais entamé à la fin des années 90. 
Le narrateur au plus bas dans sa vie, décroche un emploi de conducteur de maître dans une société de limousines de Los Angeles. Un boulot comme une bouée de sauvetage pour un type revenu de tout et qui tente de se sauver de son alcoolisme morbide.
Premier Extrait : « Être chauffeur de limousine à L.A. est une drôle de façon de gagner sa vie. Un peu comme de bouffer de la merde au cul d’un chien, pour faire plaisir à Dieu le Père. La clientèle de Dav-Ko L.A. était principalement constituée d’oiseaux de nuit et autres zombies : riches producteurs suramphétaminés ou jeunes stars du rock aussi cons que gâtés, rappeurs style gangsta avec le flingue enfoncé dans le calbute, anciens acteurs alcooliques privés de permis, et une tripotée de frimeurs pétés de thune. Des êtres humains incarnant les pires travers de L.A. : un ego surdimensionné et beaucoup trop de blé. »

L'histoire de ce Bruno Dante, looser impénitent, alcoolique qui ne crache pas sur les cachetons, a certes un peu tendance à se répéter. La magie de la découverte du premier tome s'est effacé et avec elle l'effet de nouveauté s'est émoussé. A force d'explorer ce personnage qui n'est jamais qu'une projection vaguement fictionnelle de l'homme qu'a été Dan Fante, l'écrivain tombe dans la caricature. Alors ce n'est pas mauvais mais s'il a attendu huit ans entre le troisième et le quatrième tome, c'est peut être parce qu'il n'avait plus grand chose à raconter. 
Second extrait : « J'ai travaillé avec quatre types qui se sont suicidés, sobres. Quatre types comme moi. Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? Je suis un mec qui veut y arriver – faire des trucs bien – mais j'y arrive pas. Pourquoi j'en veux toujours à mon patron et pourquoi je fais peur aux mômes ? Pourquoi, après des années d'abstinence, je continue à péter la gueule des mecs qui me font des queues-de-poisson sur la route ? »

Toutefois, comme toujours en lisant les aventures alcooliques du paumé Bruno Dante, et sachant que c'est l'histoire même de Dan Fante à peine romancée, on ne peut s'empêcher de ressentir une empathie pour ce personnage. C'est d'ailleurs là que se situe la principale force d'attraction de ces romans. Dans la façon qu'ils ont de nous faire interroger sur nos propres failles, en se projetant à la place du personnage principal et en s'étonnant de ses réactions parfois étonnantes. Comme si Bruno (ou Dan) cherchait à aller au fond du caniveau, à plonger au plus profond de la misère pour y trouver une réponse qui lui échappe. Celle de sa place dans une vie coincée entre sa propre folie et l'absence d'un père qui de son vivant fut trop écrasant. 

mercredi 20 juillet 2016

Lecture : Dan Fante - Point Dume

Avec Point Dume, Dan Fante remet les compteurs à zéro.
Dans ce roman, il s’écarte de la traditionnelle veine de l’authentique « fausse autobiographie » dont son propre père John lui a servi de principale influence. Bon, il faut reconnaître qu’on peut trouver bien pire comme influence. C’est même le contraire pour ce pauvre Dan, comment sortir de l’ombre d’un auteur aussi emblématique que le fut Big John ?
Dan Fante s’est lancé tard dans le métier. Avant d’écrire, il a roulé sa bosse, enchainé les jobs, les joints, les clopes, les verres, les femmes (à remettre dans l’ordre qui vous arrange). Il nous a hélas quitté récemment (novembre 2015, à l’âge de 71 ans) en laissant dans son sillage cinq romans, des nouvelles et des recueils de poésies.
En 1996, il est publié chez Robert Laffont pour son roman « Les anges n’ont rien dans les poches » (Chump Change en VO) et c’est le début d’un petit succès chez des lecteurs qui vont devenir fidèles du bonhomme (dont je fais partie, l’ayant découvert en 1998 à l’occasion de la sortie en poche de ce bouquin). Et - encore une fois- soyons fiers de déclarer que ce sont nos éditeurs français qui les premiers ont eu le nez creux en publiant un auteur américain pas encore publié chez lui à cette époque-là. J’ignore si ce sera encore le cas dans 10 ans (si ça l’est encore, seulement) mais on a de foutus bons éditeurs de littérature en France et faudrait voir à pas l’oublier. D’ailleurs, un de ces quatre, faut que je vous cause des éditions Gallmeister et de Zulma et de la défunte collection Motifs du Serpent à Plumes…
Papa Fante (John) avait un double littéraire, un alter ego immigré italien dont il se servait pour illustrer les difficultés d’un homme de pas grand-chose qui essayait de devenir un peu plus qu’un moins que rien. Les aventures d’Arturo Bandini ont ainsi ravi des générations de lecteurs heureux de retrouver bouquin après bouquin cet univers cradingue et la poésie des trottoirs où Arturo et d’autres enfants bagarreurs rêvaient dans l’Amérique de l’entre deux guerre.
Junior Fante (Dan) a lui aussi démarré sa carrière de romancier avec un double littéraire, du nom de Bruno Dante. Avec ce personnage récurrent, il reprenait la méthode paternelle de romancer des histoires vraies, mettant à distance des évènements familiaux tout en les réinterprétant depuis la lorgnette de l’autobio romancée. Alors c’est vrai, Papa Fante était un écrivain d’un tout autre calibre. Sa voix faisait preuve de plus de force et de nuances que celle du fiston. Il a également eu une carrière plus longue, et certainement que de ne pas avoir eu à gérer un héritage littéraire l’a aidé. Mais ne boudons pas Junior pour autant, lui qui a tout de même signé quelques bons romans.
Sa tétralogie « Bruno Dante » mérite la lecture. Enfin, je n’en ai lu que trois, le quatrième est sur la pile, je le lirai au cours de l’été et je vous en parlerai. D’ailleurs il faut que je relise tout.

Bon, je m’égare. Pour l’heure il est question de son roman « Point Dume » que je viens de lire en poche chez Points.
Je ne suis pas un fana de polar. Oui je sais, c’est pas courant, aujourd’hui le monde entier lit du polar. Et j’avoue, il y a de foutus bons auteurs de polars… Enfin, polar, roman noir : ce n’est pas la même chose. Ici on est entre les deux, Fante réutilise des codes du roman noir américain remis au goût du jour (comprendre siècle n°21) tout en suivant les règles du polar classique.
L’histoire ? Un ex détective privé de New York débarque en Californie et tente de se trouver une vie normale entre la vente de voitures d’occasion et ses réunions d’alcooliques anonymes. Au milieu, un meurtre sordide, des flics ambigus, des femmes dangereuses (un pléonasme chez les Fante !) et tout un cortège de personnages de seconde zone, hâbleurs, traitres, couards…

On reconnait bien là l’univers de Dan Fante. Sauf que ce coup-ci, pas de Bruno Dante, le personnage principal et narrateur du récit est l’ex détective privé JD Fiorella, un dur à cuire un peu rital sur les bords (on ne se refait pas, Fante oblige). Au début, on a affaire à du Dan Fante classique, gouailleur et râleur et puis très vite quand un meurtre débarque dans l’histoire, on vire sur un style moins habituel chez l’auteur. L’ex détective privé va reprendre du service et se la jouer en mode bourrin, dépourvu de limites et de morale. On bascule dans un récit noir de noir, brut 95% de cacao, ça secoue dur et ça envoie sec dans les cordes : sang, torture, hémoglobine… rien ne nous est épargné. Trop ? Peut-être bien. J’ai peur que Dan Fante ait trop voulu en faire ce coup-ci. À l’image de son narrateur, il n’a plus de retenue, et les ficelles un peu grosses ont du mal à glisser… Bon public, j’ai tout de même passé un bon moment, heureux de lire un Dan Fante que je ne connaissais pas (ça devient rare, plus qu’un bouquin et j’aurais lu la totale) mais clairement on est loin des récits clairs obscurs plus en sincérité des débuts. Ce « Point Dume » aura été son dernier ouvrage, un peu trop grandiloquent et grand guignolesque qui ne rend pas hommage à un homme qui valait certainement mieux que d’être uniquement considéré comme un « fils de ». Je vous invite d’ailleurs à visionner le reportage « Made in Fante », gratuit et visible sur youtube pour en apprendre davantage sur cet auteur mésestimé et attachant.


lundi 27 juin 2016

La littérature française est-elle chiante ? (Partie 2)

De quoi parle t-on ?
La littérature française chiante, ça veut tout dire. C'est un raccourci, un de ces nouveaux chemins que l'on prend pour aller au plus vite d'un point A vers un point B, fidèles que nous sommes à ce conditionnement de l'immédiateté élevée au rang de doctrine. Maladie de notre siècle, conséquence comico-tragique de l'ère de la post révolution industrielle, de l'éclatement des moyens de communication, de la productivité et des cadences qui lorgnent vers les usages d'un autre temps.Procédons donc par ajustement pour oublier ces raccourcis inhibiteurs de tout. 

Des littératures de genre
Alors bon c'est vrai, ne soyons pas plus royaliste que le roi, il faut l'admettre, certaines littératures sont chiantes. Pour toi qui aime les histoires ancrées dans le réel et le quotidien, la science fiction et le fantastique vont te paraître des genres rébarbatifs, lourdingues, pénibles; et cela même lorsqu'ils seront servis par une écriture nerveuse, allant à l'essentiel. Ne parlons donc pas de ces grandes sagas et de ces bouquins de plus de cinq cents pages vantant les exploits d'une colonie d'homme expédiés dans une autre galaxie et autres créatures tombées du ciel dont la littérature de SF raffole. Les français ont-ils le monopole du caractère chiant de cette littérature-ci ? Non ! Nos voisins de plage de l'autre côté de l'Atlantique pourtant réputés plutôt balaises dans cette littérature de genre savent aussi se montrer pénibles à la lecture. Je me souviens d'avoir peiné corps et âmes à la lecture de certains bouquins de Norman Spinrad (qui a pourtant également réussi de vrais perles de genre), de Kim Stanley Robinson ou d'Orson Scott Card. Dans le genre pavé aride, ça se pose là. Certains parleraient également d'un Van Vogt ou encore d'un Asimov dont les personnages rigides jusqu'à l'extrême, caricatures d'êtres vivants, ont poussé à abandonner définitivement toute idée de lecture de Science Fiction. Ce qui est bien dommage puisque quand même, Asimov a écrit de véritables petites perles. Qu'importe, j'ai entendu plusieurs fois des lecteurs charger le bon docteur de pondre de la littérature de genre "chiante". Et nos français dans tout cela ? Je n'aurais qu'une seule réponse : Stephan Wul, de son vrai nom Pierre Pairault. Poésie, imaginaire, mondes enchanteurs : le dentiste a publié une dizaine de romans au fleuve noir à la fin des années 50 qui restent aujourd'hui de véritables ovnis que tout amateur de SF doit lire. Surtout ceux qui osent dire que ce genre est réservé aux auteurs anglo-saxons. Depuis, les choses ont évolué, et les auteurs français modernes de SF se sont extirpés de leur complexe d'infériorité qui les obligeait il y a un demi siècle a adopter un pseudonyme anglo-saxon pour faire plus sérieux. 

Il me semble que la même remarque peut s'appliquer aux polars et romans noirs. Certains lecteurs mono-maniaques ne lisent que ce genre de littérature (et ne s'en portent pas plus mal, je ne critique pas). Ils aiment les ambiances hard boiled, les atmosphères poisseuses, les crimes dans les bas fonds, les quartiers cradingues des villes tentaculaires. J'avoue j'aime bien aussi, même si au final je lis très peu de véritables polars, préférant les romans noirs. Mais enfin, les dingos de ce genre de littérature risque de s'ennuyer ferme avec un de ces bouquins dans lesquels il ne se passe... rien. 

Une certaine littérature chiante en France
Ah voilà, on y vient! Les romans où il ne se passe rien. Les bouquins de l'introspection ou du nombrilisme sauvage. Et là, il faut avouer qu'en France, on sait y faire. Combien de bouquins pour raconter par le menu une "tranche de vie" qui ne présente aucun intérêt, écrits dans un style au mieux journalistique, au pire morne, froid et gluant comme la peau d'un crapaud crevé sur une départementale du Puy de Dôme ? Ah ça on en a plein les étagères des librairies et des bibliothèques. Récemment j'ai vu que certains allaient jusqu'à écrire un bouquin pour raconter pourquoi ils ont changé de prénom. Tu parles d'un souffle lyrique et pour le dépaysement, l'ivresse de la littérature comme piste de décollage pour des ailleurs fruités et exotiques, tu repasseras ! Bon, je suis dur. Je n'ai pas lu ce bouquin-là. Mais j'aurais pu l'écrire. J'ai moi-même un prénom curieux, rare, qui n'existe pas, et du reste personne ne sait le prononcer ou l'écrire, même les gens qui travaillent avec moi depuis quinze ans. Bon d'accord, ceux qui n'y arrivent pas, même quinze ans après sont d'authentiques cons mais ceci est une autre histoire. Le fond du problème c'est que moi, un auteur amateur, je me sens tout à fait capable d'écrire un bouquin pour raconter comment et pourquoi je vais changer de prénom. Et là je pose la question : mais par quelle magie peut-on faire rêver de potentiels lecteurs avec un contrat tel que celui-là ? Mais quand on regarde le palmarès des ventes de bouquins dans notre pays, on constate que ce qui vend, c'est le larmoyant, les récits d'enfance tristounets et plein de larmes rentrées de personnages devenus publics envers et contre tous. Tu parles d'un souffle épique! C'est pas avec ce genre de supplément gratuit inséré en encart d'un "Notre temps" que l'on va donner envie à de nouveaux auteurs de construire une littérature ambitieuse et dévergondée. 


Il reste le verre à moitié plein. C'est marrant cette expression. Je suis justement en train de relire "Dans l'alcool" de Thierry Vimal. Un bouquin que l'on devine autobiographique et qui relate par le menu les quatre semaines passées par le narrateur en cure de désintoxication alcoolique. Ce n'est jamais nombriliste, c'est même tout le contraire, un bouquin ouvert sur les autres, à travers la vision d'un type qui doit retrouver la confiance en lui. Le ton est juste, la description de l'univers de la désintoxication très riche et passionnante. Certes le projet même du récit me touche plus qu'un autre mais c'est bien la preuve qu'on peut faire de la littérature française moderne réputée chiante sans qu'elle ne le soit.

Les américains
Et si, en définitive, ce qui nous faisait le plus mal dans notre rapport de lecteur au livre, c'était ce complexe que nous nourrissons envers la littérature américaine? Un peu comme c'est le cas pour les séries télé, encore que je connaisse très mal ce milieu, puisque je fais partie des derniers diplodocus à ne suivre aucune série télé. Il me semble que les ricains ont mis la main sur une certaine façon de raconter des histoires que nous jalousons. J'avoue que je lis beaucoup d'auteurs américains. Le domaine étranger de la collection 10/18 a longtemps constitué l'écrasante majorité de mes lectures en se focalisant sur tout ce qui venait de l'autre côté de l'Atlantique. Parce que j'y aime le ton libre, les grands espaces, cette impression que tout reste encore possible. J'aime les personnages de perdants congénitaux et malgré tout magnifiques que les auteurs américains dépeignent, sans trace de nombrilisme justement, une littérature du quotidien parfois oui, mais sans les excès de pédanterie que l'on reproche à la littérature chiante. Outre Bukowski, je cite le plus souvent mon trio de tête : John Fante, William Saroyan, Richard Brautigan... Chacun sait à sa manière trouver une façon de sublimer l'instant présent pour en extraire la moelle littéraire. Sans utiliser de grandes phrases, sans se regarder écrire. En étant authentiques. Ne pas tricher avec le lecteur, ni avec soi-même reste encore à mon sens la seule issue possible pour trouver le chemin de la rédemption pour un auteur. Et à ce niveau, pas besoin de carte d'identité ou de droit du sol, chacun me semble plus ou moins libre et à égalité avec ses tripes et son stylo.