vendredi 15 septembre 2017

Il arrive

C'est un plaisir de rien du tout mais il parait qu'il n'y aurait pas de petit plaisir. 
Enfin, voilà, l'exemplaire zéro de mon nouveau roman, "Des chardons dans la garrigue" est entre mes mains depuis ce jeudi. Feuilleter son bouquin après un an de labeur, le voir se matérialiser au format papier reste toujours un moment que j'apprécie. 
Une ultime relecture rapide et quelques corrections de mise en page plus tard, j'ai revalidé une nouvelle version papier qui sera la définitive. J'ai essayé de tenir compte des remarques qui avaient accompagné "Brûler à Black Rock" en augmentant la taille de la police pour une lecture plus agréable. Le bouquin étant moins volumineux (570 000 signes contre 770 000) cela permet de garder un livre de moins de 350 pages et de limiter le prix à 12,99 euros. 

Ouverture à la vente semaine prochaine avec également une version ebook. "Stay tuned!" comme dirait Marcel. Et en attendant, voilà l'argumentaire qui accompagne le bouquin : 
"Poussé par son cousin et associé à prendre sa retraite, Eugène Piquemal, garagiste de soixante-quatre ans, se demande ce qu'il va bien pouvoir faire de sa nouvelle vie. Son fidèle compagnon Chien-Blanc se fera t-il à la campagne s'il quitte Carcassonne pour retourner dans son Minervois natal ? Mais une étrange découverte faite lors d'un week-end sur la côte Atlantique vient modifier son avenir d'une façon tout à fait inattendue, jusqu'à trouver un écho dans son propre passé."

mercredi 13 septembre 2017

Encore Hank !

La publication en VF d'un nouveau bouquin autour de Charles Bukowski reste toujours un événement. Et même si j'ai depuis longtemps lu et relu tous les écrits qui sont disponibles dans notre langue, je reste un fan inconditionnel de Hank.
Aussi je ne peux que me réjouir et partager ici même cette annonce de la publication imminente (ce jeudi 14 Septembre) aux éditions du Diable Vauvert d'un bouquin intitulé "Sur l'écriture".

Voici la présentation que la sympathique maison d'édition gardoise en fait sur son site: 
Une anthologie de textes inédits sur l’écriture, le quotidien d’une véritable légende américaine, icône de la contre-culture. Ces lettres aux éditeurs, directeurs de revues, amis et confrères écrivains pour la première fois publiées, dessinent un portrait intime du grand poète tour à tour poignant, glacial, iconoclaste et souvent hilarant. On y découvre le rapport inquiet au travail, l’érudition littéraire, mais aussi le mordant, l’intransigeance de celui qui a donné voix aux opprimés et dépravés de la société, dans des phrases mémorables ponctuées de moments de grâce. 

Et parce que les extraits restent ce qu'il y a de mieux pour promouvoir un bouquin - surtout lorsqu'il s'agit de Bukowski, en voici un. 
Il s'agit d'une lettre envoyée à James Boyer May le 13 décembre 1959 : 

L’autre soir j’ai reçu la visite d’un éditeur et d’un auteur (Stanley McNail de The Galley Sail Review accompagné d’Alvaro Cardona-Hine) et le fait qu’ils m’aient trouvé négligé, la tête dans le cul, ne peut pas être entièrement de ma faute : le caractère de leur visite était aussi impromptu qu’un lâcher de bombe atomique. Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ?
Il ne me semble pas que ce soit ignoble ou pédant d’exiger quelque liberté par rapport à l’esprit de clan malsain et la fraternité collante qui sévit dans beaucoup beaucoup de nos soi-disant publications d’avant-garde.

Voilà. Maintenant vous faites comme vous voulez, mais moi je vais courir me l'offrir ce bouquin. 

Sur l’écriture - Charles Bukowski, Au Diable Vauvert. 
338 pages, 20€
Parution le 14 septembre.

vendredi 8 septembre 2017

Lecture : Patrick Modiano - Accident nocturne

Patrick Modiano fait partie des rares auteurs français à avoir reçu le prestigieux Nobel de littérature. Vous me direz "ça nous fait une belle jambe" et vous n'aurez pas tort. C'était en 2014 et je me souviens m'être dit que je n'avais jamais rien lu de ce type. Et dans une vidéo que je regardais sur internet où il était interrogé sur son acte d'écrire, je trouvais ce personnage déroutant, avec son regard  à tâtons dans un visage évanescent, comme perdu dans son propre bureau. Et cette voix douce, hésitante, qui ne parvenait à finir aucune phrase... Il m'est tout de suite apparu sympathique. Trois ans plus tard, j'ai enfin lu un Modiano.

"Accident nocturne", paru en 2003, débute par un accident de la circulation, place des Pyramides, à Paris, en pleine nuit. Le narrateur se fait renverser par une Fiat conduite par une énigmatique femme qui lui évoque un souvenir confus, remontant à sa propre jeunesse. Légèrement blessée à la tête et lui à la jambe, ils se retrouvent tous deux dans un hôpital, au plus sombre de la nuit. Quand les heures s'étirent comme insensibles à tout, comme dans un de ces rêves abscons mais pourtant terriblement réels. Un homme a rejoint cette femme puis elle disparait et le narrateur lui-même, soigné, est remis à la disposition de sa vie. Sauf qu'il est un peu perdu dans cette vie, comme il l'est dans cette nuit. Convaincu que cette femme ne lui est pas étrangère, qu'elle a un lien avec son propre passé qui lui file entre les doigts à la façon d'un objet sur lequel il n'a pas de prise, le narrateur se met en quête de la retrouver. Occasion d'une divagation parisienne à la recherche d'un passé, d'un but. 

Voilà. Il parait que c'est très classique chez Modiano. Tous ces ingrédients-là. C'est parfois un peu confus mais jamais pénible à lire, en tous cas ça ne laisse pas indifférent et c'est à mes yeux la preuve de la qualité d'un auteur. Rien de pire que de ne rien ressentir. Ici ce n'est pas le cas, on est pris par l'histoire, même si parfois, on sent que la bobine se déroule un peu trop et que certaines scènes se perdent un peu. Il n'en reste pas moins quelques passages lumineux qui m'ont vraiment emballé : « J’aurais voulu me fondre dans le paysage. Déjà, à cette époque, j’avais le sentiment qu’un homme sans paysage est bien démuni. Une sorte d'infirme. Je m'en étais aperçu très jeune, quand mon chien était mort et que je ne savais pas où l'enterrer. Aucune prairie. Aucun village. Pas de terroir. »

Extrait : « Quelle structure familiale avez-vous connue ? J'avais répondu : aucune. Gardez-vous une image forte de votre père et de votre mère ? J'avais répondu : nébuleuse. Vous jugez-vous comme un bon fils (ou fille) ? Je n'ai jamais été un fils. Dans les études que vous avez entreprises, cherchez-vous à conserver l'estime de vos parents et à vous conformer à votre milieu social ? Pas d'études. Pas de parents. Pas de milieu social. Préférez-vous faire la révolution ou contempler un beau paysage ? Contempler un beau paysage. Que préférez-vous ? La profondeur du tourment ou la légèreté du bonheur ? La légèreté du bonheur. Voulez-vous changer la vie ou bien retrouver une harmonie perdue ? Retrouver une harmonie perdue. »

Patrick Modiano - Accident nocturne, Gallimard, 17€, 147 pages

mercredi 6 septembre 2017

Lecture : Pascal Garnier - Vieux Bob

Les habitués de ce blog connaissent Pascal Garnier. Je l'évoque régulièrement, il fait partie des mes auteurs fétiches, comme Jim Harrison ou Richard Brautigan. On a l'habitude de ses romans courts et ciselés, noirs et humides. Alors, quand on se lance dans la lecture de "Vieux Bob", recueil de nouvelles, on s'attend à du rapide. Et en effet, dix nouvelles en moins de 100 pages, on n'a pas le temps de s'ennuyer, comme toujours avec Garnier : on va à l'os. 
Bon, pour être honnête, je le préfère romancier. Ici, on est souvent entre deux eaux, et je me dis maintenant qu'il aurait sûrement excellé dans le poème court, dans une sorte de haïku urbain. Sur la nouvelle, on reste sur sa faim, c'est soit trop long, soit pas assez court. 
Comme souvent avec ses romans, les histoires ne sont pas débordantes de joie de vivre, mais le style est imparable. Et comme c'est le cas dans de nombreux recueils de nouvelles, les textes rassemblés ici sont d'une efficacité variable. 

Toutefois, je ne résiste pas au simple plaisir de copier/coller ici quelques extraits mémorables de la nouvelle "Vieux Bob" qui donne son titre au recueil, et qui raconte le destin d'un vieux chien qui vit dans un bistrot de campagne. 

"Bob est un berger allemand marron noir avec des taches jaunes sous le ventre et des poils blancs un peu partout. Il n’a plus de griffes mais ses ongles bigorneaux font « tac tac tac » sur le carrelage bleu et beige (...) 
Quand on est vieux et qu’on a trouvé une place, qu’on est bien là, même si c’est étroit, même si on vous marche dessus, même si on a pour voisin le nerf de bœuf et le fusil à canon scié accroché sous les verres."

Pascal Garnier - Vieux Bob, in8, 98 pages, 12 €

mardi 5 septembre 2017

La citation du... 5 septembre

Ayant terminé le célèbre "Dalva" de Big Jim hier soir, une citation d'actualité. (En attendant un petit avis de lecture dans les prochaines semaines, le temps de rattraper le retard en la matière...)


vendredi 1 septembre 2017

Lecture : Amélie Nothomb - Robert / Antéchrista

J'ai beaucoup lu au printemps et de fait, j'ai acquis un retard abyssal dans les petites impressions de lectures que je poste ici. Aussi je vais lâcher ici-même quelques billets "2 en 1" pour combler les trous de ce blog fromager. 
On commence par deux romans d'Amélie Nothomb lus à la suite.
Il faut dire que les bouquins de la belge à chapeau se lisent vite, contrepartie de sa production digne de la mitrailleuse hallucinante qu'utilise Clint Eastwood dans l'excellent "Thunderbolt and Lightfoot" de Michael Cimino (pitoyablement traduit par "Le canardeur" dans nos contrées).

Il ne faut pas croire que je sois fan d'Amélie Nothomb. J'apprécie en revanche son refus de la norme et son enthousiasme dès qu'elle parle de littérature ou de musique (elle adore TOOL qui est, comme chacun le sait, le plus grand groupe de rock and roll de l'histoire). Mais s'il est vrai que je lis régulièrement sa production, c'est pour deux raisons : 
- en publiant un livre chaque année depuis trois décennies, ça fait un paquet de bouquins disponibles (c'est mon côté collectionneur),
- ses livres rencontrant un certain succès commercial, on trouve régulièrement sa production en occasion à prix sacrifié (c'est mon côté aveyronnais).


1 - Robert des noms propres (Albin Michel, 14.7 €, 180 pages)
En 2002, publication de "Robert des noms propres", onzième roman d'Amélie Nothomb.

Quatrième de couverture : 
"Le destin exceptionnel d'une petite fille prénommée Plectrude née sous les auspices les plus dramatiques et au parcours semé d'obstacles. Enfant atypique et solitaire, surdouée et incomprise, Plectrude traverse les épreuves avec la grâce d'une princesse de conte de fées et l'obstination, la certitude et la douleur d'une adolescente d'aujourd'hui".

Le mieux, dans ce bouquin, c'est le prénom de l'héroïne. Plectrude. C'est vraiment un prénom extra pour une héroïne et typique de Nothomb. Pour le reste, je me suis plutôt ennuyé sur les 160 pages de ce roman qui narre les aventures d'une danseuse anorexique née en prison d'une mère assassin. L'idée d'exploiter la mise en miroir de la biographie de l'assassin de Nothomb (souvenirs et recyclages de son premier roman) est plutôt bien vue mais le traitement laisse à désirer. Reste le style vivant et incisif de l'auteur mais là aussi, on l'a connue plus inspirée. Heureusement c'est court.

Extrait : 
"Par ailleurs, avoir dix ans est ce qui peut arriver de mieux à un être humain [...] Dix ans est le moment le plus solaire de l'enfance. Aucun signe d'adolescence n'est encore visible à l'horizon: rien que l'enfance bien mûre, riche d'une expérience déjà longue, sans ce sentiment de perte qui assaille dès les prémices de la puberté. A dix ans, on n'est pas forcément heureux, mais on est forcément vivant, plus vivant que quiconque."

2 - Antéchrista (Albin Michel, 14.7 €, 168 pages)
En 2003, publication de "Antéchrista", douzième roman d'Amélie Nothomb.

Quatrième de couverture :
"Avoir pour amie la fille la plus admirée de la fac, belle, séduisante, brillante, enjouée, audacieuse ? Lorsque Christa se tourne vers elle, la timide et solitaire Blanche n’en revient pas de ce bonheur presque écrasant. Elle n’hésite pas à tout lui donner, et elle commence par l’installer chez elle pour lui épargner de longs trajets en train.
Blanche va très vite comprendre dans quel piège redoutable elle est tombée. Car sa nouvelle amie se révèle une inquiétante manipulatrice qui a besoin de s’affirmer en torturant une victime. Au point que Blanche sera amenée à choisir : se laisser anéantir, ou se défendre".

Encore une histoire de fille étrange dotée d'un prénom à coucher dehors : pas de doute, on est bien chez Nothomb. Pour le reste, c'est aussi un bouquin court qui se lit vite mais contrairement à l'opus précédent, cette histoire m'a plus convaincu. Le vampirisme psychique qui est décrit dans ce bouquin est plutôt bien rendu et donne pas mal de tension au récit. Même si la Blanche qui narre cette histoire est parfois insupportable de candeur et d'attentisme et que l'on a envie de lui mettre de grandes gifles pour la réveiller. Sans même parler de ses parents qui sont crispants et franchement pénibles. Toutefois on se laisse prendre au jeu et c'est bien là l'essentiel pour ce roman d'apprentissage noir ,typique de Nothomb. 

Extrait : 
"La lecture n’est pas un plaisir de substitution. Vu de l’extérieur, mon existence était squelettique ; vue de l’intérieur, elle inspirait ce qu’inspirent les appartements dont l’unique mobilier est une bibliothèque somptueusement remplie : la jalousie admirative pour qui ne s’embarrasse pas du superflu et regorge du nécessaire. Personne ne me connaissait de l’intérieur : personne ne savait que je n’étais pas à plaindre, sauf moi – et cela me suffisait. Je profitais de mon invisibilité pour lire des jours entiers sans que personne ne s’en aperçut."

jeudi 31 août 2017

Lecture : Tanguy Viel - Article 353 du code pénal

D'accord c'est vrai, je suis un imposteur. J'ai beau dire que je suis réfractaire à toute publicité, que je suis impassible à toute campagne promotionnelle, je suis comme tout le monde. Ce constat à la fois amer et rassurant (les deux vont bien ensemble) je dois concéder que si j'ai décidé d'acheter et de lire (tant qu'à faire...) le dernier roman de Tanguy Viel, c'est en grande partie la faute de la campagne promotionnelle qui en a accompagné la sortie. 
Soutenu par de multiples campagnes télévisuelles et radiophoniques, ce roman paru en janvier 2017 a de plus reçu le Grand-Prix RTL Lire en mars. Ce qui a offert un surcroît de visibilité à ce livre qui n'en manquait déjà pas, tant tous les journalistes estampillés littéraires en parlaient. Le Grand-Prix RTL Lire, on s'en tamponne un peu nous - enfin normalement - surtout à cause de ce bandeau rouge agressif avec lequel on décore les livres en les faisant ressembler à des papillotes indigestes qui, ainsi attifés, ressemblent à des gueules de chiens méchants prêtes à vous mordre depuis les étals des libraires qui assistent, impuissants, à cette prostitution médiatique organisée. Je m'égare (de Brest - forcément avec Tanguy Viel, c'est de circonstance).

Quatrième de couverture : 
Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d'être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l'ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec.
Il faut dire que la tentation est grande d'investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu'il soit construit. 

Bien que je sois un anti-quatrième de couverture convaincu, je m'efforce de toujours l'insérer dans ces petites chroniques de lecture car je sais que certains aiment bien lire ce succédané d'aventure, cette promesse à la petite semaine de ce que pourrait être un bouquin que l'on découvre la première fois. 
Je n'ai donc pas lu le quatrième de couverture avant d'acheter ce livre, comme toujours. J'ai par contre lu la première page, comme je le fais avant de me décider à m'embarquer pour une lecture. Et cette première page m'a convaincu. Alors oui c'est vrai, la tempête d'avis positifs écoutés à la radio m'a fait m'arrêter sur ce bouquin et le prendre en main, celui-là plutôt qu'un autre, lors d'une promenade Chamoniarde en avril dernier.

Roman agréable qui trouve naturellement sa place aux éditions de Minuit, j'ai passé un très agréable moment de lecture. Certes court (c'est bien), certes parfois un peu étonné par les louanges stratosphériques entendues ça et là mais oui, un bouquin à la fois original, social et moderne.  Le propos est simple mais raconté de belle manière. Un huis-clos entre un juge et un accusé, qui fonctionne bien malgré parfois quelques personnages un peu stéréotypés. Un bouquin des petites gens de France et des grandes espérances déçues. Une grande partie de l'enjeu tient dans la révélation finale du fameux article 353 du codé pénal qui donne son titre au roman. N'allez d'ailleurs pas vous renseigner sur le contenu de cet article avant de lire le bouquin, cela atténuerait tout l'intérêt de la chose.

Extrait : 
"En tout cas j'étais bien placé pour le voir arriver, lui, Antoine Lazenec, avec ses chaussures à bouts pointus - je ne sais pas pourquoi j'ai toujours eu du mal avec les chaussures à bouts pointus, les chaussures italiennes qui brillent même sous la pluie, comme si j'avais l'habitude de commencer par les pieds pour aborder les gens, normalement non, mais là, j'étais à tondre la pelouse du parc et donc la tête plutôt basse à surveiller l'avancée de la tondeuse sur le gazon sans trop entendre ce qui se passait autours, et ce que j'ai vu en premier, eh bien ce sont ses chaussures de cuir posées dans l'allée, aussi parce qu'elles étaient si bien cirées et si noires sur le gravier blanc, alors j'ai levé la tête et j'ai vu ce type pas très grand et presque chauve avec une veste noire et puis une chemise un peu ouverte comme un Parisien, et il me regardait sourire, attendant que j'arrête le moteur de la tondeuse."

Tanguy Viel - Article 353 du code pénal, Minuit, 176 pages, 14.5 €

mercredi 30 août 2017

Lecture : Sylvain Tesson - Dans les forêts de Sibérie

Sylvain Tesson fait partie de ces (rares) êtres médiatiques qui invitent à la déconnexion. Alors qu'en règle générale les figures qui abondent à la radio, sur le net ou dans le petit écran ont la même tendance à m'insupporter, lui passe aux travers des mailles du filet. Mieux, il me détend. Sa frénésie de vie ne l'empêche pas de virer au noir entre deux regards acier. Il aime la bonne littérature, les voyages, partager l'alcool entre amis. Difficile, dans ces conditions, de ne pas l'apprécier. 

Le fantasque et attachant géographe lettré a connu le succès avec le récit de son séjour en solitaire (ou presque) de six mois passés sur les rives du lac Baïkal. Là, dans une cabane, il s'est nourri de poisson, de promenades avec ses chiens, de contemplation, de lectures et de vodka avec les rares voisins qui venaient lui rendre visite après plusieurs jours de marche. Tous les ingrédients à une introspection métaphysique et surtout qui mènent sans nul doute à une meilleure connaissance de soi, sinon des autres.
Vécu en 2010, couronné du prix Médicis en 2011, adapté au cinéma en 2016, ce périple a logiquement rencontré son public au cours des années en plus de renfoncer l'aura médiatique de son auteur.

Extrait : 
Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie. 

J’ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. 
Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j’ai tâché de vivre dans la lenteur et la simplicité. 
Je crois y être parvenu. 
Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à l'existence. 
Et si la liberté consistait à posséder le temps? 
Et si la richesse revenait à disposer de solitude, d'espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures? 
Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Parfois un peu répétitif bien que jamais long (300 pages) ce récit nous offre l'opportunité de prendre le temps. Une vertu qui disparaît chaque jour davantage, bafouée par la dictature de l'immédiateté. La liberté est à ce prix mais pour combien de temps ? Ces ermites qui vivent à des jours de marche du village le plus proche et qui écoutent les remous du monde dans leur poste de radio, à quelle humanité appartiennent-ils ? Où est la limite ? La plénitude des étendues sauvages peut-elle apporter une réponse aux maux de la civilisation ? Et la vodka est-elle soluble dans les grands livres ? Avec toutes ces questions, Tesson nous convie à une réflexion jamais lénifiante, simple sans être simpliste, naturelle, sur ce qu'est notre existence. Ainsi que nos envies d'ailleurs, impossibles ou à portée de main. Une question de choix, comme celui de laisser partir ceux que l'on aime, comme celui des livres que l'on emporte pour un tel périple (lesquels embarquer?), comme celui de l'exil ou de la résistance. 
Mais parce que Tesson est un auteur multiple et parfois cabotin, il alterne ces passages introspectifs avec des moments plus légers sur le quotidien d'une vie dans une minuscule cabane perdue dans des contrées sauvages. Et c'est certainement ce qui fait la véritable force du livre, son caractère multiple, et son ambiance à la fois contemplative et légère. 

Sylvain Tesson - Dans les forêts de Sibérie, Folio, 304 pages, 7.49 €