mercredi 8 janvier 2020

Journapalm 151

Chaque matin à 4h10 le boulanger entrouvre la porte arrière de sa boutique pour faire entrer un peu d’air frais. Le four fonctionne à plein régime, il pétrit et malaxe, enfourne... Dépassant cent-trente kilos, tout devient plus difficile. 
Chaque matin à 4h10 la jeune femme part courir quinze kilomètres. En short, une frontale allumée autour de la tête, elle va dans le silence de la campagne s’offrir un shoot de bonheur pur, égoïste et essentiel. 
Chaque fois, le boulanger et la jeune femme s’aperçoivent furtivement, représentants fantomatiques de deux mondes qui n’en sont pourtant qu’un. 

mardi 7 janvier 2020

L'extrait du... 7 janvier

"Regarde-moi. Nous avons quarante-trois ans et nous n’avons jamais baisé en plein jour. Sans parler de l’océan, qu’on n’a jamais vu. Nous avons été à Washington une fois, mais jamais à New York. Nous n’avons jamais baisé dehors, sauf la fois où nous avons bien failli le faire, il y a trente ans. Je pense qu’on devrait changer de vie avant qu’on soit trop vieux et qu’on meure, avant qu’il soit trop tard. Tu n’as pas envie que ça change, toi? J’en ai marre de te voir te comporter comme une veuve éternelle. Ça fait six ans. Et j’en ai marre de baiser une veuve dans le noir. Je t’aime depuis que j’ai treize ans."

Jim Harrison - Nord Michigan (10/18 - trad. Brice Matthieussent)

Journapalm 150

Aldebert Cramoins devint lepidoptérophile par accident. En rendant visite à une vieille voisine qui conservait sa collection de papillons épinglés sous verre, dans son couloir. Ces couleurs, ces formes d’ailes différentes intriguèrent Aldebert puis, rapidement, le passionnèrent. 
Devenu chasseur de papillons à son tour, il démarra son activité un jour d’automne coïncidant avec le carnaval de l’école. Ayant capturé un énorme spécimen aux gigantesques ailes jaunes, Aldebert voulut l’épingler sur place afin qu'il ne s'envolât pas. 
On retrouva la petite Éloïse poignardée au petit matin dans le bois, son costume d’abeille tâché de sang. 

lundi 6 janvier 2020

Journapalm 149

Il n’avait pas que des habitudes de vieil homme. D’aussi longtemps que je me souvienne de lui, il fumait toujours deux cigarettes avec son café et utilisait exclusivement des allumettes qu’il gardait dans la poche droite du vêtement qu’il portait. Et lorsqu’il estimait qu’il était temps de prendre congé, il mettait son chapeau, un feutre gris de marque Stetson. 
Ce soir-là, c’était à mon tour de le veiller. Soudain sa main amaigrie et parcheminée m’a saisi le poignet. Ses yeux bleus ont sondé les miens. « Passe-moi mon chapeau ». Il est mort dans l’heure qui a suivi. 

dimanche 5 janvier 2020

Journapalm 148

Quand il disait rêver d’être balayeur, on le regardait avec méfiance. On rêve de devenir astronaute ou acteur mais pas balayeur. Lui, si. Faire place nette, transformer une surface poussiéreuse en surface lisse, voilà ce qu'il aimait. Devenu balayeur pour la municipalité, il a vite déchanté. Rebondissant balayeur pour les réseaux ferrés, sa vie s’est illuminée. Àprésent il nettoie les voies de tous les débris qui empêchent les trains de circuler : branches, animaux errants, et même les corps des suicidés. Il est heureux, il balaye pour la collectivité et voit du pays. 

samedi 4 janvier 2020

L'extrait du... 4 janvier

« Papa disait donc, pas à Maman (qui n'était pas venue marcher avec nous, et était restée à la table de pique-nique avec sa machine à écrire), mais à nous, qu'il n'y avait pas de "mal", mais qu'il y avait un "paradis", à condition de se souvenir que le "paradis" n'était rien d'extraordinaire ni d'étonnant; peut-être simplement une promenade le long du rivage, un jour venteux de la fin septembre; rien de mémorable en soi, mais si vous vous rappelez que nous l'avons faite, que nous étions ici ensemble, que nous nous sommes arrêtés pour déjeuner à Bay Point, que même si ce n'était pas le déjeuner du siècle nous étions ensemble, tous les cinq, quoi qu'il puisse arriver par la suite ... Ça, c'est le "paradis", Compris, les gosses ? D'accord, Papa, avions-nous dit. Nous étions gênés quand Papa nous parlait comme à des adultes, trop "sérieusement".»

Joyce Carol Oates - Un livre de martyrs américains 
(Philippe Rey, trad.Claude Seban)

Journapalm 147

Allant toujours ensemble, les corbeaux forment un trio. Si bien que dans la région on les appelle les tribacs. Au café des sports, devant le zinc, on entend souvent « les tribacs volaient bas ce matin, il va geler » ou encore « j’ai pas vu les tribacs, on va se prendre un orage sur la gueule ». 
D’après un rebouteux barbu et édenté, les tribacs agissent même comme des régulateurs d’humeur. Et depuis qu’un corbeau s’est fait électrocuter sur la ligne à haute tension, les tribacs ne vont que par deux. Et les villageois ne cessent de se battre.

vendredi 3 janvier 2020

Journapalm 146

Ses parents se sont rencontrés sur les barricades. Ils l’ont conçu en levrette sur un canapé recouvert d’un drapeau rouge et l’ont appelé Karl-Ilitch. Sa mère fille de paysan, son père fils d’ouvrier l’ont toujours encouragé à se rebeller. Lors du premier spectacle de fin d’année de l’école primaire, au lieu de chanter la marseillaise, il s’est mis à beugler l’Internationale. Apprenti plombier à seize ans, il a protesté dès le premier jour car il ne trouvait aucune faucille dans sa caisse à outils. Quand son patron a ricané, il lui a défoncé le crâne à coups de marteau. 

jeudi 2 janvier 2020

Journapalm 145

Depuis toujours il cherche le coup d’avance. Brillant joueur d’échecs, il passe son temps à tromper le calendrier. Il fleurit les tombes de ses parents le 15 août, fête Noël à Toussaint, la nouvelle année pour l’Armistice, mange de la galette le 25 décembre… Bousculant ses habitudes, il n’hésite pas à changer les dates des célébrations mais toujours avec un coup d’avance sur les autres. 
Quand il s’est retrouvé enterré trois mois avant la date de sa mort, dans l’obscurité étouffante de son cercueil, il a soudain réalisé qu’il avait peut-être exagéré un peu. 

mercredi 1 janvier 2020

Journapalm 144

"Eh, c’est le jour de l’an, toi aussi tu peux picoler !"
Le notaire remplit en douce une coupelle de whisky qu’il poussa à Fox, son terrier de huit ans. Celui-ci la descendit sans coup férir.
Restée à la cuisine, madame appela soudain : "Fox, plateau mon chien !" 
Un tour qu’elle lui avait appris des années plus tôt : le plateau de verres qu’il transportait de la cuisine au salon, en équilibre sur sa truffe. Un tour qu’il n’avait jamais manqué jusqu’à ce jour et dont sa maîtresse était très fière.