Quand on demande aux élèves
ce dont ils se souviennent
du lac et de ses alentours
les regards s’abîment
trigonométrie aiguë
la température monte
l’odeur du cuir chaud
et la transpiration
c’est comme le vélo
ça ne s’oublie pas
en revanche le lac et ses créatures
ont disparu dans un trou de souris
au fond de la classe
déshydratation continue
du sable dans les veines
des cerveaux limon
technocratie de demain
sans lac sans peau sans pluie
sans bec sans cœur sans plumes.
Parfois elle reste immobile
saisie derrière sa fenêtre
immergée dedans à observer
les couleurs du jour nouveau
avec sur le visage un air étonné
comme si elle n’y croyait pas et toi
t’as rien d’autre à lui dire
que des choses simples parce que
l’aurore n’a pas besoin d’explication
c’est un de ces trucs qui se suffisent
à eux-mêmes comme
les lueurs du petit matin
en tenue de combat alors
finis ton café ça va passer.
Assis derrière le bureau, là où le vieux autrefois créait, il pense aux odeurs et aux couleurs des papiers incinérés dans la poubelle métallique encore déformée des stigmates des minuscules incendies et déformée par les vestiges d’une existence consumée.
Il reste assis à son tour, il essaye de se trouver du courage, de s’inventer une signature, il exécute des gestes amples du poignet sur la feuille à petits carreaux pour s’inventer quelque chose à lui et qu’il ne doive pas tout à fait au vieux qui a tiré sa révérence.
Les chiens ne font pas des
chats échaudés craignent l’eau froide
surtout les barils de rhum que transportent
les Saint-Bernard sous leur encolure comme
un crucifix liquide protégé
par un suaire de bois
précieux liquide pour requinquer les âmes
et délivrer les esprits
d’une ivresse l’autre
altitude de profundis !
et l’auteur confit d’alcool rêve
de réincarnation en Saint-Bernard imberbe
siégeant à la droite de la Divine Bouteille
sur l’autel béni.
Dans le secret des commanderies on chuchotait et on intriguait sans penser qu’il serait opportun de répandre la nouvelle.
Ils sont arrivés après la signature de l’armistice dont l’information n’avait pas été annoncée. Arborant des gilets pare-balles désuets et des ceintures de munitions obsolètes.
Dès qu’ils eurent posé un pied sur le champ de bataille, leurs corps furent déchiquetés par les mitrailleuses ennemies. Pendant ce temps à la commanderie, on s’offrait une seconde tournée d’Armagnac.
Beaucoup de gens d’ici ne jurent que par ce croque-mort. Ils insistent pour que ce soit cet homme, et nul autre, qui préside à la mise en terre de leurs chers disparus.
Lorsqu’il officie entre les stèles, il dissimule sous des chemises sombres ses bras tatoués de dessins chinois réalisés par un grand maître oriental que l’on dit centenaire.
Mais d’après la vieille qui refuse de mourir et qui vit au bout de la rue, les défunts aiment les histoires de fantômes asiatiques que leur murmure à l’oreille le croque-mort avant de refermer le tombeau.
Agissant sous l’influence d’un amour inconsidéré pour les humanités, ses parents le prénommèrent Scholastique. Les cruautés scolaires le surnommèrent Élastique puis Élastoc. Puisant l’énergie de sa résistance à la moquerie dans un caractère intrépide, Scholastique multiplia les défis à la gravité et les escalades vertigineuses tout au long de l’adolescence. Devenu adulte, Scholastique fut champion de saut à l’élastique et fit fortune dans un cirque itinérant où il énumérait les décimales de pi, la tête à l’envers.
Robert, d’origine irlandaise et installé dans le Périgord depuis quinze ans, passait pour un original auprès des locaux depuis qu’il avait ouvert un cabinet de psychiatrie canine. La population fataliste et débonnaire ne lui en tenait toutefois pas rigueur jusqu’au jour où quelqu’un surprit Robert à servir des gamelles d’Armagnac à ses patients quadrupèdes. Poursuivi en juste par les associations de protection des animaux, Robert s’enfuit à Dublin où il prit la direction de la fourrière.
L’homme qui a vu l’ours qui a mangé le miel de l’abeille qui a vu la fleur de lavande cultivée par le paysan qui a vu sa femme dans les bras de l’apiculteur qui a volé un pot de crayons au dessinateur qui a vu l’ours manger tout son miel a décidé de ne rien dire à la gendarmerie car même si l’infidélité est désormais un crime capital, aucun gendarme ne réussira jamais à expliquer la situation de façon claire dans un rapport circonstancié.
On leur a dit qu’après le déménagement dans leurs nouveaux bureaux ultra-modernes du centre-ville, ils devraient abandonner la personnalisation de leur espace de travail. Fini le cadre photo avec les clichés des enfants ou du chien, fini le bonsaï dans son pot, fini les cartes postales de voyages. Quant à Mireille de la comptabilité, on ne sait pas vraiment comment lui dire que les photographies de cimetières ne sont pas davantage tolérées. Mais elle est performante et dit qu’avoir sous les yeux ses perspectives d’avenir la rassure.