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mercredi 12 février 2020

Lecture : Régis Jauffret - Sévère

Inspiré d’un fait divers (l’assassinat du banquier Edouard Stern), Sévère est un roman SM. Deux personnages, 168 pages pour raconter la relation sado masochiste et amoureuse entre une femme libertine et un puissant financier. Relation amoureuse ? Chaque lecteur se fera son idée en fonction de ses mythologies personnelles…

Dans ce court roman sec, Régis Jauffret déploie son talent pour les tourments et les noirceurs de l’âme humaine. Je ne connaissais que le Jauffret des Microfictions; genre dans lequel il excelle mais que non il n’a pas inventé, contrairement à ce que racontent plusieurs éditorialistes et gratte papier de pacotille. 

Dans Sévère, par la nature même du livre, l’auteur ne déploie pas le riche éventail comique et même absurde des situations, des tons et des genres des mille pages de ses Microfictions. Sévère est un livre beaucoup plus mono maniaque et il est écrit dans un style qui fait écho à la violence des sentiments et des rapports qui lient dominant(e) et dominé(e). Et ce qui fonctionnait à merveille dans les pages incroyablement riches de son recueil de microfictions ne peut pas être appliqué ici. J’y ai par conséquent lu un roman sec mettant en scène deux personnages froids et plutôt antipathiques, ce qui n’est certes pas un défaut, mais qui a contribué à me laisser à la lisière de la forêt.
Je n’ai pas vraiment été absorbé par cette lecture rapide aux phrases volontairement courtes et simples. L’effet est certes réussi, le bouquin plutôt efficace dans son genre mais tellement froid et distant que j’en suis resté à la surface. Et puis ça tourne un peu à vide avec la sensation de relire une scène déjà lue quelques pages plus tôt. Un quart du livre aurait ainsi pu être évité sans que cela ne nuise à la compréhension ni à la caractérisation des deux personnages principaux. Je n’y ai pas trouvé l’humour ou l’horreur (encore moins les deux emmêlés) d’une démence sanguinaire. Quelque chose à même de calmer mon petit besoin de violence quotidienne. Quelque chose de suffisamment décalé pour alimenter mon petit besoin de folie exotique. Sévèrement sur ma faim donc.

Extrait
"Je l'ai rencontré un soir de printemps. Je suis devenue sa maîtresse. Je lui ai offert la combinaison en latex qu'il portait le jour de sa mort. Je lui ai servi de secrétaire sexuelle. Il m'a initiée au maniement des armes. Il m'a fait cadeau d'un revolver. Je lui ai extorqué un million de dollars. Il me l'a repris. Je l'ai abattu d'une balle entre les deux yeux. Il est tombé de la chaise où je l'avais attaché. Il respirait encore. Je l'ai achevé. Je suis allée prendre une douche. J'ai ramassé les douilles. Je les ai mises dans mon sac avec le revolver. J'ai claqué la porte de l'appartement..."


mardi 16 avril 2019

L'extrait du... 16 avril


"Avant de faire l'amour, elle éteint la lumière. Nous n'avons plus besoin de voir nos corps. Nous les imaginons dans l'obscurité. Des corps qui sont nôtres, pas ces silhouettes abîmées dont nous nous éloignons quand nous en apercevons par accident le reflet dans le miroir de la salle de bains. Le toucher est un regard plus indulgent, beaucoup d'années lui échappent et grâce à lui dans le noir nous avons toujours vingt-cinq, trente, cinquante ans peut-être mais pas un de ces nombres qui font peur et renvoie l'image de vies usées jusqu'à la trame."

Régis Jauffret - Microfictions 2018 (Gallimard)

mercredi 26 septembre 2018

Lecture : Microfictions

Lors de la publication de "Microfictions 2018" aux éditions Gallimard, les radios et les journaux spécialisés se sont largement fait l'écho de ce monument de mille pages signé de la main de Régis Jauffret. Quelques mois après cette parution, le bouquin a même écopé d'un bandeau rouge mentionnant qu'il avait décroché le prix goncourt de la nouvelle.
La nouvelle est historiquement un genre que goûtent peu les lecteurs Français, qui lui préfèrent l'ampleur du roman. En tant qu'auteur, la nouvelle est un exercice périlleux nécessitant de faire preuve de brièveté. Une vertu difficile dont l'efficacité est un corollaire qui ne se commande pas. Certains pourtant s'en sortent très bien. Et Régis Jauffret est passé maître dans l'art de la très courte nouvelle. Bien que contrairement à ce que plusieurs critiques des ondes l'ont annoncé à la sortie de ce recueil, non Jauffret n'a pas inventé la microfiction.

En 2007, le même Jauffret avait commis une première mouture de textes très courts baptisés "Microfictions" et qui rassemblait 500 textes d'une page et demi chacun. Les thèmes chers à l'auteur s'y retrouvent, essentiellement des histoires sombres de misère sociale, affective, sexuelle, quand ce ne sont pas les trois à la fois. 

Autant le dire tout de suite, si l'on est un dépressif chronique, il sera difficile de lire d'une traite ces 1000 pages éprouvantes. Viols, incestes, pressions psychiques, destins brisés, assassinats sanglants, sexe : rien ne nous est épargné. Cela confine parfois au grotesque, flirte avec la farce, en fait des tonnes, tend franchement à la redite, aussi... Mais au final on continue pour voir si Jauffret tient la distance. Certains textes sont plus faibles que d'autres, certains ont une chute brillante quand d'autres ont une fin sèche. Une page et demi, ça ne laisse pas de temps à l'éparpillement, il faut aller à l'essentiel, désossé le texte et on ne peut qu'apprécier le travail littéraire. 

J'ai aimé cette lecture malgré la tendance au TROP. Trop de noirceur, trop de redondances, c'est un exercice de style certes mais qui aurait gagné à être plus court lui aussi. 
Je vais malgré tout reprendre un peu d'air avant de me plonger dans la mouture 2018 et les 500 nouveaux textes livrés par Jauffret. D'autant plus qu'aux dernières... nouvelles, il serait en train de préparer un troisième recueil ! 

Extrait - "Cailloux bleus"

- Je suis écorchée vive.
Je souffre et je n'oublie rien. Même les gens qui me bousculent sans l'avoir voulu me causent une insupportable douleur. Mon mari m'a laissée tomber il y a huit ans, et chaque soir je persiste à l'attendre, comme ce 7 juin 1999 où il n'est définitivement plus rentré. Il est parti avec une femme, avec un homme mais le plus humiliant pour moi c'est qu'il n'est parti avec personne. Il a encore préfèré la solitude à ma présence. On m'a dit qu'il vivait dans l'isolement. Lorsqu'on l'apercevait dans une réception, il ressemblait à un homme de béton dont les yeux brillaient comme deux cailloux bleus. Si on lui adressait la parole, il répondait en riant, mais on sentait qu'il était encore entre ses quatre murs et qu'il envoyait des mots par la fenêtre sans y prêter plus d'attention que s'il jetait sa poubelle (...)