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mercredi 25 décembre 2019

L'extrait du... 25 décembre

"Galen effectua un cercle lent sous le soleil. Il n'y avait pas d'ombre.L'asphalte noir irradiant la chaleur. Les humains avaient créé les modes de vie les plus merdiques. Maisons de retraite, voitures, asphalte, coincés dans les déserts comme ici, des endroits où l'on ne pourrait supporter de vivre un jour de plus. Ils auraient été plus avisés de continuer à se balader tout nus sans rien inventer. Ainsi, les humains pourraient marcher vers une rivière, un lac ou un bosquet d'arbres. Ils ne seraient jamais obligés de rester debout dans un four long d'un millier de kilomètres."

David Vann - Impurs 
(Gallmeister / Trad. Laura Derajinski)

lundi 16 septembre 2019

L'extrait du... 16 septembre

"Tout est possible avec un parent. Les parents sont des dieux. Ils nous font et nous détruisent. Ils déforment le monde, le recréent à leur manière et c'est ce monde-là qu'on connaît ensuite, pour toujours. C'est le seul monde. On est incapable de voir à quoi d'autre il pourrait ressembler."


David Vann - Aquarium 
(Gallmeister, traduction Laura Derajinski)

jeudi 22 juin 2017

Lecture : David Vann - Désolations

Après la découverte de David Vann avec le maîtrisé Sukkwan Island, puis le journalistique Dernier jour sur terre ainsi que le terrifiant Impurs, je me suis lancé avec "Désolations" dans une quatrième visite de l'univers de cet auteur particulièrement efficace et doué.

Quatrième de couverture : "Sur les rives d'un lac glaciaire au cœur de la péninsule de Kenai, en Alaska, Irene et Gary ont construit leur vie, élevé deux enfants aujourd'hui adultes. Mais après trente années d'une vie sans éclat, Gary est déterminé à bâtir sur un îlot désolé la cabane dont il a toujours rêvé. Irene se résout à l'accompagner en dépit des inexplicables maux de tête qui l'assaillent et ne lui laissent aucun répit. Entraînée malgré elle dans l'obsession de son mari, elle le voit peu à peu s'enliser dans ce projet démesuré. Leur fille Rhoda, tout à ses propres rêves de vie de famille, devient le témoin du face-à-face de ses parents, tandis que s'annonce un hiver précoce et violent qui rendra l'îlot encore plus inaccessible".

Ce roman, deuxième dans l'ordre chronologique de la bibliographie de l'écrivain, écrit en 2011 constitue une sorte de prolongement de "Sukkwan Island". Il y est à nouveau question de destins hors du commun de quelques êtres dans l'immensité sauvage de l'Alaska. On y retrouve la même écriture ample et précise, les mêmes interrogations sur les relations humaines (père/fils dans "Sukkwan Island", mari/femme dans "Désolations"). Ainsi que cette façon d'écrire une Nature brute, sauvage, oppressante mais droite dans ses bottes. Avec David Vann, il n'y a pas plus de miracle écologique que de rédemption pour ceux qui s'y soumettent. Elle n'offre rien à ceux qui cherchent tout. 
Vann est toujours aussi à l'aise dans l'écriture des conflits intérieurs et des obsessions personnelles qui détruisent l'intimité des êtres et soulignent leur non-sens. Et l'on se laisse toujours aussi facilement emporté par son style prenant, qui nous embarque et qui nous pousse dans les cordes où l'on assiste, un peu KO au naufrage annoncé de ses personnages. Encore du grand art.

Extrait : "Elle refusait toujours de le regarder et Gary sentit presque qu’il aurait dû faire un effort en cet instant, dire quelque chose pour combler la distance, faire la paix. Peut-être s’excuser pour la nuit dernière, pour lui avoir dit qu’il pensait mériter une meilleure épouse qu’elle. Mais elle l’avait attaqué la première et il n’avait pas vraiment envie de faire un effort. Il se sentait frigorifié. Il pensa pour une étrange raison à Ariane et au passage de Catulle où dans le cœur de sa promise gît un labyrinthe de chagrin, peut-être parce que les épaules d’Irene étaient voûtées. Il ne voyait pas son visage, mais à la voir scruter ainsi la neige, tout semblait perdu. Il ne se souvenait pas des vers en latin. Ariane regardait Thésée prendre la mer sur son navire, l’abandonner tout comme Énée le ferait avec Didon, et comme Gary envisageait, depuis des années, sans doute même des décennies, de le faire avec Irene. Le temps était peut-être venu de laisser mourir leur mariage. Cela vaudrait peut-être mieux pour tous les deux. Une union mal assortie dès le départ, quelque chose qui avait amoindri leurs existences. Difficile de savoir ce qui était vrai. Une part de lui-même voulait s’excuser, l’entourer de ses bras, lui dire qu’il n’avait qu’elle au monde, mais ce n’était qu’un réflexe, une habitude à laquelle il ne fallait pas se fier.
Je vais scier des rondins, dit-il."

David Vann - Desolations, Gallmeister, 336 pages, 9.8€

mardi 10 janvier 2017

Lecture : David Vann - Impurs

J'ai déjà dit sur ces pages (ici et ) tout le bien que je pensais des romans de David Vann. Il y a chez cet auteur une désespérance du quotidien qu'il sait rendre palpable même dans les silences les plus inoffensifs de ses personnages. 
Troisième roman écrit par l'auteur originaire d'Alaska, "Impurs" nous emmène une nouvelle fois sur les traces d'une famille où se cachent les crises les plus violentes et les fissures psychologiques les plus profondes.

Le personnage principal de cette histoire, Galen, est un adolescent sur le point de basculer dans l'âge adulte qui vit seul avec sa mère. Les rapports qu'il entretient avec celle-ci n'ont rien de très sain... mais ce n'est rien en comparaison de ce qui les attend par la suite. Sans même parler des relations qu'il entretient avec les autres femmes de la famille. Car c'est à une réunion familiale que nous assistons lorsque la mère, la grand mère, la tante et la cousine de Galen vont passer un week-end dans la propriété secondaire perdue dans la campagne. L'occasion pour cette famille fracturée de se confronter aux non-dits, aux aigreurs et aux rancœurs qui subsistent dans les faux-plafonds de leurs vies. On pourrait facilement sous-titrer ce roman avec la célèbre tirade "Famille, je vous hais". Huis clos psychologique qui va crescendo, Impurs nous entraine donc sur les terrains d'une noirceur où la famille joue le rôle du méchant. On sent David Vann à l'aise avec son propos, dans un contexte qu'il apprécie et qu'il avait déjà brillamment mis en œuvre à l'occasion de l'excellent "Sukkwand Island".
Ici pourtant, après une première partie menée sur un tempo enlevé au cours de laquelle l'auteur plante les graines de son intrigue avec efficacité, la seconde partie du livre tire en longueur et offre une opposition parfois maladroite entre les deux protagonistes principaux. Avec une tendance à faire de ses personnages des blocs manquant de subtilité dans leurs réactions et leurs dialogues. De légers écueils qui font de ce livre un titre moins réussi que les précédents écrits par l'auteur mais qu'on ne s'y trompe pas, "Impurs" reste néanmoins un roman envoûtant, qui met mal à l'aise et qui fait voyager très loin dans la folie. 

"Impurs", publié chez Gallmeister, traduit par Laura Derajinski est disponible en deux formats : 
- grand format (collection NATURE WRITING): 288 pages, 23 EUROS
- poche (collection TOTEM) :  256 pages, 10.5 EUROS

mercredi 28 décembre 2016

Lecture : David Vann - Dernier jour sur Terre

Amateurs du Monthy Python Flying Circus, passez votre chemin ou bien soyez un bon schizophrène comme moi : avec David Vann on ne se fend pas trop la poire. Ses livres sont noirs, ses personnages intenses, et la désespérance jamais bien loin de la surface du quotidien. Bon voilà, ça c'est dit. 
Mais David Vann est un sacré bon auteur. Quand même, ben ouais ! Faut le dire parce que l'air de rien le garçon est en train de se tailler une sacrée réputation dans le milieu du roman noir. Son Sukkwand Island était une merveille, son "Dernier jour sur Terre" est un délice.

Egalement publié en VF chez l'excellente maison Gallmeister, traduit par Laura Derajinski, ce bouquin se veut une plongée âpre dans une tragédie réelle qui s'est déroulée en 2008 lorsque dans son université américaine, Steve Kazmierczak a ouvert le feu sur une classe, tuant 5 personnes, en blessant 18 autres avant de retourner son arme contre lui. Là où David Vann est fort, et ce qui fait tout le charme de ce bouquin, c'est qu'il réussit à mettre en parallèle le destin de ce tueur de 27 ans avec son propre destin, lui l'écrivain qui à l'âge de 13 ans a perdu son père, suicidé dont il hérite de sa collection d'armes à feu.
Jonglant entre l'itinéraire sanglant de Kazmierczak et le sien, David Vann ne fait aucun faux pas dans une exercice pourtant périlleux et casse gueule à souhait. Il n'en fait jamais trop, il ne tombe ni dans le sentimentalisme suranné, ni dans le pathos dégoulinant. David Vann écrit vrai et on est tout de suite embarqué dans son monde déroutant et complexe qui s'insinue dans les recoins les plus sombres de l'âme humaine pour en extirper les bouts les plus crus et les agiter pour réveiller nos consciences. Sans même donner l'impression de le faire, agissant en douceur et avec tact, tel un Arsène Lupin de la cambriole. 
Situé quelque part entre l'enquête et le roman, ce récit est une grande réussite dont feraient bien de s'inspirer tous les tâcherons qui pondent à la chaîne des exo fictions et des enquêtes roboratives pourtant encensées par la critique médiatique en France ces derniers mois. 
Décidément, l'Amérique n'en finit plus de nous donner des écrivains de génie et merci à Gallmeister d'être la maison d'édition qu'il manquait aux lecteurs de l'hexagone pour les découvrir. Je n'ai pas fini de sitôt de lire les productions de cette maison-là que je vous encourage à découvrir toutes affaires cessantes si ce n'est déjà fait. 

Extrait : "Après le suicide de mon père, j’ai hérité de toutes ses armes à feu. J’avais treize ans. Tard le soir, je tendais le bras derrière les manteaux de ma mère dans le placard de l’entrée pour tâter le canon de la carabine paternelle, une Magnum .300. Elle était lourde et froide, elle sentait la graisse à fusil. Je la portais dans le couloir, à travers la cuisine et le garde-manger jusque dans le garage, où j’allumais la lumière pour l’observer, une carabine à ours avec une lunette de visée, achetée en Alaska pour chasser les grizzlys."

mercredi 13 juillet 2016

Lecture : David Vann - Sukkwan Island

En France, on se demande souvent si les auteurs américains ont "un truc en plus". Parfois même, certains ne se le demandent plus, ils en sont convaincus et ils essayent d'analyser ce qu'est, ce truc en plus. 
A titre personnel, le fait que la plupart de mes auteurs favoris soient américains constitue une réponse sur ce que j'en pense... 
Et ce n'est pas la lecture de Sukkwan Island (de David Vann) qui va me faire changer d'opinion. 



L'histoire : Jim décide d'aller s'installer dans une cabane perdue sur une île inhabitée de l'Alaska. Et d'emmener dans ses bagages Roy, son fils de 13 ans, loin de sa soeur et de sa mère, pour une année d'exil sauvage. Forêts gigantesques, lacs immenses : le paysage est démesuré, il faut un hydravion pour y venir. Rapidement on comprend que père et fils n'entretiennent pas des relations au beau fixe, et que le père fait face à quelques soucis d'équilibre psychique. Et alors qu'il espérait donner une nouvelle orientation à sa vie en partageant quelques moments intenses avec son fils, la situation du tandem va très vite se gâter.

Un bouquin court (200 pages) et incisif, qui se compose de deux parties avec un changement de point de vue narratif au milieu qui correspond à un tournant dans le récit. C'est propre, joliment réalisé et drôlement efficace. 
Aux superbes descriptions des paysages sauvages et hostiles pour l'homme, David Vann ajoute les rapports difficiles entre un père et son fils qui apparaissent comme des bouées jetées à la mer. L'histoire est simple, ténue, on flirte parfois avec les codes du huis clos, ce qui instaure une ambiance électrique. La tension ne cesse de grimper, le lecteur sent qu'une tragédie va arriver, ou du moins, quelque chose de marquant, de définitif, qui va marquer les protagonistes. Et on ne peut plus lâcher ce livre avant d'aboutir au climax, juste avant que la seconde partie ne s'ouvre. Changement de ton, changement de focale mais la suite est toute aussi passionnante. Le lecteur est guidé mais on lui laisse la liberté de se faire sa propre opinion sur la fond de cette histoire ainsi que sur le destin de ces deux personnages marquants.

Sukkwan Island est donc un bouquin fort comme une gnôle frelatée qui vous poursuit après l'avoir refermé. Plusieurs jours encore après la lecture, ses deux personnages principaux jouent les prolongations dans votre esprit.  
L'éditeur français Gallmeister confirme ici la pertinence de son travail, autant dans la qualité de ses publications que dans celle de son site web. Ce Sukkwan Island n'est que le deuxième ouvrage de l'éditeur que je lis mais nul doute que je ne vais pas en rester là...