jeudi 30 janvier 2020

Lecture : Auður Ava Ólafsdóttir - Le rouge vif de la rhubarbe

La dramaturge, poète et romancière islandaise Auður Ava Ólafsdóttir qui a passé une partie de sa jeunesse étudiante à Paris a publié un premier roman en 1998, à l’âge de quarante ans, dont le titre original Upphækkuð jörð, littéralement "Terre surélevée" n’a été traduit qu’en 2016 chez Zulma sous le titre « Le rouge vif de la rhubarbe ». C’est-à-dire après la publication en français de ses trois romans suivants.

C’est le premier contact que je noue avec cette autrice nordique. Plus le temps passe et plus j’apprécie les écrivains qui savent aller à l’essentiel et ne pas étirer leurs intrigues sur des centaines et des centaines de pages… En la matière, ce petit roman pèse moins de 160 pages, une longueur parfaite. L’histoire est celle d’une jeune fille de quatorze ans qui vit dans la campagne islandaise loin d’une mère qui travaille à l’étranger, et confiée à la garde d’une femme qui vit chichement dans ce morceau de terre isolée, et qui s’occupe en confectionnant de la confiture de rhubarbe. Inutile de chercher du suspense ou une intrigue forte dans ce court roman, il s’agit d’une œuvre qui joue sur les atmosphères douces amères, un brin mélancoliques. Le schéma narratif se résume à une succession de pièces narrées les unes à la suite des autres, pour former une sorte de patchwork à l’intérieur duquel évoluent les quelques personnages qui en constituent l’univers. L’héroïne adolescente souffre d’un problème congénital touchant ses jambes et dont on apprendra l’origine plus tard dans le livre. Elle se déplace avec des béquilles en rêvant d’escalader la montagne toute proche pour voir plus loin, métaphore évidente de son besoin d’évasion. Pour retrouver sa mère absente ? Un père inconnu ?

Auður Ava Ólafsdóttir raconte une histoire simple en décrivant des odeurs, des scènes quotidiennes, avec une émotion et des nuances qui m’ont rappelé la plume du québécois Jaques Poulin dont j’avais lu quelques livres à la fin des années 90 chez Actes Sud.
Le personnage de la mère reste un peu distant, elle envoie des lettres à sa fille qui permettent d’entretenir un lien que l’on sent un peu brisé ou tout au moins désincarné. On espère parfois que les choses vont évoluer mais finalement ce livre suit une route qui lui est propre, loin de toute considération d’efficacité ou de grand chantier littéraire. Ce n’est clairement pas l’objet de ce roman, qui offre une parenthèse d’un peu plus de deux heures pour découvrir un paysage calme et reposant, parfois un peu naïf. Un voyage immobile qui fait du bien par là où il passe.
J’ai d’ores et déjà ajouté « Rosa Candida », autre roman de Auður Ava Ólafsdóttir à ma pile de lectures en attente.

Extrait :
"Elle avait promis à maintes reprises de ne pas descendre seule traîner sur le ponton. Avec ses béquilles, elle risquait de trébucher sur les déchets de poisson et de tomber dans la mer. 
— Le ressac t’emportera, lui disait Nína.
Personne n’aurait pu imaginer qu’au lieu du ponton, Ágústína mettrait le cap sur sa plage privée. C’est qu’elle est du genre téméraire. À la voir crapahuter avec ses béquilles, on aurait pu croire le contraire. Pendant ce temps-là, Nína épluchait les pommes de terre sans se douter de rien."
(...)
"Les doigts de pied au bord extrême et les genoux tremblants de vertige. À quelques brasses au-dessous d'elle, il y a un nid d'aigle. Elle touche de l'orteil une pierre, qui hésite sur l'arête avant de basculer. L'oiseau prend lentement un essor majestueux, comme un hélicoptère de sauvetage à la recherche d'une petite fille perdue dans la montagne. Non, comme un vieux bombardier blindé. L'ombre lourde de sa voilure pèse sur elle et occulte un bref instant le soleil tout neuf. Quand on est parvenu à trente mille pieds d'altitude, les fleurs de givre s' épanouissent distinctement sur le hublot de l'avion."

(Zulma, trad.Catherine Eyjólfsson)

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