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lundi 17 octobre 2016

Lecture : Ernest Hemingway - Nouvelles Complètes

Avant toute chose, il me semble important de préciser que je ne me considère absolument pas un bon critique. J'aime ou je n'aime pas une oeuvre, qu'elle soit littéraire ou artistique sans ressentir le besoin d'en faire des tonnes et de plonger dans l'analyse à outrance. Je fais partie de ceux qui ressentent les choses et qui, parfois, les vivent sans chercher à tout expliquer. 
Ceci étant dit, je dois avouer que la production d'Ernest Hemingway m'intrigue. Difficile d'envisager de causer de cet auteur mythique élevé au rang de génie par certains enthousiastes dithyrambiques sans se retrouver plombé par les discours cent fois rabattus et les lieux communs. 
Auteur engagé, chantre de la "lost generation", homme à femmes, icône encombrante de la littérature mondiale, symbole de toutes les luttes, il cristallise tout et son contraire. Mais lorsqu'on commence à gratter le vernis apparent que reste t-il de l'écrivain ? 
Six romans... C'est relativement peu - même si Ernest a choisi de casser sa pipe à 62 ans seulement. Mais six romans sur lesquels il me semble que l'on a bâti un mythe un peu disproportionné. Alors certes, enfant j'ai adoré lire "Le vieil homme et la mer" qui a constitué l'un des livres fondateurs de mon goût de la lecture. Toutefois j'ai plutôt boudé ses autres romans écrits au sommet de sa gloire, sans que je sois capable d'en fournir une explication rationnelle, souvent vaincu par l'hyper réalisme que je trouvais barbant et attendu. Comme si Hemingway s'efforçait à faire du Hemingway. 

Ce n'est finalement que depuis quelques semaines que mon regard sur l'oeuvre d'Hemingway change et en particulier depuis que je me suis lancé dans la lecture décousue mais régulière de l'énorme volume de ses "Nouvelles Complètes" paru chez Gallimard Quarto et que je viens de terminer ce weekend. Car avant d'être cet écrivain de la violence des hommes (l'alcool, la corrida, le safari...) Hemingway fut journaliste et capable d'écrire des textes courts. L'exercice de la nouvelle se prêtait donc à la perfection à un style incisif et percutant, allant même jusqu'à la spontanéité qui fait défaut à ses romans tardifs. Et il faut admettre que la plupart de ses thèmes de prédilection sont déjà présents dans ces 80 nouvelles. 
On y découvre un auteur percutant et talentueux qui n'a pas encore travesti son style pour faire ce qu'on attend de lui. Dans ces nouvelles, Hemingway sonne vrai et direct, comme ce qu'on peut attendre d'un tel génie de la littérature qui se prête au jeu périlleux et acrobatique de l'art de la nouvelle. La description de la scène de la chasse au lion dans "L'heure triomphale de Francis Macomber" est d'une précision, d'un réalisme et d'une beauté qui me marqueront longtemps. C'est beau et puissant à la fois, d'une efficacité brute et froide. On ne peut que s'incliner devant la maîtrise du bonhomme. 
Dans ce recueil de 1200 pages (excusez du peu), l'intégrale des nouvelles permet de souffler le chaud et le froid. Certains textes sont de véritables pépites alors que d'autres restent plus anecdotiques et s'ils n'avaient été signés d'Hemingway, je doute qu'ils auraient eu l'honneur d'une publication. Mais ça fait partie du jeu, comme dirait l'autre. 

Enfin, on trouvera également dans ce pavé une sélection de lettres qui apportent un éclairage complémentaire et indispensable à la lecture des nouvelles. Sa correspondance ne fait pas partie, à ma connaissance, des correspondances d'auteurs les plus acclamées par les amateurs du genre, mais il n'empêche, elle reste très intéressante. On y découvre en effet l'envers du décor et notamment son rapport à son oeuvre, ses doutes mais surtout ses certitudes. Hemingway y démontre en effet une certaine assurance, plutôt fier et convaincu de la qualité de sa production lorsqu'il écrit à son éditeur. Plus mesuré quand il correspond avec Ezra Pound ou d'autres auteurs de la même époque, il se remet à compter avec frénésie le nombre de mots de chacune de ses nouvelles qu'il souhaite publier lorsqu'il s'adresse à nouveau à son éditeur. On y lit l'obsession de l'auteur pour le nombre de mots de ses textes, et pour ses thèmes de prédilection, la pêche, la tauromachie mais on y trouve aussi des témoignages quasi historiques quand il raconte la guerre en Europe. 
Au final, ce recueil qui alterne le très bon et le moyen reste un bouquin hautement recommandable pour tout amateur de littérature américaine et très instructif pour tout amateur de littérature tout court. Ne serait-ce que pour ces lettres qui apportent un éclairage nouveau sur un nom mythique. 

mardi 11 octobre 2016

Hemingway l'épistolaire

Lorsque l'on pense à Hemingway, ce n'est certes pas sa correspondance qui nous vient à l'esprit en premier. Bon... La plus grande injustice en la matière - je crois - c'est surtout de ne pas penser à ses nouvelles mais j'y reviendrai dans un prochain article lorsque je rédigerai une petite chronique de ma lecture en cours du pavé de l'intégrale de ses nouvelles (1200 pages le Quarto Gallimard, c'est le poids des mots sans le choc des photos; quoique...)

La bonne idée des éditions Gallimard, outre le fait de nous offrir l'exhaustivité des nouvelles d'Hemingway en un seul volume, c'est d'avoir intercalé une abondante correspondance de l'auteur. 
L'une de ces lettres m'a particulièrement touché et résonne encore d'une lumineuse actualité 80 ans après avoir été écrite. Je ne résiste pas au plaisir d'en retranscrire un très court extrait ici. La lettre écrite de Key West en août 1935 est adressée à Ivan Kashkin (1899-1963), professeur d'université russe qui fut notamment celui qui permit à Hemingway de se faire connaître de l'autre côté du rideau de fer. La traduction est de Michel Arnaud. 

(...) Quelle que soit l'époque où j'aurais pu naître j'aurais pu me débrouiller si je n'avais pas été tué. Un écrivain est comme un gitan. Il ne doit fidélité et obéissance à aucun gouvernement. Si c'est un bon écrivain jamais il n'aura de sympathie pour le gouvernement sous lequel il vit. Son activité devrait être contre celui-ci et celle du gouvernement lui sera toujours hostile. Dès l'instant où quelqu'un connaît assez bien n'importe quelle bureaucratie il ne peut que la haïr. Parce que dès l'instant où elle dépasse une certaine taille elle ne peut être qu'injuste. 
Comme un gitan un écrivain est un éternel étranger. Il ne peut avoir une conscience de classe que si son talent est limité. S'il a assez de talent il est à l'aise dans toutes les classes. Il leur prend à toutes et ce qu'il donne est la propriété de tout le monde. 
Pourquoi un écrivain devrait-il attendre une récompense ou l'appréciation de n'importe quel groupe de gens ou de n'importe quel Etat ? La seule récompense c'est de bien faire son travail et c'est là une assez grande récompense pour n'importe qui. Il n'y a rien de plus obscène pour moi qu'un homme posant lui-même sa candidature à l'Académie française ou à n'importe quelle Académie.
Maintenant si vous pensez que cette attitude conduit à la stérilité et à ce que l'individu ne soit plus qu'une sorte de désert humain je crois que vous vous trompez. La mesure de l'oeuvre d'un homme n'est pas la quantité. Si l'on peut obtenir autant d'intensité et autant de signification dans une histoire que quelqu'un d'autre dans un roman cette histoire durera aussi longtemps qu'elle vaudra quelque chose. Quelle que soit sa couleur politique une authentique oeuvre d'art durera éternellement.

Voilà. Je crois que tout est dit et n'a pas besoin de plus de commentaires... Si ce n'est qu'il nous reste à nous montrer un tant soit peu à la hauteur en essayant de produire quelque chose de valable.