mercredi 20 novembre 2019

L'extrait du... 20 novembre

"(...) elle sort plusieurs fois par jour. Des courses à faire en fin de matinée, puis de nouveau en fin d'après-midi. (...)
l'éternité d'une vie qui ne veut pas finir quand bien même l'ennui la lance comme une douleur têtue. Elle ne voit personne sinon les commerçants à qui elle adresse des mots sans dents (...) Il est à peu près certain qu'elle n'a ni mari ni enfant. Très peu d'argent. Quelques plaisirs: ses cigarettes donc, le café, le vin qu'elle a mauvais, mais qui est là pour l'entendre ? Je ne m'explique pas comment elle tient. Elle tient parce qu'elle est encore en vie, c'est tout. (...) Elle est le cauchemar de nos jours derniers. Nous projeter en elle incite à presser le pas, la frayeur chasse l'empathie. Et moi aussi je passe. Je passe sans savoir quoi faire, sinon l'écrire."

Arnaud Cathrine - J'entends des regards que vous croyez muets (Verticales)

Journapalm 102

Quand il envisagea ces travaux, il pensa qu’une journée suffirait. Après avoir gommé toutes les imperfections des murs et du plafond puis nettoyé ceux-ci, il estima que le plus dur était accompli. Mais avec le contre-jour, repeindre le plafond en blanc s’avérait une mission difficile. Il ne parvenait pas à distinguer les endroits déjà peints de ceux lui restant. Les heures s’ajoutèrent aux heures et la nuit n’arrangea rien. On le retrouva dans la rue au petit matin, les yeux rouges, le visage couvert de peinture, délirant et passant son rouleau sur les voitures en stationnement.

mardi 19 novembre 2019

Journapalm 101

Enfant déjà il oubliait souvent tout. D’aller à l’école, de manger, de rentrer chez lui… Sa mère écrivait sur le frigidaire tout ce à quoi il devait penser dans sa journée, heure par heure. 
Devenu adulte, il gardait cette habitude d’établir des listes de tâches à réaliser. 
Un jour de grand soleil il partit voir l’océan. Il se baigna toute la journée, pataugeant dans les vagues comme un enfant. Et au moment où le soleil se coucha, il resta prostré sur la plage, oubliant qu’il devait rentrer. On le retrouva mort d’hypothermie au petit matin dans le sable. 

lundi 18 novembre 2019

Journapalm 100

Pour son anniversaire, il tombait des hallebardes et le vent sifflait sous les toits. Lui, il tournait comme un lion en cage, jetant des regards courroucés par la fenêtre, maudissant la météo. Pour le calmer, sa mère lui proposa de préparer son gâteau d’anniversaire. Une fois celui-ci au four, en rangeant, il aperçut le sachet vide de farine. C’est là qu’il perdit le contrôle.
Après quatorze fois, il cessa de frapper le crâne de sa mère contre le sol de la cuisine. Quatorze, comme son âge. Et depuis tout ce temps, elle oubliait encore qu’il était allergique au gluten ! 

dimanche 17 novembre 2019

Lecture : Pierre Bergounioux - Lundi

En parallèle de son imposant travail de carnets autobiographiques édités chez Verdier, Pierre Bergounioux publie régulièrement de petits livres hautement recommandables. 
Dans "Lundi" publié en 2019 chez Galilée, Bergounioux convoque les souvenirs d'enfance liés à cette journée particulière du lundi. Ce jour mal aimé qui marque la fin du week-end et le retour à l'école, au travail. Puisant dans la force tellurique de sa Corrèze natale et primordiale, Bergounioux se rappelle de ces lundis dont il ne comprenait pas le sens, le rôle, de ces lundis consacrés aux révisions d'algèbre. 
Court récit de moins de 60 pages, "Lundi" est une réflexion personnelle et intime qui offre à la littérature son champ le plus nécessaire : celui de se soustraire au monde pour mieux le comprendre. Ou du moins, de se mettre en situation de. Car finalement, à quoi bon le lundi ? 

Extrait
« La physionomie du premier jour de la semaine intensifiait ou laissait à nu la nature profonde de l’endroit, l’exiguïté d’une sous-préfecture lointaine, dans une région rurale déshéritée »
« Dans mon souvenir et, peut-être, dans la réalité, (les lundis) ont la teinte mauve, funèbre des matins d’octobre puis atone, blanchâtre de la mi-journée. » 

(Galilée, 56 pages/11€)

Journapalm 099

En passant des heures à regarder par sa fenêtre, elle a attrapé un rhume oculaire. Le diagnostic est tombé comme une mouche. Ce qui était plutôt étonnant en ce mois de décembre, les mouches se faisant rares. 
Après de nombreux examens et la proposition d’un traitement, le spécialiste l’a reçue en consultation. Le grand médecin du grand hôpital l’a regardée par-dessus ses lunettes rectangulaires : « est-ce que vous avez des questions ? ». Elle a haussé les épaules et demandé « vous savez vous, où passent les mouches, en hiver ? » 

samedi 16 novembre 2019

Journapalm 098

« Fiston, la vraie vie se trouve dehors, dans les forêts et sur les collines. Le monde des écrans n’augmente aucune autre réalité que le compte bancaire des GAFA ! »
Un matin de mai, lors d’une randonnée dans leur Vermont natal, son père lui vantait son engagement écologiste et pacifiste. Apercevant un tilleul majestueux sur un socle d'herbes grasses, James quitta le chemin pour s’allonger sous l’arbre. 
Soudain, une graine de tilleul et sa bractée tombèrent vers lui avec un mouvement de spirale. James eut alors une révélation. Plus tard il piloterait des hélicoptères de combat. 

vendredi 15 novembre 2019

Lecture : Courir au clair de lune avec un chien volé

Callan Wink cumule les qualités de pêcheur et d’écrivain. Lorsqu’on ajoute qu’il vit dans le Montana, on pense à tout de suite à Jim Harrison et Thomas McGuane. La sortie de son livre « Courir au clair de lune avec un chien volé » en poche s’est d’ailleurs accompagné d’une mention commerciale vantant cette comparaison : « Héros cabossés et grands espaces : le fils spirituel de Jim Harrison est né. » Verdict Télérama. J’ai toujours un peu de mal avec ces bandeaux et ces mentions visant à attirer l’œil du potentiel acheteur. C’est la même chose avec un quatrième de couverture citant l’avis d’un chroniqueur, d’une rédaction ou d’un journaliste sur le bouquin que l’on tient dans ses mains. Je n’ai rien à cirer de leur avis et je ne veux pas qu’on me force la main quand je me promène en librairie pour choisir des bouquins.
En l’occurrence, outre le fait d’être un excellent titre, « Courir au clair de lune avec un chien volé » n’a pas volé la mention élogieuse de Télérama. Et pourtant je suis intraitable quand il s’agit de comparer un auteur à Big Jim. Mais il faut reconnaître que dans ce recueil de nouvelles Callan Wink déploie une large palette de talents qui appelle à de grandes promesses. Personnages intéressants, histoires de l’ouest moderne à la fois fortes et sauvages, destins brisés dans leur élan, ou comment écrire de belles intrigues avec trois fois rien. En un seul recueil de nouvelles, le jeune Callan Wink (35 ans) réussit l’exploit de se positionner en héritier évident d’une tradition littéraire des grands espaces et des grands destins que nous avons plus de difficultés à créer en Europe (exception faite de la littérature des pays de l'Est). Il va maintenant falloir assurer la suite, car on l’attend au tournant.

Extrait
"Peu après l’aube, elle vit depuis sa véranda six vautours qui, portés par un courant ascendant, les ailes déployées, planaient en décrivant des cercles. Les corbeaux et les corneilles aussi étaient venus. Elle les entendait, un vol noir qui piquait vers la ravine, sombre comme du marc de café répandu sur l’herbe sèche. Elle songea qu’elle aurait peut-être dû recouvrir la carcasse de terre, mais c’était sans doute mieux comme ça. Des funérailles bouddhistes – elle avait entendu dire que c’était ainsi que le Tibétains procédaient.
La veille encore, le spectacle des oiseaux dévorant son bœuf l’aurait anéantie, mais aujourd’hui, les choses se présentaient mieux. Un projet, c’était ce dont les gens avaient réellement besoin pour aller de l’avant."

(Albin Michel / Traduit par Michel Lederer) 

Journapalm 097

Ce matin encore la plage est un désert plat et froid. Le vent de Décembre qui fait moutonner l’océan a chassé les derniers intrépides. Même pas de chien errant, même pas de cerf-volant pour découper le ciel en poussant des plaintes aiguës. Il est seul avec le bip régulier de son détecteur de métaux. Plusieurs sonneries rapprochées le font soudain arrêter. 
Le cœur gonflé d’excitation, il prend sa pelle et se met à creuser… Jusqu’à taper sur un objet ovale et contondant. Qui une fois dégagé, lui révèle un détecteur de métaux, avec accroché au bout, le squelette d’un humain.

jeudi 14 novembre 2019

Lecture : Tempête pour les morts et les vivants

Le Bukowski nouveau est arrivé. Un peu en avance sur le troisième jeudi de Novembre qui est réservé au Beaujolais nouveau, toujours avec ses notes de fruits rouges mais jamais les mêmes. Pour le Bukowski c'est malgré tout un miracle (commercial, comme ne manqueront pas de le préciser les esprits chafouins) compte tenu du fait que mort, un écrivain écrit moins. L'américain amateur de bibine et de femmes est mort depuis un quart de siècle et nous livre un recueil de poèmes depuis l'au-delà. C'est bien sûr une vision approximative des choses. Jusqu'à preuve du contraire, dans l'au-delà on ne fait plus rien. En revanche les ayant droits et les éditeurs continuent d'exploiter le filon du commerce d'un auteur qui ne laisse pas indifférent. Génie maudit pour les uns, alcoolique dénué de talent pour les autres, Buk a toujours divisé les amateurs de littérature. Faussement insensible à sa légende, souvent copié, il a toujours renvoyé dos à dos fans et détracteurs lors de déclarations abruptes et teintées d'alcool. Promenant un regard jamais dupe sur le grand écart social que son succès lui a permis, restant un homme qui se considérait poète avant toute chose. Peu à l'aise avec sa propre image publique, estimant que la place d'un auteur se trouve derrière sa machine à écrire et non derrière une caméra, il a néanmoins assuré une partie de son succès en Europe grâce à son passage mouvementé sur le plateau d'Apostrophes en septembre 1978.

Personnage ambigu, Bukowski n'a toutefois jamais dévié d'une certaine idée de la littérature, considérant la poésie comme sa forme la plus pure. Je l'ai découvert peu après sa mort, au milieu des années 90 en lisant le double recueil "L'amour est un chien de l'enfer" publié aux Cahiers Rouges chez Grasset. Depuis j'ai lu tous les bouquins de l'auteur publiés en France. 
Le nom de Bukowski est ressorti dans le rayon Actualités des éditions du Diable Vauvert en 2017 à l'occasion de la publication de l'ouvrage "Sur l'écriture". Bouquin hautement recommandable pour tout amateur de l'auteur comme pour tout amateur d'écriture, ce recueil offrait des textes - inédits pour la plupart - de Bukowski concernant l'art de l'écriture. 
Deux ans plus tard, le Diable Vauvert remet le couvert avec un bouquin de poèmes qui marquera peut-être la fin des publications posthumes inédites de Buk. 
Reprenant certains textes déjà parus mais une majorité d'inédits récupérés dans des revues confidentielles, ce bouquin bien que parfois inégal reste à lire. On peut se poser des questions sur certains choix de traduction lorsqu'on a accès aux versions originales des textes. Le style de Buk semble en effet parfois transformé par la traduction en des lignes un peu trop littéraires, menaçant de leur faire perdre leur impact naturel. Traduire, est-ce nécessairement trahir ? C'est un exercice difficile, et mon propos n'est pas de jeter l'opprobre sur le travail souvent ingrat des traducteurs. Mais de fait, je n'ai pas retrouvé de poème puissant et définitif comme c'est le cas dans des publications anciennes de l'auteur. Ou bien me suis je trop habitué après avoir trop lu Buk. Je crois plutôt qu'on ne peut / doit pas lire de la poésie en un bloc monolithique comme on le fait avec la littérature. C'est encore plus vrai avec Bukowski. Pour conserver leur impact, ses textes doivent être lus en picorant un jour ou deux puis en lisant autre chose et en y revenant plus tard.
Mais qu'importe, le Bukowski nouveau est arrivé, c'est parfois un peu folklorique mais ça permet de passer un bon moment avec un auteur qu'on aime lire. Et c'est bien meilleur que le Beaujolais nouveau. Et puis avec Buk tout le monde trouve toujours un texte ou deux qui font mouche. Comme ça... 

Extrait : 
"Comme ça

une des plus belles blondes du grand écran 
des seins incroyables des hanches des jambes une taille
la totale, 
dans cet accident de voiture
sa tête s’est détachée de son
corps -
comme ça -
il y avait sa tête qui roulait sur le côté de
la route,
avec du rouge à lèvres, les sourcils épilés, la
poudre à bronzer,
un bandana dans les cheveux, elle a roulé sur le
côté
comme un ballon de plage
et le corps resté assis dans la voiture 
avec ces seins ces hanches ces jambes cette taille,
la totale,
et puis à la chambre mortuaire ils ont rassemblé les morceaux,
recousu la tête 
sur le corps,
seigneur, a dit le type avec le fil,
quel gâchis.
puis il est sorti, s’est payé un hamburger, des frites et deux tasses de café,
noir."



Charles Bukowski - Tempête pour les morts et les vivants 
(Diable Vauvert - trad. Romain Monnery)