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mercredi 30 octobre 2019

Concordance des livres

Souvent la lecture est une affaire de reflets. Un jeu de miroirs et de passage de témoins, dans lequel on rebondit de livre en livre. C'est une sorte de valse ininterrompue qui nous conduit de découverte en découverte, ce que parfois on nomme "un parcours de lecteur".
Samedi dernier, de passage chez mon libraire "Le bal des ardents" à Lyon, grâce à une malicieuse disposition de son étal, j'ai découvert un amusant écho. Le dernier livre de Sylvain Tesson publié chez Gallimard "La panthère des neiges" se trouvait en effet à proximité d'un autre bouquin bien plus vieux (publication originale en 1983) intitulé "Le léopard des neiges", chez le même éditeur. 


Concernant le faux vrai ancêtre américain du dernier opus du brillant Tesson, voilà ce qu'en dit le site de l'éditeur : "En septembre 1973, Peter Matthiessen part pour le Dolpo, une région du Népal située à la frontière du Tibet, avec le zoologiste George Schaller qui veut observer des léopards des neiges. Dans ce journal de route, il apparaît très vite que Matthiessen vit cette expédition comme une aventure plus spirituelle que véritablement scientifique. Pour lui, adepte du bouddhisme zen, ce sera surtout un pèlerinage à l'ancien monastère de Shey Gompa et, enfin, un voyage hors de la «civilisation» du XXe siècle.

Ce bouquin est disponible dans l'excellente collection "L'imaginaire" de Gallimard.
Et en ce qui me concerne, comme il en est souvent l'usage du fromage et du dessert, je ne choisis pas entre panthère et léopard; les deux rejoindront ma pile de lectures.  

mardi 10 septembre 2019

L'extrait du... 10 septembre

"Le mondial de football. Fête planétaire. Des milliards de gens rivés au même spectacle, au même instant. Toute différence culturelle abolie le temps d'une émotion partagée. Le triomphe de la mondialisation. Au milieu de cette belle réjouissance, un bémol : pendant que les ballons s'envolaient aux buts, des milliers de supporters s'envoyaient des putes. Quarante mille filles de l'Est, d'Afrique et d'ailleurs ont été apportées en Allemagne pour la fête, afin qu'en plus des jeux et du pain, il y ait de la chair à suffisance. A Berlin, on a construit de nouveaux bordels, tout confort. Pas un bleu, hélas , n'a daigné dire un mot sur le sujet. On les entend pourtant s'exprimer sur des enjeux graves: les banlieues, le racisme, l'immigration. Ce qu'ils disent importe car ils bénéficient d'une caisse de résonance telle que n'en possèdera jamais aucun penseur. Ce qu'ils disent à un retentissement, des favelas du Brésil aux jungles des Moluques. Mais que quarante mille femmes soient réduites en esclavage à la périphérie des stades ne leur a pas arraché un mot."

Sylvain Tesson - Géographie de l'instant (Pocket)

mardi 13 août 2019

L'extrait du... 13 août

"Ils étaient venus à bout du premier litre. La vodka ne fait jamais mal lorsqu’on la boit à deux. Le principe du toast a été inventé par les Russes pour se passer de la psychanalyse. Au premier verre, on se met en train ; au second, on parle sincèrement ; au troisième, on vide son sac et, ensuite, on montre l’envers de son âme, on ouvre la bonde de son cœur, et tout – rancœurs enfouies, secrets fossilisés et grandeurs contenues – finit par se dissoudre ou se révéler dans le bain éthylique."

Sylvain Tesson - Une vie à coucher dehors (Folio)

vendredi 25 janvier 2019

L'extrait du... 25 Janvier


"L’ennui ne me fait aucune peur. Il y a morsure plus douloureuse : le chagrin de ne pas partager avec un être aimé la beauté des moments vécus. La solitude : ce que les autres perdent à n’être pas auprès de celui qui l’éprouve. A Paris, avant le départ, on me mettait en garde. L’ennui constituerait mon ennemi mortifère ! J’en crèverais ! J’écoutais poliment. Les gens qui parlaient ainsi avaient le sentiment de constituer à eux seuls une distraction formidable. « Réduit à moi seul, je me nourris, il est vrai, de ma propre substance, mais elle ne s’épuise pas… » écrit Rousseau dans les Rêveries."

Sylvain Tesson - Dans les forêts de Sibérie

samedi 5 janvier 2019

La citation du... 5 Janvier


Pour cette première citation de l'année 2019, j'ai choisi la voie d'un certain naturalisme emprunt de sagesse. Et venant d'un auteur qui fait du bien par où il passe, Sylvain Tesson.

"Natsume Soseki, dans ses odes au vagabondage, décrit l'homme parfait comme un bambou reposant sur les rives de l'Impassibilité, profitant du moindre souffle d'air sans être affecté par lui, jouissant du plus petit parfum de fleur sans en être transformé."

Sylvain Tesson, "Petit traité sur l'immensité du monde"

samedi 30 décembre 2017

L'extrait du... 30 décembre

"Nous sommes seuls responsables de la morosité de nos existences. Le monde est gris de nos fadeurs. La vie est pâle ? Changez de vie, gagnez les cabanes. Au fond des bois, si le monde reste morne et l'entourage insupportable, c'est un verdict : vous ne vous supportez pas ! Prendre alors ses dispositions".

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie (Gallimard).

Et pour aller plus loin, je vous invite à visionner ce reportage narrant cette étonnante expérience d'un exil de six mois dans une cabane au bord du Baïkal : https://www.youtube.com/watch?v=9-CxXrRieCM&t=6s


mercredi 30 août 2017

Lecture : Sylvain Tesson - Dans les forêts de Sibérie

Sylvain Tesson fait partie de ces (rares) êtres médiatiques qui invitent à la déconnexion. Alors qu'en règle générale les figures qui abondent à la radio, sur le net ou dans le petit écran ont la même tendance à m'insupporter, lui passe aux travers des mailles du filet. Mieux, il me détend. Sa frénésie de vie ne l'empêche pas de virer au noir entre deux regards acier. Il aime la bonne littérature, les voyages, partager l'alcool entre amis. Difficile, dans ces conditions, de ne pas l'apprécier. 

Le fantasque et attachant géographe lettré a connu le succès avec le récit de son séjour en solitaire (ou presque) de six mois passés sur les rives du lac Baïkal. Là, dans une cabane, il s'est nourri de poisson, de promenades avec ses chiens, de contemplation, de lectures et de vodka avec les rares voisins qui venaient lui rendre visite après plusieurs jours de marche. Tous les ingrédients à une introspection métaphysique et surtout qui mènent sans nul doute à une meilleure connaissance de soi, sinon des autres.
Vécu en 2010, couronné du prix Médicis en 2011, adapté au cinéma en 2016, ce périple a logiquement rencontré son public au cours des années en plus de renfoncer l'aura médiatique de son auteur.

Extrait
Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie. 

J’ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. 
Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j’ai tâché de vivre dans la lenteur et la simplicité. 
Je crois y être parvenu. 
Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à l'existence. 
Et si la liberté consistait à posséder le temps? 
Et si la richesse revenait à disposer de solitude, d'espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures? 
Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Parfois un peu répétitif bien que jamais long (300 pages) ce récit nous offre l'opportunité de prendre le temps. Une vertu qui disparaît chaque jour davantage, bafouée par la dictature de l'immédiateté. La liberté est à ce prix mais pour combien de temps ? Ces ermites qui vivent à des jours de marche du village le plus proche et qui écoutent les remous du monde dans leur poste de radio, à quelle humanité appartiennent-ils ? Où est la limite ? La plénitude des étendues sauvages peut-elle apporter une réponse aux maux de la civilisation ? Et la vodka est-elle soluble dans les grands livres ? Avec toutes ces questions, Tesson nous convie à une réflexion jamais lénifiante, simple sans être simpliste, naturelle, sur ce qu'est notre existence. Ainsi que nos envies d'ailleurs, impossibles ou à portée de main. Une question de choix, comme celui de laisser partir ceux que l'on aime, comme celui des livres que l'on emporte pour un tel périple (lesquels embarquer?), comme celui de l'exil ou de la résistance. 
Mais parce que Tesson est un auteur multiple et parfois cabotin, il alterne ces passages introspectifs avec des moments plus légers sur le quotidien d'une vie dans une minuscule cabane perdue dans des contrées sauvages. Et c'est certainement ce qui fait la véritable force du livre, son caractère multiple, et son ambiance à la fois contemplative et légère. 

Sylvain Tesson - Dans les forêts de Sibérie, Folio, 304 pages, 7.49 €

lundi 10 juillet 2017

L'extrait du... 10 juillet


"Pas un seul visiteur du matin ne regarde la ville autrement qu'à travers son appareil. La vie est un Photomaton. La mémoire des hommes serait-elle devenue à ce point défaillante qu'il faille archiver chaque instant ? Ainsi des voyages modernes: on traverse le monde pour prendre une photo. Il n'y aura plus de récits de voyage, seulement des cartes postales. (...)
Qu'a fait de mal le monde pour qu'on tire des écrans sur lui ? Seuls les enfants, les vieillards et les oiseaux regardent la vue de leurs pleins yeux. Ce sont les derniers êtres à qui il restera des souvenirs."


Sylvain Tesson - Une très légère oscillation (Les équateurs)

mercredi 21 juin 2017

L'extrait du... 21 juin

"Les arbres nous enseignent une forme de pudeur et de savoir vivre. Ils poussent vers la lumière en prenant soin de s'éviter, de ne pas se toucher, et leurs frondaisons se découpent dans le ciel sans jamais pénétrer dans la frondaison voisine. Les arbres , en somme, sont très bien élevés, ils tiennent leurs distances. Ils sont généreux aussi. La forêt est un organisme total, composé de milliers d'individus. Chacun est appelé à naître, à vivre, à mourir, à se décomposer- à assurer aux génération suivantes un terreau de croissance supérieur à celui sur lequel il avait poussé. Chaque arbre reçoit et transmet. Entre les deux, il se maintient. La forêt ressemble à ce que devrait être une culture." 

Sylvain Tesson - Une très légère oscillation (Equateurs)

mardi 7 mars 2017

L'extrait... du 7 Mars



"La carte est le laissez-passez de nos rêves.
Ces tracés en étoile et ces lignes étaient des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisières, des viae antiques, souvent laissées à la circulation des bêtes. La carte entière se veinaient de ces artères. C'étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l'échappée, ils étaient oubliés, le silence y régnait, on n'y croisait pesonne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage.. Certains hommes espéraient entrer dans l'histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître."


vendredi 4 novembre 2016

Lecture : Sylvain Tesson - Sur les chemins noirs

Je connais mal Sylvain Tesson. Nous sommes pourtant de la même génération, à peine deux ans d'écart mais il fait partie de ces hommes que je me plais à jalouser secrètement. Frondeur bien né au cerveau bien fait, il correspond à ce genre d'aventuriers diplômés que la paresse et mes limites intellectuelles m'ont empêché de devenir. On ne se refait pas. 
Tesson aime la géographie et il aime courir le monde autant qu'explorer sa propre vie, certainement conscient de la brièveté de celle-ci depuis qu'en août 2014 il a chuté d'un toit et frôlé la mort. Une remise à zéro des compteurs en quelque sort pour un miracle dont il est sorti le corps meurtri, le visage tordu mais sûrement l'esprit changé à jamais. 

Après avoir pédalé autour du monde il y a plus de vingt ans, gambadé dans une Russie dont on l'imagine bien embrasser le caractère slave, roulé en side-car sur les routes de la retraite de Russie, chevauché en Mongolie, Sylvain Tesson a voulu retrouver la patience du marcheur. Il dit que pendant qu'il était sur son lit d'hôpital, le corps en miettes, il s'était juré de traverser la France en marchant s'il s'en sortait.
La suite c'est ce livre, "Sur les chemins noirs", le récit de cette longue marche. Une diagonale du massif du Mercantour jusqu'au Contentin par ces chemins que les cartes au 1/25000 ème soulignent, ces chemins noirs comme il les appelle. Deux mois et demi de marche à la fin de l'été 2015 à travers les zones rurales de notre pays, en se tenant loin des ZAC, des ZUP et de toutes ces zones de rien aux tristes acronymes. A travers la Provence, les Cévennes, l'Aubrac, la Loire, et la Touraine, Tesson convoque les étapes successives de l'histoire récente de la France qui en ont bouleversé le visage. C'est également l'occasion pour lui de reprendre possession de son corps après son accident et l'année passée en rééducation.
Récemment sur le plateau de la grande librairie, Tesson évoquait sa nécessité de se confronter aux choses et de les vivre pour les raconter, se disant incapable d'imaginer. En revanche, le lecteur de ce bouquin imagine tout à fait un homme (Tesson ou soi même) en train de marcher dans cette France rurale que les discours modernes se plaisent à railler ou à oublier, au bénéfice de ce qu'ils appellent le progrès. Progrès de quoi ? 
J'ai aimé ce bouquin, court et rempli d'oxygène, sans grand discours moralisateur mais qui invite à la réflexion et à affûter le regard sur notre quotidien. Tesson y creuse son sillon, original et séduisant, et plusieurs fois j'ai pensé que j'aurais aimé partager un bivouac avec lui dans ces forêts de France pour parler de tout et de rien et surtout profiter de l'instant présent. Le temps qu'on oublie et qu'on saccage sans cesse.
Le seul petit écueil toutefois, constitue son usage du passé. Il donne à ce récit une ambiance particulière qui fige le texte dans une nostalgie un peu inutile. Un présent aurait peut être donné plus de force encore à ces pérégrinations. 

Extrait : "La carte est le laissez-passez de nos rêves. Ces tracés en étoile et ces lignes étaient des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisières, des vies antiques, souvent laissées à la circulation des bêtes. La carte entière se veinaient de ces artères. C'étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l'échappée, ils étaient oubliés, le silence y régnait, on n'y croisait personne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage.. Certains hommes espéraient entrer dans l'histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître".

mercredi 2 novembre 2016

Tesson à Toussaint et Michigan en Languedoc

Une poignée de jours dans mon Languedoc natal arrachés à l'absurdité du quotidien et me voilà de retour. 
Pour cette Toussaint, j'ai peu écrit mais beaucoup lu. On ne peut pas tout avoir. 
Au menu : le dernier bouquin de Sylvain Tesson, "Sur les chemins noirs" et le déjà ancien "Nord-Michigan" de Jim Harrison. Nom de dieu, il est bon ce Big Jim, y'a pas à dire ! Quelques petites chroniques de lecture à venir bientôt...
Et j'ai même profité d'un Toussaint en famille dans la belle cité de Minerve pour visiter le bouquiniste des lieux et m'offrir un inattendu Stephen King dont je suis un quasi béotien, n'ayant lu qu'un seul bouquin du ponte du roman d'horreur. 200 pages déjà absorbées à vitesse grand V, soit le quart de ce bouquin fleuve de 823 pages (faut il être dingue pour pondre des pavés pareils!). Bon, c'est bourré de longueurs et le style rappelle plus la boucherie d'une kalachnikov à Sarajevo qu'un pas de danse classique du Lac des Cygnes... Mais faut avouer que dans le genre c'est plutôt efficace. Bon, c'est pas tout mais faut que j'aille écrire, le premier jet de "Manx" m'attend.