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jeudi 12 mars 2020

L'extrait du... 12 mars

"Une bande de mecs comme nous est allée traquer le cerf et l’orignal au Canada. Il fallait que quelqu’un se charge de la cuisine, sinon ils mourraient tous de faim.
Ils tirèrent à la courte paille qui ferait à manger pendant que les autres chasseraient de l’aube au crépuscule. (…) c’était mon père qui avait tiré la courte paille. Papa savait cuisiner. (…)

Les chasseurs se mirent d’accord : quiconque se plaindrait de la cuisine de mon père deviendrait cuisinier à son tour. Mon père préparait donc des repas de moins en moins bons pendant que les autres s’éclataient comme des petits fous dans la forêt. Même quand le souper était infect, les chasseurs le qualifiaient de délice à se lécher les babines, lui donnaient des claques dans le dos et tout le tralala.
Un matin, après leur départ, mon père trouva une grosse bouse d’orignal toute fraîche. Il la fit frire dans de l’huile de moteur. Le soir, il la servit comme s’il s’était agi d’un pâté en croûte encore fumant.
Le premier qui goûta recracha tout. Il n’avait pas pu s’en empêcher ! Il postillonna :
« Nom de Dieu ! On dirait de la bouse d’orignal frite dans de l’huile de moteur ! »
Puis il ajouta :
« C’est fameux ! Fameux !»"

Kurt Vonnegut - Tremblement de temps 
(Super 8 - trad. Aude Pasquier)

mardi 2 octobre 2018

L'extrait du jour : Hervé Prudon

Je n'aime pas parler de ma vie privée au travail, mais je raconte pas mal de choses sur ce blog sur ce que j'écris (ce que je suis?), et il y a là un paradoxe amusant. 
La semaine dernière en corrigeant mon roman à la pause déjeuner, retiré dans un petit bureau à l'écart, un collègue m'a surpris - me faisant sentir démasqué comme si je sautais la standardiste entre la photocopieuse et l'armoire à fournitures. Ce collègue s'est étonné de me voir penché sur mon clavier d'ordinateur, en train de reporter les corrections annotées sur l'épreuve papier de ce roman. M'interrogeant sur la nature de cette étrange activité, je n'ai pas eu le courage de lui mentir. Alors je me suis sentis étrangement atteint dans mon intimité, comme si j'avouais une faute impardonnable... Là aussi, situation étrange pour moi qui ne souhaite pas mélanger les deux mondes, peut-être.
Quelques jours après ce non évènement, en lisant "La langue chienne" d'Hervé Prudon, je tombe sur cet extrait de la page 46 qui, aussitôt, résonne de façon particulière...